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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellah Tourabi

Histoire. Il s’appelait Jean-Mohammed

1958. S'entretenant avec Hassan
II, au colloque méditerranéen de
Florence, en Italie.
(ARCHIVES FRANCISCAINES)

En 1928, Mohammed Abdeljalil, jeune Marocain issu d’une grande famille de Fès, se convertit au catholicisme avant de devenir prêtre et professeur à l’Institut catholique de Paris. Une vie et un cheminement spirituel hors du commun.


Les voies du Seigneur sont impénétrables. Celle, spirituelle, empruntée par Jean Mohammed Abdeljalil fut également des plus mystérieuses. Nous sommes à la fin des années 1920. La conscience nationaliste, qui commence à prendre forme chez la jeune élite marocaine, reste intimement liée au sentiment religieux, comme le démontrera la
mobilisation contre le Dahir berbère en 1930. C’est à cette période que Mohammed Abdeljalil, jeune marocain issu d’une famille de notables de Fès, décide d’abjurer sa foi, de quitter le giron de l’islam pour embrasser la confession catholique. Dans un Maroc sous protectorat français, changer de religion ne pouvait pas être perçu comme un acte personnel, intime, la décision d’un individu de sortir d’une foi pour en habiter une autre. Ce choix était plutôt ressenti comme une trahison, à la famille, à la communauté et au pays. En devenant un “Nasrani”, Mohammed avait rejoint l’ennemi européen et consommé une rupture définitive avec les siens.

Tout au long de sa vie, celui qui prit le nom de “Jean Mohammed Abdeljalil” portera la croix de ce choix. Devenu père franciscain, il devra supporter et affronter l’incompréhension de ses anciens coreligionnaires, mais également la suspicion des nouveaux. Sa correspondance avec son parrain, Louis Massignon, indique une souffrance et un déchirement dont il n’arrivera jamais à se défaire. Il en usera cependant comme d'un stimulant, dans son effort pour rapprocher les adeptes des deux religions. Abdeljalil, le musulman devenu chrétien, et Massignon, le chrétien passionné d’islam et amoureux de ses cultures, étaient des “hommes-passerelles” qui, à travers leurs trajectoires personnelles, ont essayé de rendre possibles l’entente et la compréhension entre “les enfants d’Abraham”.

Le chemin d’une conversion
Avant de l’inscrire au lycée français de Rabat, en 1922, le père de Mohammed Abdeljalil avait pourtant pris toutes les précautions, pour que l’éducation musulmane de son fils ne soit pas compromise. Dès l’âge de 10 ans, ce dernier avait accompagné ses parents en pèlerinage à la Mecque. Et avant de rejoindre le lycée Gouraud, il avait déjà fait ses classes à Al Qarawyine, où il s’est démarqué par son intelligence. Ses qualités d’élève brillant, doué pour les langues, vont d'ailleurs attirer le regard d’un homme dont l’influence sera décisive dans la vie du jeune Fassi : le Maréchal Lyautey.

L’architecte du protectorat était conscient que la présence française au Maroc était vouée à disparaître dans sa forme coloniale. Selon lui, il fallait préparer une élite marocaine capable de diriger le pays et de le conduire vers la modernité, tout en gardant une grande sympathie pour la France. La formation de cette élite occupait une place particulière dans la politique du Maréchal. C’est dans cette optique qu'il intervint personnellement pour que le jeune Mohammed Abdeljalil obtienne une bourse d’études à Paris. Ce fut le point de départ d'une longue et profonde amitié entre les deux hommes, qui dura jusqu’à la disparition du Maréchal en 1934. Premier marocain musulman a avoir obtenu un baccalauréat option latin et grec ancien, Mohammed Abdeljalil a entamé des études de littérature arabe à la Sorbonne, où il va soutenir, quelques années plus tard, une thèse sur le mystique musulman Aïn Al Qoudat Al Hamadani. C'est à cette période qu'il fit la connaissance de Louis Massignon, une rencontre qui constituera un point d'inflexion dans son cheminement intellectuel et spirituel. La correspondance entre le fameux orientaliste et son élève au Collège de France, qui s'est étalée sur 36 ans, témoigne de l’amitié qui liait les deux hommes. La curiosité intellectuelle de Mohammed l’amena à s’inscrire à l’Institut catholique de Paris pour mieux connaître le catholicisme. La nuit de noël 1927, Mohammed accompagna la famille qui l’hébergeait à la messe de minuit. Ce fut pour lui une nuit d’illumination, de révélation. Quelques jours plus tard, il fut baptisé et demanda à Louis Massignon d’être son parrain. Il prendra aussi comme nom de baptême Jean Mohammed.

Le déchirement
Perçue comme une trahison, la conversion de Mohammed Abdeljalil a aussi été présentée comme l’illustration du dessein non avoué du protectorat : assimiler les Marocains en les détournant de leur religion. La réaction du père de Mohammed est éloquente, considérant qu'en quittant l’islam, son fils a cessé d’exister, celui-ci célébra une cérémonie funéraire pour annoncer la mort de son indigne rejeton. Et au sein de la famille, seul le frère Omar a continué à entretenir des rapports affectueux avec lui. Omar Abdeljalil, le leader nationaliste et l’un des fondateurs du Parti de l’Istiqlal, n’a jamais désespéré de voir son frère revenir à l’islam. Il continua même à subvenir aux besoins de Mohammed, quand ce dernier décida de devenir prêtre franciscain et de renoncer à la vie matérielle.

Jean-Mohammed Abdeljalil vivra cela comme “une passion”, une forme de martyre où la douleur, l’incompréhension des siens et le déchirement sont le lourd tribut à payer pour vivre sa foi et ses convictions. Appréhendant une réaction violente et humiliante en cas de retour au Maroc, Jean-Mohammed Abdeljalil ne verra plus son pays pendant plus de trente ans. Celui qui se définissait comme “un paysan de l’oued Fès” devait se contenter d’une photo de sa ville natale qui ne le quittait jamais. Ce n’est qu’en 1961, et après avoir eu des garanties de la part de son frère Omar, qu'il se rendra enfin au Maroc, pour un séjour qui n’a pas été exempt de tracas et de problèmes. Le quotidien Al Istiqlal a présenté sa visite au Maroc comme un retour à l’islam et un renoncement au catholicisme. L’information, reprise par la presse française, a provoqué la stupéfaction et l’émoi dans les milieux catholiques de l’Hexagone, en raison du rayonnement théologique et scientifique qu’avait Jean-Mohamemd Abdeljalil en France.

Pourtant, Jean-Mohammed a souvent subi le doute des membres de sa nouvelle communauté religieuse. En raison de son engagement pour l’indépendance du Maroc et son aide aux nationalistes marocains, il a été l’objet d’attaques mettant en cause l’authenticité de sa conversion et l’accusant d’être un espion des “rebelles” marocains. Fidèle à son pays, mais sincèrement chrétien, Jean-Mohammed publia un article biographique retraçant son itinéraire spirituel et expliquant que son éducation et sa culture musulmanes ne sont pas incompatibles avec sa nouvelle religion, mais plutôt complémentaires.

Un homme passerelle
“Pour comprendre l’autre, il ne faut pas l’annexer, il faut se faire son hôte”. Cette phrase de Louis Massignon résume la démarche de Jean-Mohammed Abdeljalil, dans sa tentative de nouer un dialogue entre musulmans et chrétiens. Ce dernier croyait en effet à la possibilité d’une “hospitalité compréhensive”, selon une expression chère à Massignon. Pour le parrain et son filleul, l’islam devait être compris de l’intérieur pour mieux le saisir, l’apprécier et l’aimer. Il fallait donc le vivre comme foi et spiritualité qui transcendent les hommes et les unissent et non pas le regarder de l’extérieur, comme un objet culturel et historique recouvrant des réalités différentes. La prière et le jeûne faisaient partie de cet islam vécu de l’intérieur, puisque Massignon et Abdeljalil organisaient des jours de jeûne commun entre musulmans et chrétiens. Ce jeûne a été utilisé également pour manifester d’une façon pacifique contre l’exil du sultan Mohammed V, avec la participation d’éminents oulémas marocains comme Mohammed Ben Larbi El Alaoui et Mokhtar Soussi.

Professeur de littérature arabe et d’islamologie à l’Institut catholique de Paris, Jean-Mohammed Abdeljalil a rédigé une dizaine de livres consacrés à l’islam et sa culture, qui mettaient en exergue les connexions entre les deux révélations. Son livre, intitulé Aspects intérieurs de l’islam est considéré comme un classique parmi les études sur la spiritualité musulmane. Il participa aussi, activement, aux travaux du Vatican pour définir les rapports avec l’islam et les musulmans. Le couronnement de cette activité a été sa rencontre avec le pape Paul VI, à la demande de ce dernier.

Au milieu des années 60, Jean-Mohammed Abdeljalil se retira de l’enseignement et vivra reclus dans un couvent à Paris, jusqu’à sa mort en 1979, suite à une longue maladie. Pendant cette période, il continua à jeûner pour le salut de ses frères, musulmans et chrétiens, unis dans l’amour d’un seul Dieu, qu’il décrivait comme “désirable, communicable et détectable”. Amen, ou Amine.



Correspondance. Entre parrain et filleul

Louis Massignon est une figure de proue de la tradition orientaliste française, dans sa dimension érudite et amoureuse des cultures musulmanes. Une tradition qui a disparu et laissé place à celle des “spécialistes” et des “experts” pontifiant, entre un match de foot et un épisode de Docteur House, sur l’islam et le monde musulman. Sa longue et riche correspondance avec Jean-Mohammed Abdeljalil, dont il a été le parrain lors de son baptême, révèle quelques aspects des engagements communs des deux hommes et l’amitié profonde qui les liait. D’abord, il y a le rapport du maître et de l’élève. Abdeljalil a été influencé par l’enseignement de Massignon au Collège de France et s’est consacré comme lui à l’étude de la mystique musulmane. La correspondance entre les deux hommes montre une grande proximité intellectuelle et un amour commun de la production culturelle musulmane dans ses différents aspects. Les deux hommes partageaient également un engagement commun pour l’indépendance du Maroc. Massignon fut parmi les fondateurs du comité France-Maghreb et a milité activement pour le retour de Mohammed V de son exil. Abdeljalil, lui, était très actif dans cette lutte, en essayant d’intervenir en faveur des prisonniers nationalistes et à travers des actions pacifiques sur le modèle “gandhien”, comme les journées de jeûne commun entre musulmans et chrétiens. Massignon et Abdeljalil étaient aussi les témoins d’un drame qui allait bouleverser le Moyen-Orient et renforcer définitivement le sentiment d’humiliation chez les arabes et les musulmans : la Nakba et la création de l’Etat d’Israël. Dans un échange d’une grande lucidité et avec un ton prémonitoire, les deux hommes pointaient avant l’heure les dangers inhérents à ce drame et ses effets désastreux irrémédiables (“Une ambiance de haine dans la région, une situation injuste subie par les Palestiniens et une instabilité durable dans cette partie du monde”). L’Histoire leur donnera, malheureusement, raison.

Massignon Abdeljalil parrain et filleul. 1926-1962. Correspondance. les éditions du Cerf. 2007

 
 
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