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Propos recueillis par
Youssef Ziraoui
Interview.
Rkia Abou Ali : Je nai pas encore tout dit
Accusée de prostitution, de trafic de drogue et dhomicide involontaire, Rkia Abou Ali vient dêtre acquittée, après avoir passé un an en prison. Elle avait défrayé la chronique en filmant, puis en médiatisant, une vidéo de ses ébats avec un juge de Meknès.
Quels sont vos sentiments maintenant que vous avez retrouvé la liberté ?
Je suis heureuse, tout simplement. Je nai pas éclaté de joie à la lecture du verdict, car je ne réalise pas encore tout ce qui vient de marriver. Jy verrai plus clair dans quelques jours. Ce que je sais, en |
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revanche, cest que je mérite ma liberté.
Vous étiez poursuivie pour prostitution, trafic de drogue et homicide involontaire
Oui, mais je viens dêtre acquittée pour ces trois chefs d'accusation. En réalité, on me reprochait autre chose.
Davoir filmé vos ébats avec un juge meknassi. Celui-là même qui a instruit en 2000 une affaire dans laquelle vous étiez accusée de prostitution ?
Oui, cest cela grosso modo. Ce juge mavait abordée à la sortie du tribunal alors quil venait de maccorder la liberté provisoire.
Et vous aviez cédé à ses avances ?
Vous savez, ce monsieur avait les clés de la prison. Il y fait entrer et en sortir qui il veut
Et la vidéo dans tout ça ?
Par la suite, nous avons entretenu une relation durable. Au bout de quelque temps, il ma demandée en mariage. En fait, il ne cherchait quà me piéger, pour que je ne le quitte pas. Il a même eu recours aux services de faux adouls.
Et vous ne vous êtes aperçue de rien ?
Au début, non. Mais jai fini par avoir de sérieux doutes.
Quand ça ?
À deux reprises, jai été enceinte de lui. Et à chaque fois, il ma forcée à avorter. Quand je lui ai dit que je comptais me séparer de lui, il ma répondu que pour cela, il fallait dabord que nous soyons mariés. Cest à ce moment-là que je me suis rendu compte de la supercherie. Jai donc décidé de tourner cette vidéo pour me protéger.
Vous avez tout de même filmé quelquun à son insu
Jai agi de la sorte pour me défendre. Je ne regrette rien.
Vous ne cherchiez pas plutôt à faire chanter le juge ?
Non, même si javais toutes les raisons du monde de le faire. Il a tout fait pour que je ne le quitte pas. Jaurais pu faire pression sur lui, car la vidéo existait déjà quand deux de mes frères étaient détenus en prison. On ma même proposé de largent pour étouffer le scandale, mais jai refusé. Et puis, le jour de ma convocation, jai apporté la cassette à la police.
Que diriez-vous au juge si vous le rencontriez aujourdhui ?
Je ne peux plus le voir en peinture. Il est hors de question que je le rencontre ou que je lui dise quoi que ce soit.
Vous avez limpression dêtre une héroïne ?
Non pas du tout. Je nai pas libéré le Sahara
Mais votre histoire pourrait être un bon scénario de film...
Vous ne croyez pas si bien dire. Jaimerais bien quon ladapte en feuilleton. Cela permettra à de nombreuses personnes den tirer certains enseignements.
Mais en médiatisant votre histoire, vous ne cherchiez pas à devenir célèbre ?
Non, je ne suis pas Nancy Ajram. Je suis une berbère de Tighssaline (Ndlr : bourgade de 14 000 habitants à une vingtaine de kilomètres de Khénifra), et je nai tiré aucun bénéfice de cette histoire. Cétait un moyen de défense comme un autre. Dailleurs, je nai jamais divulgué lintégralité de cette vidéo, et je défie quiconque de prouver le contraire.
Vous vous y êtes prise comment pour tourner cette cassette ?
Le juge avait un caméscope quil comptait envoyer à un membre de sa famille à létranger. Cest lui-même qui ma montré comment il fonctionnait. Il pensait quil navait aucune raison de se méfier dune petite provinciale comme moi
Quelques jours plus tard, alors quil se douchait, jai mis en marche la vidéo. La suite vous la connaissez.
Quelquun dautre était-il dans la confidence concernant votre projet ?
Non, cest quelque chose que jai organisé seule de bout en bout.
Comment avez-vous vécu votre séjour carcéral ?
La vie derrière les barreaux, ce nest jamais très gai. Surtout quand on est menacée par certaines de ses codétenues. Il mest arrivé davoir très peur.
Maintenant que vous êtes sortie, êtes-vous plus rassurée ?
Je nen sais rien. Lhistoire nest pas finie. Le procureur du roi peut toujours faire appel de la décision rendue par le Tribunal de première instance de Meknès.
Et vous, quenvisagez-vous de faire ?
Pour linstant, je compte prendre du repos. Cela dit, on ma quand même volé une année de ma vie. Et je pense que cela mérite réparation.
Vous comptez donc entamer une action en justice ?
Jenvisage de porter plainte contre les personnes qui ont témoigné contre moi lors du procès.
Vous souhaitez être dédommagée ?
Si je le fais, ce ne sera pas pour moi mais pour mes enfants. Laîné a été bouleversé par cette histoire et par la médiatisation qui sen est suivie. Il a même été contraint de quitter lécole une année avant le baccalauréat.
Comment votre famille a-t-elle pris cette affaire ?
Elle ma épaulée tout au long de cette triste histoire.
Et votre ex-mari ?
Je lai rencontré pas plus tard quhier. Il est venu maccueillir à ma sortie de prison. Nous nous sommes mariés alors que javais treize ans à peine et avons vécu ensemble de nombreuses années avant de divorcer. Nous avons eu deux enfants âgés de 13 ans et 18 ans. Forcément, tout cela crée des liens.
Quavez-vous fait immédiatement après votre libération ?
Avec mes avocats, nous avons pris la route pour Tighssaline. Nous étions tout un convoi de sympathisants et de militants des droits de lhomme. Je tiens au passage à remercier tous ces gens qui m'ont soutenue.
Comment avez-vous été accueillie à votre retour dans votre village ?
Cétait partagé. Certains ont manifesté leur mécontentement de manière violente, alors que dautres mont témoigné leur soutien.
Comptez-vous y rester ?
Non. Je ne veux plus entendre parler de Tighssaline. Si je navais pas dattache familiale là-bas, je ny serais même pas retournée après ma libération.
Est-ce que vous avez tout dit de votre histoire aux juges et aux médias ?
Non. Mais ça viendra en temps voulu. Je suis la seule à tout savoir sur lhistoire de Rkia Abou Ali. |
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Itinéraire. Dame corbeau
Rkia Abou Ali est tout sauf une inconnue à Tighssaline. Dans cette bourgade coincée dans les hauteurs du Moyen Atlas, elle aurait tenu une maison close et trempé dans le trafic de haschich et d'alcool. Ses malheurs démarrent en 2000, quand elle repousse les avances de lhomme fort de la bourgade, ladjudant-chef Soudassi, qui sen prend à elle physiquement avant de la faire arrêter, ainsi que son frère, pour prostitution et trafic de drogue. Après avoir purgé une peine de 2 mois demprisonnement, Rkia, revancharde, enregistre une cassette audio où le galonné de Tighssaline avoue l'avoir piégée. Ce dernier aurait alors déclenché une vendetta contre le clan Abou Ali, envoyant quatre de ses membres (dont Rkia elle-même) derrière les barreaux. Le dossier est traité par Driss Leftah, un juge meknassi qui tombe aussitôt sous le charme de Rkia. L'aventure qui débute entre les deux personnes se serait transformée en véritable idylle, puisquà partir de 2001, le magistrat aurait loué un appartement à Meknès pour sa maîtresse, où elle le reçoit fréquemment pour des parties fines, parfois accompagné de certains de ses amis magistrats. Saisissant tout le parti qu'elle peut tirer de sa relation, Rkia décide de filmer les confessions de son amant sur l'oreiller, où il lui avoue avoir touché des pots-de-vin.
Létau se resserre autour de celle qui est devenue lintouchable de Tighissaline quand un nouvel adjudant de gendarmerie, fraîchement muté dans la bourgade, décide de récupérer cet enregistrement à tout prix. Acculée, Rkia choisit donc la fuite en avant et transmet des extraits de la cassette compromettante à la presse. Le scandale de Tighassline éclate et Rkia est convoquée par la police le 26 mars 2007 pour répondre à trois chefs daccusation : prostitution, trafic de drogue et homicide involontaire. Elle est alors placée en détention pendant plus dun an avant dêtre acquittée, la semaine dernière, par le Tribunal de première instance de Meknès. Aujourd'hui qu'elle a recouvré sa liberté, Rkia promet de divulguer en temps voulu dautres éléments sur cette affaire. Cest la magistrature meknassie qui doit avoir des sueurs froides. |
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