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Mounat Cherrat. Un autre regard
N° 318
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abla Ababou

Arts plastiques.
Mounat Cherrat. Un autre regard

(MOULAY ABDALLAH ALAOUI)

La dernière exposition de Mounat Charrat livre un univers pictural dépouillé et décalé, qui invite à observer les détails du monde autrement. Découverte.


Une timidité palpable et des interrogations à foison : Mounat Charrat fait partie de cette catégorie d’artistes nés pour questionner le monde en s’excusant presque de vouloir le bousculer. Mais ne vous y méprenez pas : Mounat n’est pas perdue pour autant. Depuis qu’elle a décidé, il y a cinq ans, de se consacrer exclusivement à son art, son nom figure parmi les jeunes plasticiens les plus prometteurs du pays. Il faut dire
que son travail ne ressemble à aucun autre. Allergique au mimétisme et aux phénomènes de mode, elle préfère s’exiler dans son atelier de Had Soualem pour forger sa propre identité picturale. Loin des visiteurs et du tumulte de Casablanca, où elle passe également une partie de son temps, elle n’a de cesse d’expérimenter les techniques et les supports de création. Aujourd’hui, ce sont des galets en équilibre ou des pierres éclatées qui sont représentés sur ses toiles et ses planches en bois (louhate). Trois couleurs y dominent : le blanc, le gris et le noir. Un travail dépouillé, qui fait immédiatement penser à un univers japonisant.

Poésie de la matière
À l’image de ses créations, Mounat arbore un look sobre : courte veste cintrée, jeans noir et bottes de la même couleur. Et de folles bouclettes auréolant son visage. Comme son travail, l’artiste, elle, ne cherche pas à agresser le regard, mais juste à lui donner l’essentiel à voir. Adepte du figuratif, elle laisse le soin à l’observateur d’user de son imagination pour déceler dans ses pierres tout un univers chargé de signes. L’écrivain Edmond Amran El Maleh y voit des météorites et bien des choses encore : “Ces fragments (…) dans leur matérialité élémentaire, première, recèlent les pouvoirs d’une poésie de la matière. Que l’on comprenne : ce n’est pas une idée, un concept ou, à la limite, une recette propre à une école. C’est un autre regard, c’est cet instant éphémère et unique où, devant la représentation de ces fragments (…) tout se joue, la chance d’émouvoir qui ne dit pas par des mots et invite au silence”. L’artiste elle-même ne cherche pas à expliquer son travail : elle se contente de créer pour se sentir exister et ne pas passer à côté de ses rêves. Un accomplissement de soi qui ne s’est pas fait sans prise de risques. Car avant de se lancer dans une carrière artistique, Mounat gagnait sa vie dans l’industrie textile, où elle a collectionné, dix ans durant, les postes de responsabilité, avant de finir par lancer sa propre collection de prêt-à-porter masculin. Puis elle s’essaya, en 2000, à monter avec une amie une exposition “Bobo” dans une salle de gymnastique casablancaise. Thème de la manifestation : la récup’. Meubles, bijoux, tapis, sacs, plateaux, étouffe-bougies… en tout, plus de 200 objets ainsi revisités. L’évènement décalé fut un vrai succès, réconciliant Mounat avec ses amours premières : la création.

Née en 1965 à Casablanca, dans une famille bourgeoise, elle comprit dès l’âge de sept ans que son univers à elle se ferait en couleurs. A l’époque, déjà, elle se racontait ses propres histoires sous forme de bande dessinée. Plus tard, au lieu d’accrocher dans sa chambre les posters de ses trois icônes, Elvis Presley, Toutankhamon et Marilyn Monroe, elle préféra les réaliser elle-même. Les compliments de ses proches fusaient mais la fillette n’était pas pour autant convaincue. En tentant de reproduire le célèbre “crépuscule” de Monet, elle fut confrontée à la difficulté de la technique. Sa décision est prise : elle sera artiste à tout prix. Son baccalauréat en poche, elle s’achemina naturellement vers des études d’arts plastiques. Mais ses deux années parisiennes, entre l’Académie Charpentier et l’Académie Julian, faillirent l’éloigner à jamais de sa passion. “À travers l’art, je cherchais à toucher du doigt l’humanité. Or, au lieu de cela, j’ai découvert un univers impitoyable et totalement déshumanisé”, explique-t-elle. Déçue, elle jura de déserter le crayon pour des études de langues, comme si l’on pouvait fuir indéfiniment ses démons.

L’art, remède identitaire
Après son exposition d’objets récupérés, Mounat s’enferma durant six mois pour réaliser son premier tableau, intitulé “spirale”. Simple hasard de la création ? Non. Mounat est formelle : “Alors que je ne donne jamais de titres à mes tableaux, celui-ci s’est imposé comme une évidence, pour me signifier que chaque chose vient en son temps. En revanche, tant que je n’avais pas réalisé ma mission, tout tournait en boucle. Je sais à présent que je suis là où je dois être”. Depuis ce tableau, elle n’a plus cessé de produire. Mounat croit en l’art comme d’autres croiraient en Dieu : “L’art n’est pas une solution mais un baromètre. Dans un pays comme le nôtre, qui traverse une crise identitaire, seule la création peut nous donner le ton sur l’état d’esprit des gens. Pour cela, il faudrait que les artistes soient honnêtes”. Une honnêteté que Mounat s’efforce de ne pas perdre de vue dans sa course vers la création. Ses mots d’ordre : le travail et une quête infinie, sans répit. “Je suis à la recherche d’une certaine cohérence. Mais ce n’est que dans le mouvement que les choses évoluent. Il se trouve que ce que je pense aujourd’hui ne sera probablement pas valable demain. Où est la vérité ? Je crois qu’elle se situe entres ces deux pôles”. C’est à partir de ces questionnements que différentes expositions, individuelles ou collectives, virent le jour à partir de 2003, entre le Maroc et l’Espagne. Mais il faudra attendre 2006 pour que Mounat Charrat soit révélée au grand public avec son exposition intitulée “Sens et contresens”. Lors de cette manifestation, tenue à l’Institut français de Casablanca, les travaux de l’artiste en déroutèrent plus d’un. Ses flèches dessinées sur le sol et sur les murs, ses panneaux de signalisation indiquant des directions opposées et ses tableaux représentant des flèches enchevêtrées aux couleurs vives en disaient long sur une sensibilité résolument urbaine, décidée à bousculer les idées reçues, quitte à éloigner l’observateur des chemins balisés. Provocatrice ? Mounat est aussi capable de l’être, malgré ses allures de fillette sage.



Tendance. Vernissage people

Finie l'ère des vernissages austères, n'attirant que les curieux et les critiques autoproclamés. Aujourd'hui, on s'y presse avec entrain, histoire de se frotter à quelque beau monde. Lors du vernissage de Mounat Charrat, courant mars, la galerie marrakchie Noir sur Blanc grouillait de monde. Parmi les VIP repérés, une flopée d'artistes, dont Miloud Labyed, Mahi Binebine, Abderrahman Yamou, Saleh Benjkan, Larbi Cherkaoui, pour ne citer que ceux-là. Abdelaziz Tazi, président de la Société générale et collectionneur, Hassan Chami, ancien patron des patrons, galeristes, journalistes, hommes d'affaires et membres de la jet-set casablancaise, marrakchie et rbatie étaient également de la fête. Engouement pour l'art, goût des mondanités ou simple snobisme ? Probablement tout cela à la fois. Mais peu importe : les expositions vont bon train et les ventes aussi. Certains artistes s'en frottent les mains et Mounat Charrat ne cache pas son enthousiasme : “Aujourd'hui, il est rassurant d'avoir des références artistiques autres qu'encyclopédiques”. Certes, nous sommes encore loin des sommets qu'atteignent les œuvres de certains artistes occidentaux contemporains, mais il est incontestable que nos artistes s'exportent de mieux en mieux. “Il faudra de plus en plus jouer des coudes avec des artistes comme Mounat Charrat”, lance, dans un éclat de rire, Mahi Binebine, l'un des artistes les plus cotés du moment. Sympa, le compliment…

 
 
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