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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui

Portrait. Le doyen des “Afghans”

Dans sa cellule à la prison
de Oukacha.
(DR)

Ahmed Rafiki, alias Abou Houdaïfa, vient de quitter Oukacha après cinq années d’emprisonnement pour terrorisme. Retour sur le parcours d’un mythe de la Salafiya Jihadia, encore émaillé de nombreuses zones d’ombre.


Depuis sa sortie le 18 mars dernier de la prison de Oukacha, Ahmed Rafiki est littéralement traqué par les médias nationaux et étrangers. Et pour cause, le personnage, qui semble tout droit sorti du Moyen-Âge islamique, affiche un impressionnant CV : vétéran de la guerre d’Afghanistan, devenu une figure de la Salafya Jihadia et condamné
pour terrorisme, il est aussi le père du sulfureux prédicateur Abou Hafs (lire encadré)… Mais peine perdue : celui que l’on surnomme Abou Houdaïfa a choisi de se réfugier dans le silence. Reclus dans son modeste appartement du quartier Bourgogne à Casablanca, il refuse de recevoir quiconque, prétextant des problèmes de santé. “Pour le moment, je préfère me reposer et rester loin des projecteurs”, répond-il aux nombreuses sollicitations. Pourtant, le vieil homme, 70 ans tous ronds, était particulièrement loquace avant et même durant son incarcération. “Depuis, beaucoup de choses ont changé. Et aujourd'hui, le pauvre doit être vraiment trop occupé à la maison”, commente, sourire aux lèvres, ce militant associatif, qui fait ironiquement allusion à la vie conjugale d’Abou Houdaïfa. En effet, ce dernier vit actuellement avec deux femmes sous le même toit. “Sa première épouse, une retraitée de la RAM, lui a elle-même déniché une petite jeune de 25 ans. Le mariage a eu lieu à la prison de Oukacha et celle-ci se chargeait elle-même de la lui ramener régulièrement dans le cadre des visites conjugales”. Bienvenue dans le royaume d’Abou Houdaïfa.

Un Marocain à Kaboul
L'histoire, ou plutôt le mythe d'Abou Houdaïfa débute dans les années 80. Major des infirmiers dans un hôpital casablancais, celui qu'on appelle encore Ahmed Rafiki est connu pour être un homme pieux, mais sans aucun lien avec la mouvance islamiste. Pourtant, il n’hésite pas à rejoindre, en 1989, les rangs des moudjahiddine arabes en Afghanistan, après le retrait de l’armée soviétique. Il fait partie des dizaines de Marocains, médecins, infirmiers ou enseignants, partis aider à la reconstruction du pays. Le voyage, financé par les Américains, est également facilité par les autorités marocaines. “Comme beaucoup d’autres, Rafiki est passé par l’Arabie Saoudite puis par le Pakistan avant de rejoindre l’Afghanistan”, détaille Abderrahim Mouhtad, président de l’association Annassir. Durant son séjour afghan, au cours duquel il hérite du patronyme de “Docteur”, il serait, dit-on, passé par les camps d’Al Qaïda, aurait rencontré Oussama Ben Laden et fomenté des attentats terroristes à travers le monde… Des rumeurs qu’il a toujours catégoriquement niées : “Tout ce que j’ai fait en Afghanistan s’inscrivait dans un cadre strictement humanitaire. Pas une seule fois je n’ai pris une arme dans les mains”. Mais une chose est sûre, le “Docteur” ne s’est pas contenté de soigner des blessures ou recoudre des plaies. Il s’est aussi improvisé, à maintes reprises, marieur pour des “frères d'armes” arabes souhaitant épouser des Marocaines. C’est le cas notamment de trois Saoudiens arrêtés en 2002 à Casablanca, alors qu’ils s’apprêtaient à attaquer des navires de guerre de l’OTAN stationnés dans le détroit de Gibraltar.

Vrai jihadiste ou simple symbole ?
Ahmed Rafiki fait donc la navette entre le Maroc et l’Afghanistan sans aucun problème. Jusqu’en 2001, les autorités marocaines ne semblent pas se soucier des fréquents déplacements de l’infirmier. Mais quelques semaines avant les attentats du 11 septembre, alors qu’il s’apprête à prendre un avion à l’aéroport Mohamed V, il apprend qu’il lui est interdit de quitter le territoire national. Après avoir découvert que la DGED était derrière cette interdiction, il n’hésite pas à se rendre au siège rbati du contre-espionnage marocain pour demander des explications. Rien que ça ! “Sur place, tout le monde était étonné de le voir débarquer, rapporte un journaliste qui eu l’occasion de le rencontrer à plusieurs reprises. Il n’a finalement eu droit qu’à quelques promesses de traiter son cas, sans plus”. Les événements du 11 septembre vont davantage compliquer les choses. Sous les pressions américaines, les “Afghans marocains” sont dans la ligne de mire des autorités marocaines. Comme ses anciens compagnons, Ahmed Rafiki est surveillé de près. Dans une lettre envoyée à la presse, l'homme dit même avoir été victime d’une tentative d’assassinat ourdie par les services de renseignement.

Bloqué au Maroc, Ahmed Rafiki doit se résoudre à accepter sa nouvelle vie. Ceux qui croisent le vieil homme trouvent que son séjour afghan l’a considérablement radicalisé. Mais au lieu de dispenser des prêches enflammés dans les mosquées, il préfère animer chez lui, à l’abri des regards, des halakates chaque vendredi après la prière. Parmi les assidus à ces causeries, on retrouve des personnages qui ne sont plus à présenter, comme un certain Karim Mejjati. “Toutes les figures de la mouvance salafiste actuellement en prison, comme Mohamed Damir, Miloudi Zakaria ou Hassan Kettani, passaient souvent chez lui”, explique une source sécuritaire. Cela signifierait-il qu'Ahmed Rafiki avait un véritable poids au sein de la Salafia Jihadia ? Les avis divergent. Pour un journaliste marocain, connaisseur des milieux jihadistes, Ahmed Rafiki est incontestablement une figure des salafistes. Le chercheur Mohamed Darif n'est pas du même avis : “Il est plus un symbole qu’autre chose. C’est un homme respecté à cause de son âge avancé et pour son parcours, mais il ne fait pas partie des théologiens ni des décideurs de la Salafia”. Et d’ajouter : “Si cela avait été le cas, je pense qu’on l’aurait condamné à plus de cinq ans de prison”. En effet, Ahmed Rafiki, qui avait été emporté par la vague d’arrestations post-16 mai 2003, avait écopé d’une peine de 10 ans de prison, ensuite commuée à 5 ans. Depuis le 18 mars dernier, il est libre. Et le mythe perdure…



Abou Hafs. Rafiki junior

Le fils unique d'Ahmed Rafiki, Abdelouahab, est l'une des plus importantes figures de la Salafia Jihadia au Maroc. Celui que l’on appelle Abou Hafs a été lui aussi arrêté après les attentats du 16 mai 2003, et condamné à trente ans de prison ferme.
L'homme a déjà été arrêté une première fois, en 2002, et condamné à six mois de prison pour avoir qualifié les chefs d’Etat arabes de “traîtres et de larbins des juifs et des croisés”, avant d'être gracié quelques semaines plus tard par Mohammed VI.
Né en 1974, cet imam charismatique, que certains n’hésitent pas à comparer au célèbre cheikh égyptien Kichk, a rejoint son père en Afghanistan dès l’âge de 16 ans. Il décida ensuite de s'installer en Arabie Saoudite, où il s’inscrivit à l’Université de Médine pour suivre des études en théologie. De retour au Maroc à la fin des années 90, il boucle son doctorat en sciences islamiques tout en donnant des cours à la mosquée d’El Hank à Casablanca. Peu de temps après, il est appelé à de nouvelles fonctions à la mosquée du Douar Al Boukhari à Fès. Ses prêches enflammés font alors sa notoriété et l’admiration de nombreux fans. “Il doit sa réussite à son charisme, mais aussi à sa double légitimité, explique le chercheur Abdellah Tourabi. D’une part, il est un alem formé à Médine, et d’autre part, il est le fils d'Abou Houdaïfa, le vétéran des Afghans marocains”.

 
 
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