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Par Ahmed Massaia*
(*) Ancien directeur de lInstitut supérieur dart
dramatique et danimation culturelle (ISADAC).
Hommage. Le talentueux M. Faouzi
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Bien écrit, bien joué, le théâtre
de Bensaïdi est une réussite.
(TNIOUNI / NICHANE)
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Avec Histoire damour en 12 chansons 3 repas et un baiser, Faouzi Bensaïdi revient à ses premières amours : le théâtre. Et de la plus belle des manières.
Il est déroutant, ce Faouzi Bensaïdi. Déroutant comme son Histoire damour en 12 chansons 3 repas et 1 baiser, récemment présentée au Théâtre Mohammed VI. Tout lui réussit. Comme un démiurge, tout ce quil touche se transforme en or. Il commence une carrière pleine de promesses par quelques spectacles montés dans le cadre de lInstitut supérieur dart dramatique et danimation culturelle (ISADAC), où il a |
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étudié le théâtre. Lombre du guerrier, dans le cadre de la troupe Horizons 19, montée avec dautres lauréats, Yerma, quil cosigne avec Fransisco Ortuno et qui partira en tournée dans plusieurs pays européens, Bartlet, quil monte à sa sortie de lISADAC avec la troupe Al Fossol, originaire de Meknès, sa ville natale
Ce sont déjà les signes annonciateurs dun grand artiste. Il part en France, étudie le théâtre au Conservatoire de Paris, y adapte Noces chez les petits bourgeois de Brecht, puis revient au Maroc, le temps de monter son premier court-métrage, intitulé La Falaise. Ce court est tout de suite un succès foudroyant, un petit bijou programmé dans de nombreux festivals, dont le plus prestigieux, celui de Cannes. Puis un second, Le mur, qui sera primé à la Mostra de Venise. Vint ensuite Mille mois, un évènement dans la filmographie marocaine, qui reçoit (entre autres) le Prix de la jeunesse dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes. Entre-temps, il tente un premier retour au théâtre, avec le merveilleux Taïr Allaïl (Loiseau de nuit), monté avec la troupe Théâtre dAujourdhui, dirigée par Touria Jabrane. Après un deuxième film tout aussi remarqué, WWW What a wonderful world, Faouzi revient de nouveau au théâtre, son premier amour, la tête pleine de références et dimages cinématographiques originales qui font de lui un créateur unique.
Le monde en tableaux
Le livret distribué avant la représentation précise bien que Histoire damour en 12 chansons
est un spectacle en douze mouvements, rythmé par des chansons dans une forme moderne en vignettes, mêlant chorégraphie, chant, empruntant un chemin inventif, léger, burlesque, poétique pour raconter avec les corps et les voix et peu de mots les maux daujourdhui (la loi du plus fort, la servitude des femmes, légarement de la jeunesse, la perte dautorité des hommes, la chute des mythes, la difficulté de communiquer, la tendance à la consommation
). Faouzi y raconte son incompréhension dun monde en proie à la perte de valeurs et de convictions, un monde désormais victime du délire dune globalisation sans état dâme. Tout ou rien ! Choisir ou mourir ! Mais Faouzi est avant tout un artiste. Il ne choisit pas. Il ne prend pas position. Il montre mais ne se montre pas. Il se contente de mettre à nu les contradictions dune société qui ne comprend pas encore ce qui lui arrive. Une série de tableaux où chaque pièce constitue en elle-même un spectacle, où limage domine et nous dit ce que le texte ne pourrait exprimer. Pour ceux qui sattendent à une histoire bien tracée, sabstenir, dixit lartiste. Car la pièce de Faouzi nous propose un spectacle sans balises, où limagination du spectateur est constamment mise à lépreuve.
Histoire damour en 12 chansons 3 repas et 1 baiser souvre sur un livre que lit à haute voix un personnage sous des réverbères. Une lecture aussitôt perturbée par un chant lointain, puis par lapparition d'autres personnages qui viennent éteindre la lumière et faire taire Sire le mot. Sensuit un tourbillonnement de personnages sur patins à roulettes autour du dernier des lecteurs dans ce monde dominé par limage et le son. Tout cela sur fond de musique pop, dont les sonorités accentuent ce tourbillonnement (cimbales, batterie). À la poésie des mots va sopposer celle des gestes et des corps sur une musique appropriée. Cest déjà le prélude à la beauté des tableaux qui vont soffrir à notre regard.
Le monde de Faouzi Bensaïdi met le spectateur en difficulté face à lui-même, un monde peuplé dimages et de sons que ses personnages composent avec leur corps dans un décor réduit au minimum, un monde de limaginaire qui dépeint les profondeurs de lâme humaine aux prises avec la modernité
sans omettre de nous rappeler à lordre de temps à autre, par touches légères, par glissements sémantiques. Entre leuphorie des années soixante, de la culture pop et des dessins animés qui ont bercé notre enfance et le monde de Guantanamo, dAbu Ghraïb, de lextrémisme avec toute sa laideur et ses convictions absurdes, il ny a quun pas que le metteur en scène ose franchir sans jamais prendre parti. Car dans ce monde de noirceur où la couleur vient de temps à autre éclairer la scène, et nous dire quil y a encore de lespoir, il ny a ni gagnant ni perdant. Le vainqueur et le vaincu, le puissant et le faible, lhomme et la femme, autant que le mécréant et le religieux sont renvoyés dos à dos. La femme est momifiée, embastillée par lhomme. Elle crie lamour sous toutes ses déclinaisons. Mais bientôt le sauveur descend des cintres (le deus ex machina ou le metteur en scène lui-même ?) et nous délivre de cette image angoissante précédée dabord par un long drap blanc virevoltant aux côtés de la femme. Lhomme descend des cintres, dans une chorégraphie majestueuse interprétée par Samir Eddou, et vient délivrer la femme de son emprisonnement. Un pur moment de bonheur. Je ne pouvais applaudir en ce moment, à linstar de toute la salle. Jétais pétrifié par cette image flamboyante qui soffrait à moi comme un cadeau du ciel.
De la candeur à lhorreur
Tableau après tableau, le metteur en scène nous place devant une dualité qui nous met mal à laise et nous accule à la remise en question de nos convictions. A une réalité historique, avec toutes ses composantes culturelles américaines : la musique psychédélique qui renvoie aux belles années soixante-dix, avec le mouvement hippie et le flower power, les duels à la West Side Story, d'autres symbolisant l'affrontement entre lhomme et la femme, entre le Nord et le Sud, les dessins animés (Grandaizer, Donald, etc.), les belles comédies musicales où la jeunesse baignait dans leuphorie du Peace and Love, mais aussi Oum Kaltoum et Houcine Slaoui, notre chanteur populaire qui avait tout prédit de cette générosité machiavélique. À tout cela va se substituer une autre réalité, faite dimages dhorreur véhiculées par le grand Satan du 21ème siècle. Bientôt, tout ce monde féérique se transforme en véritable cauchemar, avec lapparition de mondes tristement célèbres : Guantanamo, Abou Ghraïb. Si tous ces tableaux sont dune valeur inégale, la plupart sont de vrais bijoux dinterprétation. Cest grâce à une direction dacteurs magistrale que des interprètes habituellement ternes, se cachant souvent derrière un désolant cabotinage, se sont subitement métamorphosés en véritables comédiens. Amal Al Atrach est méconnaissable tant elle brille sur scène, pleine de subtilité, avec des gestes précis et pleins de poésie. Mohamed El Haoudi, Hajar Graigae, Amal Ayouch, Abdallah Chicha, Hanane Ibrahimi, Noureddine Touami, Rabie Benhjayel, Samir Eddou et Sakina Lafdaïli qui nous a gratifiés dune belle scène digne de lexpressionisme allemand, nous renvoyant à une certaine Lili Marlene de R.W. Fassbinder.
Il est heureux de constater que certains réalisateurs, malgré la consécration au cinéma, remontent de temps à autre sur les planches pour nous offrir de beaux spectacles dont la scène théâtrale nationale a vivement besoin. Cest le cas de Driss Roukhe avec Bladi, Jilali Ferhati avec Rue Shakeaspeare, aujourdhui Faouzi Bensaïdi avec cette jolie pièce qui révèle plein de talents et en confirme dautres, pour le bonheur de nombreux spectateurs qui nont pas manqué de manifester leur satisfaction en venant nombreux au théâtre ce soir. |
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