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Par Nina Hubinet

Égypte. Élections sous haute tension

Les élections municipales
égyptiennes ont été
éntachées de fraudes.
Comme d’habitude…
(AFP)

Les Egyptiens votaient mardi pour élire les maires de 53 000 communes, sur fond de contestations sociales face à la flambée des prix. Le gouvernement craint la réédition des “émeutes du pain” des années 70.


Tout s’est passé comme prévu. Le PND (Parti national démocratique) du président Hosni Moubarak, qui n’affrontait aucun adversaire dans les deux tiers des 53 000 circonscriptions, est sorti aisément vainqueur des élections municipales, tenues mardi 8 avril. Seul un petit millier de candidats de l’opposition “légale”, qui rassemble des formations peu
influentes comme le parti libéral Wafd ou les communistes du Tagammou, avaient été autorisés à se présenter. La fraude, désormais inhérente à toute élection en Egypte, a fait le reste.

Comme toujours, les Frères musulmans - la principale force d’opposition en Egypte, interdite mais tolérée - ont été tenus à l’écart du scrutin. Sur les 7754 candidatures qu’ils présentaient, une vingtaine seulement ont été finalement enregistrées. Plusieurs postulants des “Frères” ont été victimes de rafles policières, alors que 19 militants ont été arrêtés. En signe de protestation, le parti a finalement retiré les 20 candidats restés en lice et appelé au boycott des urnes.

De fait, malgré les chiffres de participation annoncés par le Pouvoir à l'occasion de chaque élection, ils ne seraient pas plus de 10% des électeurs égyptiens à voter, selon les ONG locales de défense des droits de l’homme. D'autant que ces élections locales avait un seul enjeu : obtenir les 140 sièges qui permettent de présenter un candidat à l’élection présidentielle de 2011. “Le PND a réussi à écarter les candidats des Frères musulmans. Mais en province, ils font de l’entrisme : plusieurs Frères ont leur carte au PND et se sont fait élire sous l’étiquette du Pouvoir. Reste donc une inconnue : sont-ils assez nombreux pour apporter leurs signatures à un candidat dit indépendant à la présidentielle, qui se présenterait en fait pour le compte des Frères ?”, s’interroge Tewfik Aclimandos, docteur en sciences politiques au Cedej (Centre d’études et de documentation économiques et juridiques) du Caire.

La place des islamistes dans l'échiquier politique : c’est l’éternelle question en Egypte, et la réponse est presque toujours connue à l’avance, grâce au clientélisme, à l’intimidation et à la répression pratiqués par le régime de Hosni Moubarak. Déjà, ces élections municipales, qui devaient se dérouler en 2006, ont été reportées par le Pouvoir par crainte d’une nouvelle percée des Frères musulmans, qui avaient remporté un siège sur cinq lors des législatives de 2005.

À l’origine, la hausse des prix
Plus que le scrutin lui-même, le Pouvoir craignait des risques de débordements dans la rue. À Mahalla Al Kubra, ville ouvrière du Delta du Nil, d’où était parti l’appel à une grève générale à la veille des élections, la police et les forces anti-émeutes s’étaient préparées “comme pour une révolution”, aux dires de plusieurs témoins. C’est également dans cette ville qu’avait germé le mouvement de contestation du Pouvoir en 2006. Les protestations contre la hausse des prix risquaient une fois de plus de se transformer en dénonciation du régime, d’autant que des manifestations devaient se tenir dans différentes régions du pays. En fait de mobilisation nationale, seules quelques manifestations éparses ont eu lieu. À Mahalla Al Kubra, la grève n’a pas eu le succès escompté et le mouvement a finalement été étouffé : 340 personnes ont été arrêtées et mises en garde-à-vue pour 15 jours. Et pour calmer le jeu, la direction de l’usine textile de l'Etat (qui emploie une grande partie des habitants de la ville) a promis le doublement de la prime d’alimentation, fixée à 90 livres par mois (environ 130 dirhams). Des affrontements entre quelque 2000 manifestants et les forces de l’ordre ont malgré tout fait plus de 80 blessés. Et une victime, un adolescent de 15 ans tué par des tirs de la police. Ce mouvement de protestation sociale, nourri par la hausse des prix, ne devrait pourtant pas en rester là. “Le mouvement prend de l’ampleur et n’est rattaché à aucun parti politique”, assure Tewfik Aclimandos. Selon le Centre d’études politiques Al Ahram, 222 grèves et protestations avaient été enregistrées en 2007, alors que 389 ont déjà été comptabilisées depuis le début de l’année.

À l’origine de ce “réveil” populaire, l’augmentation spectaculaire des prix des matières premières au cours des dix derniers mois. En Egypte, où 44% de la population vit avec un revenu proche de deux dollars par jour et où le pain est le produit alimentaire de base, la situation est devenue critique. Une partie des classes moyennes du pays ne peuvent plus acheter de pain au prix normal. Les boulangeries qui fabriquent le “eish mouda’am”, le pain subventionné, fait de mauvaise farine et parfois coupé à la sciure, sont prises d’assaut. Et pour cause : elles vendent leur galette pour cinq piastres (moins de 7 centimes), soit dix fois moins cher que les marchands ambulants. Les bagarres éclatent tous les jours dans les queues interminables devant ces boulangeries, à tel point que le gouvernement a mis l’armée à contribution pour procéder à des distributions supplémentaires de “eish mouda’am” dans les casernes.

Les émeutes du pain
“La pression matérielle sur la population est beaucoup trop forte. Le choc est d’une violence inouïe : on ne voit pas comment la plupart des Egyptiens font pour se nourrir”, s'interroge Tewfik Aclimandos. Si le mécontentement est palpable, il ne préfigure pas pour autant une explosion générale. Toujours est-il que ce contexte particulièrement tendu rappelle les émeutes du pain en 1977, une “intifada de la faim” qui avait été réprimée dans le sang, causant la mort de 70 personnes.

Le président Moubarak, qui aura 80 ans en mai prochain et qui prépare tant bien que mal sa succession en poussant sur le devant de la scène son fils Gamal, ne peut se permettre d’employer les mêmes méthodes. Les Etats-Unis, dont l’aide au développement constitue une bonne part du budget de l’Egypte, commencent à se raidir face au mépris des droits de l’homme dont fait preuve leur allié. George W. Bush a d'ailleurs exprimé son “inquiétude” suite aux arrestations, harcèlements et censures de candidatures lors du scrutin de mardi. Gamal Moubarak, héritier en mauvaise posture, a tenté de rassurer en affirmant que la crise du pain prendrait fin “d’ici quelques semaines”. Une prédiction qui ressemble fort au souhait ardent des dirigeants égyptiens, de plus en plus fébriles face à la colère des Egyptiens.



Cyber-opposition. Une nouvelle génération d’opposants

Le réseau des cyber-activistes égyptiens existe depuis 2004. Une affaire de torture dans les commissariats égyptiens, révélée fin 2006 par les blogs, a obligé le Pouvoir à punir les policiers mis en cause. Rien d’étonnant donc que cette “opposition en ligne” ait joué un rôle majeur dans l’organisation de la “Journée de la colère”. “Le blog “des ouvriers de l’Egypte” a été utilisé comme relais par les jeunes de Mahalla pour appeler à la mobilisation le 6 avril”, confirme Chaymaa Hassabo, doctorante en Sciences politiques au Cedej (Centre d’études et de documentation économiques et juridiques). Des étudiants se sont joints au mouvement, en créant un groupe baptisé “6 avril, jour de grève” sur le site communautaire Facebook. “Des jeunes qui n’allaient pas sur les blogs d’activistes ont rejoint la contestation en s’inscrivant sur le réseau Egypt de Facebook”, ajoute Chaymaa Hassabo. Mais depuis les premières incarcérations de bloggeurs en 2007, la web-opposition n’est plus à l’abri de la répression : plusieurs bloggeurs, dont Esraa Adel Fattah, l’une des créatrices du groupe sur Facebook, figure parmi les 95 personnes arrêtées dimanche au Caire et à Alexandrie.

 
 
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