|
Par Majdoulein El Atouabi
Musique.
Zina Daoudia. Kamanja woman
Véritable icône de la scène chaâbi, Chebba Daoudia est une artiste autodidacte revenue de loin. Portrait dune bagarreuse, au propre comme au figuré.
Elle se réveille rarement avant quatre heures de l'après-midi, ne répond jamais au téléphone, préférant déléguer cette tâche à sa secrétaire. Et lorsqu'elle vous fixe un rendez-vous, c'est à bord de sa Mercedes Coupé sport qu'elle arrive. Gentiment, mais fermement, elle vous explique qu'elle préfère poursuivre l'entretien par téléphone, sur la route de l'aéroport, parce qu'elle a un vol dans une heure
Car en |
|
plus de son goût immodéré pour les grasses matinées, les bijoux en or et les jeans pailletés, Zina Daoudia est aussi une femme pressée. Cela fait des années que je cours de salle de concert en salle d'embarquement, au rythme dune dizaine de voyages par mois, avoue-t-elle dans une darija saupoudrée d'arabe classique. Justement, en ce premier avril, l'artiste part animer une soirée à Istanbul. La veille, elle revenait d'un week-end de travail à Utrecht, en Hollande. Et une semaine plus tôt, elle était à Montréal, après un court séjour à Bruxelles puis Paris
C'est dire la popularité de Zina Daoudia, même au-delà de nos frontières. Et si vous ne connaissez pas son répertoire, si vous n'aimez pas sa musique, ce n'est pas grave
L'essentiel est ailleurs !
Caractère bien trempé
Née en 1979 dans le quartier de Sidi Othmane, à Casablanca, Hind Hanouni, de son vrai nom, n'était guère prédestinée à une carrière de chanteuse. Benjamine d'une famille de onze enfants (huit frères et deux surs), elle a grandi dans un milieu très conservateur. C'est donc en psalmodiant des versets du Coran et en entonnant des Anachid (comptines) que la jeune fille apprivoise sa voix de future diva du châabi. En parallèle, elle fréquente l'école publique où elle se distingue plutôt par son tempérament de garçon manqué. Elle a grandi dans un quartier populaire, au milieu de huit frères. Il était normal qu'elle hérite d'autant de caractère. Aujourd'hui encore, elle est la première à se jeter dans la mêlée lorsqu'il y a de la baston dans l'air, nous confie l'un de ses proches. Et de la baston, il y en a dans le milieu du châabi. Parfois même entre collègues. Lors d'une soirée à Nador, l'un de ses musiciens s'était gardé 10 000 dirhams de ghrama. Daoudia s'en est aperçue, mais elle n'a rien fait sur le coup, raconte lun de ses ex-collaborateurs. Le soir même, sur la route de Casablanca, elle l'a jeté hors de sa voiture au milieu de nulle part. Il a dû rentrer chez lui en stop.
Une dame de fer se cacherait-elle derrière cette chevelure dorée ? Elle le reconnaît volontiers : J'évolue dans un milieu impitoyable, où je ne peux compter que sur moi-même pour défendre mes intérêts. Mais j'ai appris très tôt à batailler pour atteindre mes objectifs. Pour la chanteuse, la route vers la gloire était en effet parsemée de combats. D'abord celui livré pour imposer ses choix de vie - il faut le dire - peu communs. Daoudia dut d'abord convaincre les siens de la laisser pratiquer sa deuxième passion : le football ! Alors que les fillettes de mon âge jouaient à la poupée, je connaissais par cur les noms des footballeurs marocains, les résultats et le classement du championnat, avoue-t-elle avec un sourire. Entre matchs improvisés dans les ruelles de Sidi Othmane et tournois disputés sur des terrains vagues, la jeune fille consacre une bonne partie de son enfance au foot. Son amourette avec le ballon rond s'aggrave même avec l'âge : adolescente, elle rejoint les rangs de l'équipe féminine dAmjad Sidi Othmane. J'ai également disputé quelques matchs avec l'équipe nationale féminine, se souvient Daoudia. En 1996, un but danthologie marqué depuis le centre du terrain lui vaut les éloges du très sérieux Al Mountakhab. Mais déjà, son cur commence à pencher du côté de la chanson.
Du raï au chaâbi
Jai été repérée par un artiste lors dune fête scolaire. Alors que jinterprétais des chansons du répertoire classique marocain, il ma conseillé dessayer le châabi, se rappelle Daoudia, qui optera finalement pour un genre intermédiaire : le raï. Jai choisi le raï pour ménager la sensibilité de mon père, qui était un homme très pieux. Dans notre culture, une chanteuse de châabi est injustement mal vue, regrette-t-elle. Le premier album de Chebba Zina sort en 1997. Surfant sur la vague du raï sentimental, l'opus est un mélange de chansons mélancoliques dédiées à lamour des parents ou à lamour tout court. Il trouve aisément sa place parmi les étals des disquaires populaires.
En froid depuis plusieurs mois avec sa famille, elle trouve refuge dans la musique et enregistre, en 1998, son single Yemma Matlouminich (Non, mère, ne men veux pas). La sincérité du ton, qui sonne comme un appel à la réconciliation, la propulse très vite au devant de la scène, lui ouvrant au passage le chemin du pardon parental. Ce sera toujours ma chanson préférée. Elle constitue un tournant dans ma vie dartiste et de femme. Elle ma permis de me réconcilier avec mon père peu de temps avant son décès.
Dès 1999, Chebba Zina tient le haut de laffiche dans les cabarets de Casablanca et de Marrakech, multiplie les titres à succès. Artiste autodidacte, elle écrit elle-même ses textes et arrange sa musique.
En 2003, pressentant le déclin du raï, Daoudia opère un virage à 180 degrés en s'orientant vers le chaâbi. Passage obligé : l'apprentissage du violon. La chanteuse le fait sous la houlette du meilleur : Abdelaziz Stati, lhomme aux six doigts. Je ne remercierai jamais assez mon maître.
En 2005, donc, Chebba Zina devient Zina Daoudia, nom attribué par sa maison de disques en référence au Douar Ouled Si Ben Daoud dont sa famille est originaire. Nouveau genre musical, même succès : Daoudia séduit le public par son jeu de scène et sa dextérité avec la kamanja et, rapidement, sa notoriété déborde des frontières. Elle devient la coqueluche de la communauté marocaine établie à létranger, enflammant les scènes de Paris à Bruxelles, d'Amsterdam à Montréal et même à Abu Dhabi. Logiquement, ses cachets s'envolent et son confort matériel saméliore. Pas de quoi faire oublier à Daoudia ses origines modestes. Connue pour sa générosité, la diva du châabi aide les nécessiteux de son quartier et veille sur ses musiciens, quelle appelle affectueusement Oulidati (mes enfants). Elle se rappelle aussi au bon souvenir de sa passion pour le football. Pendant des années, jai aidé deux clubs féminins de football de mon quartier. Je lai fait par amour pour le foot, mais aussi pour mon prochain. Cest ma façon de respecter le devoir de la zakat, affirme-t-elle, dans un langage truffé de références religieuses. Cest que Daoudia se définit aussi comme une femme pieuse : Mes parents mont inculqué le respect de la religion, mais également des traditions et des hommes saints. Justement, lun de ses marabouts préférés nest autre que Sidi Ali Ben Hamdouch, quelle honore chaque année par de généreuses offrandes. La dernière en date : un buf sacrifié lors du récent moussem. Zina Daoudia serait-elle en train de muer en Zina Lhamdouchia ? |
 |
Discographie. Il a suffi d'un album...
Femme de spectacle, très présente sur les scènes nationales et internationales, Zina Daoudia na pourtant sorti quun seul album depuis sa reconversion dans le châabi. Une anomalie qu'elle explique par le conflit lopposant à sa maison de disques, Al Awael. Jétais naïve. Le contrat que l'on m'a fait signer ne me permettait de récolter que des miettes. J'ai donc refusé d'enregistrer d'autres disques. Je gagne ma vie en me produisant dans des soirées privées ou des concerts au Maroc et à létranger, explique Zina Daoudia. Résultat : sa musique est aujourd'hui principalement distribuée via le circuit parallèle, souvent sous forme de VCD et de DVD pirates. Daoudia a cependant eu l'idée de mettre en ligne un site Internet, sur lequel ses chansons peuvent être téléchargées gratuitement. En attendant la fin de son contrat, qui arrivera à expiration en 2009, elle multiplie les concerts, surtout à létranger. Au Maroc, cest surtout en été et durant le mois de ramadan que je me produis, affirme-t-elle. Préférant rester discrète sur ses cachets, elle avoue cependant quil lui est déjà arrivé de se produire pour 500 euros. |
|
|