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N° 319
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Fahd Iraqi

Pouvoir d’achat. L’intenable système des subventions


Évolution du budget de la Caisse de compensation (En milliards de dirhams)

2003. 5
2004. 8
2005. 11,3
2006. 12,2
2007. 15
2008. 20


Malgré leur flambée à l’international,
les prix des denrées de première
nécessité sont toujours
subventionnés. Jusqu’à quand ?
(TNIOUNI / NICHANE)

L’explosion du budget de la Caisse de compensation, qui atteint aujourd’hui les 30 milliards de dirhams, rend nécessaire la réforme du système de subvention des prix. Mais pour le gouvernement, il est urgent d’attendre…


“Dans la vie, il y a des choses qui ne s’achètent pas. Pour le reste, il y a MasterCard”. L'accroche publicitaire a fait le tour du monde. Au Maroc, en l’état actuel de notre économie, la tentation est grande de la travestir ainsi : “Il y a des denrées qui ne sont pas nécessaires. Pour le reste, il y a la Caisse de compensation”. Car cette fameuse Caisse a
tout du moyen de paiement invisible, qui subventionne certains achats des résidents du royaume. Elle prend partiellement en charge le prix de vente d’une multitude de produits de grande consommation. Exemples : en grande surface, le kilo de sucre est vendu 8 dirhams, alors qu'il devrait en coûter 10, chez l’épicier, la recharge d’une bonbonne de gaz est à 40 dirhams, alors qu’il faudrait en payer 108, et au souk, le kilo de farine est à 5,50 dirhams au lieu de 7. Un dirham en appelant un autre, ladite Caisse se retrouve avec une facture particulièrement salée : elle a ponctionné 20 milliards de dirhams dans le budget de l’Etat pour l'année 2008. Un niveau qui représente déjà sept fois le montant cumulé de toutes les dépenses sociales inscrites sur ce même budget, y compris les fonds spéciaux de l’INDH et de l’Entraide nationale.

Un système inefficace
Pire encore : deux mois seulement après le début de l’année, on se rend compte que cette manne est loin de suffire. La Fédération de l’énergie a été la première à tirer la sonnette d’alarme : “À raison de 2 milliards de dirhams par mois, les 13 milliards consacrés à la subvention des produits énergétiques permettraient au mieux de tenir jusqu’au mois de juillet”, confient ses responsables. Cruellement arithmétique. Le gouvernement ne trouve rien à y redire et réagit en évoquant une rallonge de 10 milliards de dirhams à la Caisse de compensation, qui se verrait alors dotée de 30 milliards, l'équivalent de l’investissement public prévu par la Loi de Finances ! “Et ce ne devrait pas s’arrêter là. Depuis plusieurs années, la Caisse de compensation dépasse invariablement son budget initial. Il ne faut donc pas s’étonner si l’on solde l’année 2008 avec des charges de subventions qui dépassent les 35 milliards de dirhams”, explique un économiste. Là, on flirte avec les 3% du PIB, soit le niveau du déficit budgétaire “toléré” pour maintenir certains équilibres macroéconomiques. “En d’autres termes, l’Etat s’endette pour subventionner les produits à la consommation et non pas pour financer des projets structurants, censés se transformer, à terme, en source de revenus”, ajoute notre économiste.

En s’enlisant dans ce système de subvention, l’Etat se retrouve comme un ménage en banqueroute, obligé de s’endetter pour payer son dîner. Mais si le gouvernement joue le jeu, c’est qu’il n’a pas tellement le choix. La Caisse de compensation permet de contourner ce cruel principe de l’économie de marché qu'est la véracité des prix. En d’autres termes : l’on achète une paix sociale en évitant de confronter les plus démunis aux véritables prix du marché. Seulement, ce système qui maintient le pouvoir d’achat sous perfusion est complètement défaillant. Tous les experts assurent que, paradoxalement, ce sont surtout les classes aisées qui profitent le plus de ces subventions. “Les 15% de Marocains les plus pauvres ne profitent que de 10% de la manne de la compensation”, explique Françoise Clottes, chef du bureau de la Banque Mondiale au Maroc. Un constat corroboré par les statistiques officielles : une étude récemment publiée par le Haut commissariat au plan (HCP) démontre l’ampleur de la gabegie. “Les 20% de ménages les plus aisés totalisent plus de 40% des subventions alimentaires”, soulignent les analystes du département d’Ahmed Lahlimi. Précisément, les 20% de ménages les plus riches profitent de 40,2% des subventions pour la farine, de 41,2% pour le sucre et de 48% pour l’huile de table. Pour les plus défavorisés, ces proportions sont respectivement limitées à 6,1%, 9,3% et 6,3%.

La nécessaire réforme
Et la situation devient de plus en plus intenable. Avec un baril de pétrole qui carbure à 110 dollars et avec le milliard et demi de Chinois qui ont découvert les frites (la pomme de terre est la denrée alimentaire dont le prix a le plus augmenté dans le monde en 2007, avec une hausse de 35%), les prix des matières premières atteignent des niveaux jamais observés. Du coup, le système de subvention atteint ses limites, faute de ressources, et la question de la réforme de la Caisse de compensation se pose aujourd’hui avec plus d’acuité. Et pour réformer le système, ce sont les organismes internationaux qui sont appelés à la rescousse. La Banque Mondiale qui, depuis son premier rapport rendu public en 1998, ne cesse de critiquer le système, n’a pas hésité à sauter sur l’occasion. Mais en diplomates aguerris, les experts de l’institution de Bretton Woods ne veulent pas imposer leur vision. “Nous ne faisons qu’accompagner le gouvernement marocain en lui présentant des expériences internationales”, tient à rassurer Mats Karlson, directeur du département Maghreb de la Banque Mondiale. Dépêché cette semaine de Washington, ce dernier a ramené dans ses bagages deux consultants, venus d’Indonésie et du Mexique. Ces derniers ont présenté les expériences de leurs pays (lire encadré) à sept ministres marocains, flanqués de leurs collaborateurs, lors de la table ronde organisée la semaine dernière par la Banque Mondiale. “Les réformes au Mexique comme en Indonésie sont passées sans engendrer de mécontentement social”, explique François Clottes, comme pour rassurer le gouvernement marocain, toujours hanté par le souvenir de la manifestation de Sefrou du printemps dernier, ou des émeutes de Casablanca en 1981. C’est d’ailleurs le spectre d'un soulèvement populaire qui pousse le gouvernement à prendre son temps avant d’engager la moindre réforme. En attendant, la facture de la Caisse de compensation continue à s’alourdir…



Réformes. Les pistes mexicaine et indonésienne

En 1995, plongé dans une grave crise économique, le Mexique décide de changer sa stratégie de lutte contre la pauvreté. Un système dit “Progresa” est mis en place dès 1997, permettant la suppression progressive des subventions alimentaires, remplacées par des aides directes aux ménages les plus démunis. Concrètement, les chefs de famille reçoivent tous les deux mois un virement postal… conditionné par des visites médicales régulières des membres de la famille et par la scolarisation obligatoire des enfants. Dix ans plus tard, les résultats sont plus que satisfaisants : “Pour un coût annuel de 3,3 milliards de dollars, le système profite aujourd’hui à 5 millions de familles, soit le quart de la population. En plus, les évaluations du programme démontrent un impact positif sur l’éducation et la santé des pauvres”, souligne Evelyne Rodriguez, alors directrice du budget au ministère des Finances. Depuis, le système a démontré sa pérennité, en survivant à trois changements présidentiels. Le modèle indonésien n’est pas à négliger non plus. Face à la flambée des prix du pétrole en 2004, le gouvernement indonésien a décidé de réduire les subventions pétrolières pour les réaffecter à des programmes ciblant la population pauvre. “Après un recensement, nous avons pu constituer une base de données des ménages pauvres. Ceux-ci bénéficient d'aides trimestrielles qui permettent de compenser les effets inflationnistes de l’augmentation du prix du pétrole”, explique Bambang Widianto, alors en charge de la mise en place de ce programme..

 
 
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