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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Dormir

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

Ce n’est pas l’appel à la prière de l’aube qui pose problème, mais son intensité sonore, à une heure où la plupart des gens dorment encore.


Presque un mois que ça s’est passé, et les échos de la polémique retentissent encore. C’était le 18 mars, lors d’un Conseil de gouvernement. La discussion tournait autour des normes techniques relatives à la construction des mosquées. À un moment, Nouzha Skalli, ministre du Développement social, pose une question : “Y a-t-il, parmi ces normes, une limitation légale du niveau de décibels des
haut-parleurs des mosquées, ainsi que de la durée de l’appel à la prière, notamment celle de l’aube ?”. “Non”, répond en substance le ministre des Affaires religieuses. Réplique candide de Mme Skalli : “Il pourrait s’avérer judicieux de standardiser tout cela, sachant notamment que plusieurs mosquées sont situées à proximité de résidences touristiques”…

La pauvre femme s’est fait écharper. “De quoi se mêle-t-elle ?”, a-t-on très vite éructé, dans la presse et les milieux politiques. Quelqu’un s’est-il déjà plaint des nuisances sonores des mosquées ? De quel droit “cette femme au passé communiste, qui s’apprête à se rendre au Danemark pour recevoir un prix ‘féministe’ sans se préoccuper de la colère des musulmans contre les caricatures du prophète, veut-elle interdire la prière d’Al Fajr ?”, a même écrit un site web islamiste !! L’intéressant, dans cette histoire, c’est que cette exécution en règle a eu lieu alors que la pauvre Mme Skalli (qui n’a cessé, depuis, de produire mises au point et démentis)… n’a fait qu’effleurer le problème. En évoquant les touristes, elle pensait sans doute “se couvrir”, priorité nationale oblige. Ce n’était pas très judicieux, et c’est le seul reproche qu’on puisse raisonnablement lui faire. Car c’est avant tout du bien-être des Marocains qu’il s’agit. Voyons donc ce qu’ils en pensent.

Selon la très exhaustive étude sur les pratiques religieuses des Marocains (L’islam au quotidien, éditions Prologues, 2007), 91% d’entre eux sont favorables à l’usage des haut-parleurs pour appeler à la prière de l’aube… mais seulement 25% effectuent cette prière à la bonne heure. Que font les autres ? La très grande majorité d’entre eux, ceux qui vivent dans des quartiers populaires à forte densité (donc à forte concentration de mosquées et de haut-parleurs à plein tube), se réveillent quand même, contraints et forcés… à 4h40 du matin, voire une à deux heures plus tôt quand il s’agit de “tahlil”* ! Ce n’est pas la nature de la bande-son qui pose problème, mais son intensité sonore, difficilement supportable à cette heure de la nuit. Réveillés en sursaut, les adultes arrivent-ils à se rendormir, chaque nuit que Dieu fait ? Et les enfants, font-ils des nuits complètes ? Sans doute pas, même s’il n’y a pas de statistiques là-dessus…

Mais alors, sachant tout cela, pourquoi les gens ne protestent-ils pas ? Pourquoi se déclarent-ils “favorables” à l’usage de ces haut-parleurs anti-sommeil ? La réponse me semble évidente : par peur d’être stigmatisés comme de “mauvais musulmans”. Plusieurs décennies de conditionnement islamiste des esprits sont passées par là. Evoquer le niveau de décibels de l’appel à la prière, c’est remettre en question la prière elle-même, voire… l’islam dans son ensemble ! L’amalgame est aussi évident qu’aberrant, mais qui assumerait d’en faire les frais ? Pas plus de 9% des Marocains, il faut croire… Tous les autres (si on retranche ceux qui ne vivent pas à portée d’un haut-parleur ou ceux qui la font à l’heure, cette fameuse prière) préfèrent afficher une position “religieusement correcte”… plutôt que de risquer des problèmes. Même s’ils ne doivent pas en fermer l’œil de la nuit ! Voilà où nous en sommes arrivés : renoncer à un droit élémentaire (dormir en paix), juste pour éviter des accusations qu’on sait d’avance malhonnêtes. N’ayant pas les contraintes de Nouzha Skalli, je peux dire le fond de ma pensée sans faux-fuyants : c’est du chantage, ni plus ni moins. Il est inquiétant, très inquiétant, de voir à quel point tant de Marocains s’y soumettent en silence.

* Sorte d’“appel à l’appel” clamé bien avant l’aube dans plusieurs régions, consistant à diffuser des versets coraniques à plein volume. Contrairement à l’appel à la prière classique, qui dure rarement plus de 5 minutes, celui-là peut durer une heure, voire plus.

 
 
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