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Livre. Le testament de Chraïbi
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N° 317
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Zeghari

Livre. Le testament de Chraïbi

Driss Chraïbi, décédé en avril 2007.
(AK / TELQUEL)

De deux rencontres entre le journaliste Abdeslam Kadiri et Driss Chraïbi est né Une vie sans concession, recueil d'entretiens embrassant le parcours et l'œuvre de l'écrivain.


Septembre 2004. Driss Chraïbi vient de publier son dernier roman, L’homme qui venait du passé. Abdeslam Kadiri, alors correspondant de TelQuel en France, contacte l'écrivain pour solliciter une entrevue de circonstance. “Je m’étonnais du silence qui était fait autour de Chraïbi, se rappelle-t-il. J’ai donc cherché à l'interviewer, sans jamais penser faire un livre du résultat de cet entretien”. C’est chez lui, à Crest, dans
le sud de la France, que l'enfant terrible de la littérature marocaine accueille le journaliste pour un entretien à bâtons rompus, dont ce dernier ne sortira pas indemne. L’entrevue, qui devait initialement se focaliser sur la dernière publication de l'écrivain, finit par déborder sur la conception de toute son œuvre. “Pour moi, Driss Chraïbi était certes un grand écrivain. Mais à sa rencontre, c'est tout un univers singulier que j’ai découvert”, confesse Abdeslam Kadiri. Deux années plus tard, rebelote. Le journaliste reprend le chemin de Crest, pour une seconde rencontre de l'écrivain. De ces deux rendez-vous naîtra Une vie sans concession, recueil d'entretiens avec Driss Chraïbi, publié par Tarik éditions un an après le décès de l'homme de lettres.

Langue et identité
Des entretiens où Chraïbi revient longuement sur son écriture et son choix de la langue française : “Où sont nos écrivains, autres que les flatteurs d’Occident qui dénoncent leur société (…) clamant que les arabes ne changeront pas, que le nègre est souriant et incompétent, s'interroge-t-il. J’ai employé un autre langage que celui d’un orientaliste (…) mais le français n’est ni plus ni moins qu’un moyen de communiquer”. Pourtant, dans ses propres mots, cette langue est présentée comme l'un des principaux points de rupture qui ont permis à Chraïbi de gagner son statut d'individu, sans pour autant perdre son identité : “Cela a ouvert mon horizon, mais je reste très attaché à mon pays”, assure-t-il, comme pour contredire ses détracteurs. Amoureux de la langue de Molière, Chraïbi refusera cependant de se complaire dans le maniement des mots, construisant une œuvre peu linéaire. Alternant le polar drôle et le roman grave, son œuvre a eu pour thème les différentes trajectoires humaines qu’il a su décrire dans plusieurs styles, avec comme fil rouge son aversion pour les faux-semblants et les multiples carcans de la sclérose politique et religieuse.

Révolté, mais visionnaire d'abord
Dès la parution de son premier roman en 1954, Le Passé simple, Driss Chraïbi est frappé du sceau du rebelle, voire du paria. Aux critiques de ses contemporains marocains, qui lui reprochent d'égratigner les sacralités, il répondra quelques années plus tard “qu’il faut appliquer la remise en doute, non pas pour détruire nos bases, mais pour y voir plus clair”. L'écrivain revendique aussi sa volonté de nager à contre-courant : “Je n’ai jamais voulu faire partie du troupeau, j’ai besoin de réfléchir par moi-même et amener le lecteur à en faire autant”. L'homme n'a d'ailleurs jamais caché l'amour qu'il portait pour son pays natal. Pas pour ses paysages de carte postale, mais pour ses habitants. Ces vrais gens “dial lemdina”, avec lesquels il aimait partager le thé à chacun de ses séjours au Maroc, refusant les invitations dans les cinq étoiles pour passer ses nuits dans de simples fondouks.

Transmises à une machine à écrire, ses réflexions étaient des cris de contestation contre tous les ordres établis, bien avant que les causes ne deviennent une vogue. Tout passa à la moulinette de Chraïbi, du colonialisme au racisme, de la condition de la femme au radicalisme religieux… “Driss Chraïbi était un visionnaire avant d’être un révolté. Dans ses romans, la violence des mots est constamment contrebalancée par une profonde humanité”, explique Abdeslam Kadiri. Réponse de l'intéressé, un brin cynique : “Le terme d’humaniste me convient parfaitement. Même si je n’ai pas bonne opinion de l’Homme”.

 
 
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