Pouvoir / islamistes. Le nouveau bras de fer
Robert Ménard : "Le roi a toutes les cartes en main"
Société. La CIN qui vous veut du bien
Football. Jamal, l'intérimaire
Reportage. Le festival de Nouzha Skalli
Histoire. Il s'appelait Jean-Mohammed
Colombie. L'agonie d'Ingrid Betancourt
Résultats. ONA franchit le milliard
Zina Daoudia. Kamanja woman
Mounat Cherrat. Un autre regard
N° 318
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Pouvoir / islamistes. Le nouveau bras de fer

Sit-in de sympathisants du PJD
à Kelâat Sraghna, après l’interdiction
d’un meeting du parti.
(DR)

PJD d’un côté, Al Adl Wal Ihsane de l’autre, le Pouvoir livre bataille aux islamistes sur fond de non-dits. En attendant les élections de 2009.


Le 22 mars, Saâd Eddine El Othmani a subi une drôle de mésaventure : interdit de meeting, “comme un diplômé-chômeur ou un vulgaire voleur de poule”, lâche ce jeune cadre du PJD. Interdiction de meeting, donc, pour l’islamiste en chef du royaume. L’affront de sa vie. Deux semaines plus tard, la pilule n’est toujours pas digérée. “Monsieur El Othmani a une dimension d’homme d’Etat et, avec lui, ce genre de
pratique (interdiction) ne se fait pas”, nous déclare, bien dépité pour son chef, Abdelaziz Rebbah, secrétaire général de la Chabiba du PJD.

Le calibre d’El Othmani n’explique pas, à lui seul, la dimension surnaturelle prise par l’interdiction du 22 mars. Le décor aussi. El Othmani n’a pas été interdit n’importe où mais à Kelâat Sraghna, fief d’un certain Fouad Ali El Himma, et théâtre –déjà- d’une corrida préélectorale. La ville, comme la région des Rhmana, est depuis septembre 2007 sous la coupe du “parti du tracteur”. El Himma et ses nombreux amis pourraient être tentés de confirmer leur suprématie locale, via les communales de 2009. Mais le PJD aussi. Islamistes et “tracteuristes” ne le disent pas encore, leurs gestes si. Kelâat Sraghna est une place haute en symboles, chaude, disputée, observée à la loupe par tout le Maroc utile. Rien de mieux pour illustrer la lutte à distance que se livrent deux factions ennemies : le Pouvoir et les islamistes.

Rhamna, mon amour
“Ce n’est peut-être qu’une coïncidence, mais si le gouverneur de la ville a cru rendre service à El Himma en interdisant El Othmani, il s’est mis le doigt dans l’œil”, tonne ce dirigeant islamiste. Reçu, entendu. Le 31 mars, le PJD a déplacé une sorte de dream team conduite par le toujours numéro 2 du parti, Lahcen Daoudi, pour tenir un sit-in à Kelâat Sraghna. L’ordre du jour ressemble à l’hymne de n’importe quelle association de diplômés-chômeurs : protester contre “le harcèlement et la discrimination des autorités”.

Parce qu’il n’y a pas que Kelâat Sraghna. Le PJD, d’après une source dans l’entourage d’El Othmani, a enregistré un taux de 10 % d’activités interdites, depuis janvier 2008. Abdelaziz Rebbah, qui conduit depuis février la campagne de moralisation du parti, en atteste. Sa “caravane”, entamée à Ksar El Kébir et dont le point final devrait être Marrakech le 20 avril, a dû annuler les étapes de Safi, Khénifra et Fnideq, “parce que les autorités nous en ont empêchés”, clame le premier caravanier du PJD.

10% d’activités interdites, c’est à la fois peu et beaucoup. “À côté de ce qui a été interdit, il faut voir les activités qui ont été autorisées. A Berréchid, en mars, Mustapha Ramid (chef du groupe parlementaire du PJD) a eu un discours particulièrement dur. Personne ne l’a interdit”, relativise le chercheur Mohamed Darif. Abdelaziz Rebbah dit la même chose, mais autrement. “Les interdictions sont à la base des non-autorisations. On en a déjà fait l’expérience. Mais il y a eu le cas El Othmani qui nous a posé problème. Si les autorités font leur mea culpa, on considèrera la page tournée”.

À malin, malin et demi. Si le PJD bat campagne sans le dire, le Pouvoir aussi. D’un côté comme de l’autre, la sournoiserie et le cynisme de circonstance sont la règle. Mardi dernier, dans ce qui ressemble fort à un poisson d’avril, le ministre de l’Intérieur Chakib Benmoussa a remis en mains propres une lettre d’explications (et d’excuses, serait-on tenté de dire) au PJD. “Le ministre a mis l’interdiction d’El Othmani sur le compte de notre section locale à Kelâat Sraghna, qui n’a pas accompli à temps les démarches administratives nécessaires”, nous explique ce dirigeant islamiste. Et alors ? “Et alors, pour nous, la page est tournée, l’incident est oublié”, entérine Abdelaziz Rebbah. Une source au ministère de l’Intérieur nous a servi les mêmes explications, les mêmes conclusions, dans le même flegme trop beau pour être sincère. “Il n’y a aucune volonté de nuire au PJD. C’est un parti comme les autres, ses activités doivent être entourées des mêmes modalités administratives. Sinon…”. Sinon, il n’y aura rien, zéro activité. Cela ne s’appelle pas interdire mais, version 2008, “ne pas autoriser”.

La politique du non-dit
Dans le genre pince-sans rire, les principaux concernés font preuve d’une rigueur à toute épreuve. A la question de savoir si un bras de fer est engagé entre le Pouvoir (ou les autorités) et les islamistes, ce dirigeant islamiste nous répond, placide : “Le bras de fer est un rêve qui existe dans la tête des journalistes et de certains esprits mal éclairés. Chacun fait son boulot, c’est tout”. Bien sûr. Le PJD, en bon parti sérieux et appliqué, prépare déjà son prochain congrès, prévu en juillet 2008. Et se frotte les mains des bienfaits de sa “caravane” de la moralisation “qui n’a rien à voir avec l’approche des élections communales”, dixit Abdelaziz Rebbah. On peut le croire, même si c’est à moitié. Cela ne changera rien.

Le chercheur Mohamed Darif, qui traque le développement de la famille PJD, comme celui de la Jamaâ d’Al Adl Wal Ihsane (lire encadré), pointe une explication rationnelle à ce drôle de bras de fer qui ne dit pas son nom : “Le PJD ne peut pas se contenter d’une opposition procédurale, comme celle qu’il exerce au Parlement. Il lui faut aller sur le terrain, mais en douceur, sans faire de vagues…”. Parce qu’il y a eu deux antécédents. L’affaire de Ksar El Kébir, bien sûr, dont les dérapages et les dégâts collatéraux ont dépassé l’entendement (le dernier en date, la condamnation du journal Al Massae à une amende exorbitante de six millions de dirhams). Mais aussi le démantèlement du réseau Belliraj, qui a ramené dans ses filets un cadre du PJD, emprisonné parmi les présumés terroristes. “Belliraj a remis à la surface l’histoire originelle de la Chabiba islamiya et de ses dérivés, dont Al Badil Al Hadari ou Al Oumma, aujourd’hui dissous, mais aussi le PJD”, rappelle Darif. Le PJD n’a pas été dissous, seulement maculé. Même s’il multiplie les incursions sur le terrain, pratiquant une opposition qui lui revient de droit, ses parades ressemblent à un florilège de non-dits. Ou comment répondre, sans en avoir l’air, aux tacles d’un El Himma par-ci, aux réprimandes toutes polies de Benmoussa par-là. De quoi occuper joyeusement l’esprit d’El Othmani & co, au moins jusqu’au prochain congrès.



Pendant ce temps-là…. La Jamaâ se tâte

Le bras de fer, authentifié par les concernés celui–là, qui oppose le Pouvoir à Al Adl Wal Ihsane, ne s’est pas relâché. Entamé en 2006, il se poursuit dans la même disposition de départ, s’écoulant comme un long fleuve tranquille. La configuration peut être résumée comme suit : la Jamaâ prêche, les autorités interpellent… et relâchent. Ce n’est pas tant une politique islamiste globale qui est ainsi déclinée, seulement, comme l’explique le chercheur Mohamed Darif, “une politique propre à la Jamaâ”. Une politique, donc, dominée par l’approche légaliste, mais sous-tendue par des enjeux à mi-chemin entre le religieux et le politique. Le Pouvoir n’accuse pas le peuple de Abdeslam Yassine de préparer un régicide, mais seulement de tenir des réunions (les fameux Majaliss Annassiha) illégales. La Jamaâ, hormis les sorties de la fille Yassine qui font désormais partie du décor médiatico-politique du pays, donne l’impression de bien jouer le jeu et le cercle politique a édité, début 2008, un document (“Jami’âne Min Ajl Al Khalass”) qui ressemble bien à l’ébauche d’un programme politique. Comme le PJD, la Jamaâ est aussi adepte du non-dit. Au point que certains observateurs, Darif en tête, estiment que “jamais l’Etat et la Jamaâ n’ont paradoxalement semblé aussi proches”. En résumé : bras de fer oui, mais entre parfaits gentlemen.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés