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Par Selma Mestiri

Colombie. L’agonie d’Ingrid Betancourt

Les dernières images filmées
d’Ingrid Betancourt la montraient
amaigrie, épuisée, presque
résignée.
(AFP)

Otage des FARC depuis six ans, la Franco-colombienne serait mourante. Et les multiples efforts déployés pour la libérer restent, pour le moment, vains.


Ingrid Betancourt se laisse mourir. Entrée dans sa septième année de détention, la Franco-colombienne, otage depuis février 2002 des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), aurait perdu le goût de vivre et serait dans un état de santé désespéré. À tel point que son image en Colombie, jusqu'à présent très impopulaire - de nombreux Colombiens la considérant seulement comme une privilégiée
imprudente - a radicalement changé lorsque ses dernières preuves de vie ont été publiées. Ingrid Betancourt est aujourd'hui devenue le symbole de la barbarie des preneurs d'otages.

Pasionaria de la politique, énergique et déterminée, aux éternels airs d’adolescente, Betancourt est issue de la bonne société colombienne, fille d’un ministre et d’une reine de beauté. Elle avait commencé sa carrière à la Chambre des représentants, après avoir distribué dans les rues de Bogota des préservatifs, sous le slogan : “La corruption est le sida de notre société. Protégeons-nous !”. Ancienne diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris, cette mère de deux enfants a été l'étudiante de l'ex-Premier ministre français Dominique de Villepin. Plusieurs dirigeants politiques l'accusent d'être une activiste enflammée, imprudente, adepte de coups médiatiques. Pour certains, elle ne serait entrée dans l'écologie que par “opportunisme”. Aujourd’hui, ses multiples tentatives de fuite, les marches épuisantes dans la jungle, les différends avec ses compagnons d'infortune semblent avoir eu raison de cette femme courageuse et charismatique. “Les FARC m'ont tout pris. Chaque jour, il me reste moins de moi-même. Je fais en sorte de rester silencieuse, je parle le moins possible pour éviter les problèmes. Je n'ai envie de rien (...) car ici, dans cette jungle, l'unique réponse est non à tout”, avait-elle écrit à sa mère.

Otage dans la jungle
“Elle va mourir”. C’est le cri d’alarme que lance son fils Lorenzo, 19 ans, dans une vidéo mise en ligne sur Internet. “Elle va mourir, elle a une hépatite B qui est récurrente. Elle a peu de temps”, affirme le jeune homme, plongé dans la pénombre, le visage faiblement éclairé. “Maman, je sais que tu as peu de temps, mais je te demande de tenir le coup le plus longtemps possible, car on va te sortir de là, toi et tous les otages”, ajoutait-il. Plusieurs témoins affirment que son état s'est encore détérioré ces derniers jours. Elle aurait même cessé de s'alimenter et de se faire soigner. D’après son ex-mari, Fabrice Delloye, elle aurait choisi “la voie du martyr”, par désespoir, les tractations en vue de la libérer piétinant depuis des années. Le président français, Nicolas Sarkozy, qui a pris l’affaire Betancourt à bras le corps, a estimé qu’elle était “en danger de mort imminente. Elle n'a plus la force de résister à une captivité interminable qui s'enfonce dans la tragédie”. Les témoignages d'anciens otages et une longue lettre envoyée en novembre 2007 par Ingrid Betancourt elle-même à sa mère Yolanda Pulecio montrent que les guérilleros ont réussi, par le biais d'humiliations permanentes et de punitions, à la briser. La vidéo datant de décembre 2007, sur laquelle on peut voir l'ancienne candidate écologiste à la présidentielle, tête baissée, apparemment très lasse, dans un état d'extrême maigreur, les mains croisées sur les genoux, illustre son désespoir et l'urgence d'une libération.

Que veulent les FARC ?
Ingrid Betancourt, de par sa notoriété, reste une carte majeure pour une guérilla affaiblie militairement, qui garde cependant le mystère sur ses intentions. Les FARC veulent d’abord échanger 39 otages dits “politiques” - dont Betancourt - contre 500 de leurs guérilleros emprisonnés, dans une zone démilitarisée autour de Pradera et Florida (sud-ouest). Ils réclament aussi une reconnaissance politique et un statut de “belligérant”, alors que leur organisation est inscrite depuis 2002 sur la liste des groupes terroristes des Etats-Unis et de l'Union Européenne. Le président colombien de droite, Alvaro Uribe, élu avec comme programme “d'éliminer” les FARC, ne veut pas entendre parler d'une reconnaissance politique. Il s'est dit prêt à un échange humanitaire, tout en posant d'autres conditions concernant l'éventuelle zone d'échange. La France s’est dite prête à accueillir sur son sol des guérilleros libérés en cas d'échange avec des otages et n'exclut pas non plus d'aider les FARC à avoir un statut plus favorable, si ces derniers renoncent notamment à la prise d'otages et libèrent la Franco-colombienne. L'ex-otage et ancien sénateur Luis Eladio Perez a présenté mi-mars un plan à Paris, donnant à la France un “rôle crucial” pour un échange. Mais Paris reste prudent et ne veut surtout pas réitérer le fiasco de 2003, quand un avion a été envoyé en secret en Amazonie pour tenter de ramener, en vain, l'otage.

Les négociations, déjà fragiles, ont été frappées de plein fouet par la mort du numéro 2 de la guérilla, Raul Reyes, un interlocuteur-clé, tué en mars dans un raid de l'armée colombienne en Equateur. L’évènement a mené l’Amérique latine au bord d’un conflit armé, les relations déjà mauvaises entre la Colombie et l'Equateur s’étant encore détériorées après l'attaque. Certains craignent maintenant une radicalisation des FARC, qui condamnerait tout espoir de libération des otages. Le chef de la guérilla, Manuel Marulanda, a estimé que Bogota avait, en tuant Reyes, “gravement compromis l'échange de prisonniers et la paix”. L’affaire Betancourt se corse aussi en raison des tensions entre pro et anti-Américains sur le continent. La Colombie, soutenue par les Etats-Unis, entretient des relations en dents de scie avec le Venezuela d'Hugo Chavez, issu de la gauche révolutionnaire, comme les FARC. Or, ce dernier a déjà obtenu la libération de six otages, mais Uribe le soupçonne de vouloir le déstabiliser et refuse désormais sa médiation. Les deux poids lourds de la région, le Brésil et l'Argentine, tentent d'aider. Sans résultat tangible pour le moment.



FARC. Révolutionnaires ou terroristes ?

Fondées en 1964 par un groupe de paysans, dirigé par Manuel Marulanda Velez, alias Tirofijo, les Forces armées révolutionnaires de Colombie, organisation qui se définit comme marxiste-léniniste, s'est déployée dans la plupart des régions de Colombie et poursuit un combat acharné contre les forces gouvernementales sur plus de 70 fronts. Elle s'est lancée dans les années 1990 dans une reprise des actions violentes, qui lui ont valu d'être classée en 2005 sur la liste noire des organisations terroristes tant par les États-Unis que par l'Union Européenne. Idéologiquement, les FARC affirment représenter les pauvres du monde rural contre les classes riches de Colombie, et contrer l'influence des États-Unis dans le pays. Elles se disent également opposées aux privatisations et à l'exploitation des ressources naturelles de la Colombie par des multinationales étrangères, soutenues par le gouvernement et les groupes paramilitaires d'extrême droite. Leur financement vient d'une multitude d'activités, la principale étant la prise d'otages (estimés aujourd'hui à plus de 1600 personnes) contre des rançons. Les FARC sont aussi soupçonnées de participer, directement ou indirectement, au trafic de drogue en Amérique Latine. Leur principale zone d'influence demeure l'épaisse jungle au sud-est du pays, où se situent les plantations de coca destinées à la fabrication de cocaïne.

 
 
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