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Propos recueillis par
Mehdi Sekkouri Alaoui
Interview.
Robert Ménard : Le roi a toutes les cartes en main
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Robert Ménard, secrétaire général
de RSF, devrait bientôt rencontrer
le ministre de la Communication
Khalid Naciri.
(AFP)
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Le secrétaire général de Reporters Sans Frontières, qui sapprête à effectuer une nouvelle tournée au Maroc, revient sur la condamnation dAl Massae, laffaire Mourtada, etc. En toute franchise.
Le quotidien Al Massae vient dêtre condamné à une amende de six millions de dirhams pour diffamation. Quelle est votre réaction ?
Je suis consterné par cette nouvelle attaque contre la presse indépendante marocaine. Le jugement est tout sauf raisonnable, dautant quil met en danger lexistence même de cette publication. Cest inacceptable !
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Vous estimez, donc, le jugement disproportionné par rapport à la faute commise par le journal ?
Bien sûr ! Je ne suis pas du genre à défendre les journalistes seulement par principe. Je le rappelle, les gens des médias ne sont pas au-dessus des lois. Mais dans cette affaire, et comme dans celles qui lont précédée au Maroc, il y a incontestablement des abus. En droit, il y a une règle toute simple à respecter : la sanction doit être proportionnelle au délit. Les juges bien intentionnés doivent prononcer des jugements dissuasifs pour que les journalistes nécrivent pas nimporte quoi, quils soient responsables de leurs écrits, sans pour autant remettre en cause lexistence même de leur publication.
Comment des cas similaires sont-ils traités dans dautres pays ?
Dans les pays démocratiques, il existe des tribunaux ou des chambres spécialisés dans la presse. Leurs magistrats sont des experts en la matière comme on peut en trouver pour les affaires financières, commerciales, matrimoniales, de propriété intellectuelle, etc. Aujourdhui, lEtat marocain doit impérativement sen inspirer. Cest la mesure la plus adéquate à adopter pour que les journalistes, mais aussi les personnes sestimant diffamées, aient droit à des procès équitables.
La création dun Conseil national de la presse peut-elle nous éviter ce genre de dérapage ?
Ce nest pas certain ! Ce Conseil veut devenir une structure dautorégulation de la profession, et cest une bonne chose dans labsolu. Mais il ne pourra pas régler tous les problèmes de la presse. Lorsquil y aura conflit, le Conseil aura beau vouloir jouer au médiateur, pour amener les deux parties à un arrangement à lamiable, il est clair que cela ne marchera pas très souvent. Il faut être réaliste.
Que pensez-vous de la libération de Fouad Mourtada, le faux prince de Facebook ?
Je dis bravo ! Mohammed VI a pris une décision raisonnable et pleine de bon sens, je len félicite dailleurs, même si on aurait préféré que ce soit la justice qui disculpe Fouad Mourtada. Maintenant, jespère quil en ira de même pour Mustapha Hormatallah (ndlr : journaliste dAl Watan Al An, actuellement en prison). Quant aux faits reprochés à Mourtada, il est vrai que cétait maladroit et de mauvais goût (de se faire passer pour le prince Moulay Rachid sur Facebook). Mais là aussi, la sanction était exagérée et disproportionnée par rapport à la faute commise.
Fouad Mourtada nest pas journaliste. Pourtant, vous lui avez apporté votre soutien. Pourquoi ?
Ce nest pas extraordinaire. Il nous arrive souvent de prendre la défense de gens qui ne sont pas forcément des journalistes, parce que nous considérons que le Web est un lieu dexpression quil faut absolument préserver.
Pensez-vous que cette affaire pourrait avoir un impact sur la blogosphère marocaine ?
Jespère sincèrement que non, parce que la blogosphère marocaine est réputée actuellement pour être la plus dynamique du monde arabe. Il serait regrettable que cela change. Quant à laffaire Mourtada, elle pourrait créer une éventuelle autocensure et dissuader les internautes de sexprimer librement sur le Net. Malheureusement, le Maroc a beaucoup datouts quil gâche gratuitement.
Comment évaluez-vous létat de la liberté dexpression au Maroc ?
Il nest pas très bon. On assiste depuis quelque temps à une véritable régression, le Pouvoir avance peut-être dun pas mais recule de deux, voire trois. Avant lhistoire dAl Massae, je rappelle quAboubakr Jamaï a été poussé à lexil. En plus de Hormatallah jeté en prison, Ahmed Benchemsi poursuivi pour outrage au roi, Ali Lmrabet interdit dexercer pendant dix ans, etc. Toutes ces affaires prouvent une chose : il y a une réelle volonté au Maroc de mater la presse indépendante. Cest une volonté que je qualifierai de moyenâgeuse.
Comment situez-vous le Maroc par rapport aux pays voisins ?
Une chose est sûre, le Maroc nest pas le plus mal loti du Maghreb. Mais je ne vois pas pourquoi il est souvent condamné à être comparé à des Etats de seconde zone, voire à des Etats voyous dont il ne fait pas partie. Le Maroc mérite mieux. Personnellement, je préfère le comparer à des pays comme la Suède ou la Suisse, parce que je trouve que la presse marocaine en vaut la peine. Cest une vraie presse, dynamique, courageuse, entreprenante
Je peux vous assurer quelle est quand même un exemple à suivre pour de nombreux autres pays.
Vous avez évoqué, il y a un an, un vrai changement dattitude des autorités marocaines vis-à-vis de la presse indépendante. Vous le confirmez, malgré tout ?
À lépoque, lorsque lancien ministre de la Communication, Nabil Benabdellah, avait accepté de nous recevoir, nous avions applaudi. On avait pensé que la relation entre le Pouvoir et la presse allait évoluer, mais cela ne sest pas passé comme on lespérait. Dailleurs, nous sommes revenus au Maroc quelques mois plus tard pour le dénoncer. Aujourdhui, on constate malheureusement que la situation empire de jour en jour, les journalistes sont de plus en plus dérangés dans leur travail quotidien
Je rappelle quand même que la politique de Reporters sans frontières est très claire : lorsquil y a des avancées, on le dit. Quand ça ne va pas, on le dit aussi.
De quoi vous étiez-vous entretenu avec lancien porte-parole du gouvernement, Nabil Benabellah ?
De tous les problèmes de la profession, à commencer par le nouveau Code de la presse tant promis, mais quon ne voit toujours pas arriver. On a évoqué la question des procès à répétition, les condamnations, le cas Lmrabet, etc. Nous ferons dailleurs la même chose avec le successeur de Benabdellah, Khalid Naciri, qui vient dailleurs de se dire prêt à nous recevoir.
Avez-vous demandé à être reçu par le roi ?
Non, mais, à lépoque, nous avons essayé de rencontrer le numéro 2 du régime et ministre dEtat délégué à lIntérieur, Fouad Ali El Himma. Nous navons pas eu de réponse de sa part. Par contre, nous avons eu loccasion de discuter avec des proches de Mohammed VI, de manière informelle. Là aussi, nous avons pu leur dire ce que nous pensions.
Si vous aviez à rencontrer Mohammed VI, que lui diriez-vous ?
Le roi a toutes les cartes en main pour faire avancer les choses. Et on dit de lui quil veut le faire, alors, on demande à voir. Il est vrai quil faut du temps pour combattre lanalphabétisme ou la misère, mais permettre une totale liberté dexpression, franchement, cela ne demande pas grand-chose. |
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Code de la presse. Vous avez dit épée de Damoclès ?
Il existe peut-être une ouverture, mais pas de garantie véritable pour que les journalistes puissent faire leur travail. Par garantie, le désormais président du SNPM (Syndicat national de la presse marocaine), Younès Moujahid, entend un Code de la presse libéral, comme il en existe dans tout pays démocratique. Cest loin dêtre le cas du texte toujours en vigueur, ni du projet qui se promène depuis de longs mois dans les couloirs du gouvernement. Le projet maintient les peines privatives de liberté pour ceux qui abordent des sujets essentiels, comme la monarchie, lintégrité territoriale ou lislam, résume Younès Moujahid. Ce dernier impute le retard dans la finalisation du nouveau texte au nombre important dintervenants dans ce dossier : ministères de la Communication, de lIntérieur, de la Justice, proches du roi, etc. Et encore, il ne suffit pas davoir une bonne loi, il faut également voir comment elle va être appliquée. Cest au moins aussi important, renchérit le président du SNPM, avant de conclure : On peut le dire, les journalistes marocains ont une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Et nos juristes sont très forts : ils peuvent faire de vous, journalistes, ce quils veulent. |
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