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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par
Youssef Aït Akdim


Interview.
Mohamed Ziane. “Je veux sauver la peau de Belliraj”

(TNIOUNI / NICHANE)

Le sulfureux bâtonnier de Rabat, Mohamed Ziane, livre de nouvelles révélations sur son client, le présumé terroriste Abdelkader Belliraj. Et revendique aussi la “subjectivité” du système des grâces royales.


Vous êtes l’avocat de Abdelkader Belliraj. Où en est l’instruction ?
Le juge d’instruction de la Cour d’appel de Salé, Abdelkader Chentouf, poursuit ses interrogatoires. Jusque-là, le juge a entendu dix prévenus sur trente-cinq, dont Abdelkader Belliraj et plusieurs de ses présumés complices.

Dans quel état d’esprit avez-vous trouvé votre client ?
Je lui ai rendu visite plusieurs fois. Il est serein. Je le trouve, à chaque fois, souriant, détendu.

À vous entendre, tout va pour le mieux…
Oui, les interrogatoires se sont bien déroulés. A ce rythme, je prévois que l’instruction sera terminée dans un mois. J’espère que des confrontations pourront être organisées, vers la fin du mois d’avril.

Au départ, on a évoqué Me Abdelfettah Zahrach pour défendre Belliraj. Il aurait été récusé par la famille. Vous confirmez cette version des faits ?
Je ne suis pas au courant de ce qui s’est passé avant. Ce qui est sûr, c’est que je suis aujourd’hui l’avocat de Abdelkader Belliraj et j’ai toute sa confiance.

De leur côté, vos confrères qui assurent la défense des six “politiques” (Moâtassim, Marouani, etc) n’ont pas accès au dossier et notamment aux procès-verbaux de police…
Je n’ai pas connu de pareils problèmes. Lorsque je l’ai demandé, on m’a remis le dossier entier concernant Abdelkader Belliraj. C’est d’ailleurs comme ça que j’ai pu assister aux interrogatoires de mon client par le juge d’instruction.

Les comptes-rendus de l’interrogatoire de Belliraj, parus dans la presse, se contredisent parfois. Qu’en est-il vraiment ?
Il n’y a aucune contradiction. Abdelkader Belliraj a répondu aux questions du juge et il a reconnu avoir introduit des armes au Maroc. Ces armes étaient destinées au jihad en Algérie. Mon client ne conteste pas les faits. D’ailleurs, ces armes ont été découvertes et vous avez vu les photos.

Vous voulez dire qu’il est coupable ?
Mon client n’avait pas de visées terroristes. Il n’a jamais envisagé d’utiliser ces armes pour des actes violents au Maroc. En revanche, il ne nie pas ses relations avec des organisations terroristes, du monde entier. C’est l’un des premiers Marocains à avoir été reçu par Khomeiny. Il a rencontré également Ben Laden avant les attentats de septembre 2001.

Les avocats des “politiques” disent que la présomption d’innocence a été bafouée dans cette affaire…
Mes confrères visent l’acquittement de leurs clients, qui sont des responsables politiques, et du correspondant de la chaîne Al Manar.

Et de votre côté, que défendez-vous ?
Je ne demanderai pas l’acquittement. Abdelkader Belliraj risque la peine de mort pour les faits qui lui sont reprochés. Mon objectif est d’éviter la peine capitale. Je veux seulement sauver sa peau.

Ne pensez-vous pas que les déclarations du gouvernement sont une pression sur la justice ?
Sincèrement, je ne pense pas que nos magistrats tremblent devant un ministre de l’Intérieur ou un ministre de la Communication. Et puis, il est du devoir du gouvernement de tenir l’opinion publique informée. Il n’y a qu’à voir comment l’affaire est traitée en Belgique.

Justement, la presse belge a jeté un pavé dans la mare en révélant que Belliraj était un indicateur des services de renseignement belges…
À ce jour, Belliraj nie être un espion belge. Vous savez, ce genre de révélations me fait penser aux théories qui accusent Ben Laden d’être un agent de la CIA.

Loin de l’affaire Belliraj, vous venez d’obtenir une grâce royale pour Christophe Curutchet, un entrepreneur français condamné au Maroc pour trafic de drogue. Comment obtient-on une grâce ?
En utilisant tous les moyens de pression possibles, notamment les médias. Le cas de Christophe Curutchet a mobilisé toute la presse écrite et audiovisuelle française, depuis sa condamnation à huit ans de prison pour trafic international de drogue, en avril 2007. Dans ces affaires, un bon avocat doit être capable de sensibiliser l’opinion publique.

Et dans ce cas précis, comment s’est déroulée la grâce ?
Sa Majesté le roi a été sensible au cas de Christophe Curutchet, et comme cette année Aïd Al Mawlid coïncidait avec Pâques, peut-être le roi a-t-il voulu envoyer un signe à la famille Curutchet.

Pourtant, votre client a bien bénéficié d’une grâce individuelle…
C’est vrai qu’il a été libéré après les grâces de Aïd Al Mawlid, juste à temps pour la fête de la résurrection de Jésus. En même temps, je tiens à rappeler que les quatre Marocains qui ont été arrêtés, en même temps que lui, croupissent toujours en prison.

Pourquoi Christophe Curutchet a-t-il été alors le seul gracié dans cette affaire ?
Je vous retourne la question. Pourquoi la presse marocaine ne s’est-elle pas mobilisée pour sauver les autres ? Qui a essayé d’obtenir la libération des quatre marocains. Faut-il croire que les Marocains “bénéficient” d’une présomption de culpabilité ?

Avez-vous demandé la grâce pour les Marocains condamnés dans cette affaire ?
Je ne suis pas leur avocat. Je n’ai pas la qualité pour agir en leur nom. Mais rien n’empêchait l’opinion publique de se mobilier pour eux comme cela a été le cas en France, pour obtenir la grâce de Christophe Curutchet.

Sur quels éléments s’est basée la grâce de Curutchet ?
Une grâce royale n’est pas une révision de jugement. Si vous me passez l’expression, la grâce est “royalement” subjective. Mais je ne peux pas croire que le roi ait gracié un trafiquant international de drogue.

Quels sont les critères de la grâce et comment est-elle accordée ?
Il y a une commission des grâces présidée par le ministre de la Justice et composée de personnalités choisies ès qualité. Cette commission n’est pas permanente. Ses membres sont des représentants du cabinet royal, des imams, des universitaires, des hommes de culture. A chaque réunion, la commission fixe ses critères.

Ces critères, justement, sont-ils juridiques ?
Cela dépend nécessairement de la composition de la commission. Si ses membres sont conservateurs, la commission ne graciera pas des condamnés pour adultère ou “fornication”. Si la commission était composée d’économistes, ils seraient moins cléments pour les émetteurs de chèques sans provision ou les escrocs. Mais la suspicion (sur les critères d’octroi de la grâce) est intolérable. Je ne vois pas pourquoi les membres de la commission des grâces seraient plus corruptibles que des journalistes, par exemple. Il n’y a aucune raison pour que le processus soit juridictionnel. Encore une fois, la grâce n’est pas un jugement.

Et en dehors de la pression médiatique, comment faites-vous pour obtenir la grâce de vos clients ?
J’essaie de rencontrer des membres de la commission. Et lorsque j’y arrive, je me dois de les convaincre par tous les moyens…

Légaux, bien sûr ?
Il faut trouver les bons arguments. Ça tient à peu de choses, parfois.



Grâces. Transparence zéro

Trois fois par an au moins (Aïd El Fitr, Aïd El Kébir, Aïd Al Mawlid), des brassées de détenus quittent les prisons, avant la fin de leur peine. A chaque occasion, quelques graciés célèbres éclipsent le déroulement même de ces grâces. Cette année, la star était Fouad Mourtada. Certains observateurs pensent que tout a été fait pour entretenir l’opacité du système des grâces. Le dahir du 6 février 1958 relatif aux grâces ne pose que le cadre général. “Depuis, rien n’est venu préciser la procédure”, déplore Youssef Madad, président de l’association Relais prison-société. Beaucoup de détenus se plaignent de la corruption et du favoritisme, et l’impression générale est que les grâces servent à réguler la surpopulation dans les prisons. “En 2004, près de 9000 personnes (sur une population carcérale estimée, alors, à moins de 60 000 personnes) ont bénéficié de libérations ou de réductions de peine”, s’étonne ce militant associatif, qui demande une “véritable réflexion sur les finalités de la grâce et son encadrement par des processus de contrôle”. Un nouveau chantier pour Abdelouahed Radi ?

 
 
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