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N° 319
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Pour Zakaria Boualem, “selta men el habs”, ça fait moins héroïque que “Prison Break”.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



C’est avec stupéfaction que notre homme, le Zakaria Boualem, a appris l’évasion spectaculaire de neuf détenus de la prison de Kénitra. Il auraient, dit-on, creusé un tunnel de 25 mètres de long, 3 mètres de profondeur, pour surgir soudain dans la villa du directeur de la prison, avant de disparaître aussi soudainement dans la nature, non sans laisser un petit mot qu’on peut à peu près résumer ainsi : “on est parti, on a pas aimé la cuisine, les autres n’y sont pour rien, et merci”. À la lecture de cette étonnante information, surgie d’un autre âge, Zakaria Boualem a été un peu choqué. Il a ensuite écouté les différentes analyses de nos spécialistes en tout, vous savez, ceux qui habitent les cafés, qui coupent la parole et qui savent. Oui, exactement, les fhamators, je savais pas que vous connaissiez. Ils expliquent qu’il n’y a pas eu d’évasion, que la police recherche 9 personnes et que pour justifier le fait qu’on n’arrive pas à les trouver, on fait croire aux terrasses des cafés qu’il s’agit d’évadés pour justifier tous ces barrages. Oui, c’est un peu tiré par les rastas, mais ça n’effraie pas nos fhamators, et d’ailleurs si vous les connaissez vraiment, vous savez déjà que rien ne les effraie, surtout pas le ridicule. Les mêmes expliquent ensuite que ce sont les gardiens qui se sont sauvés après avoir découvert le tunnel, protestant de par le fait contre leurs salaires indécents et leurs vacances réduites. Ils expliquent dans la foulée que le tunnel, en fait, avait été commencé par El Nene juste avant que ce dernier ne remarque que ça allait un peu plus vite en donnant un pourboire aux gardiens et qu’il décide finalement de sortir par la porte
pour ne pas salir son costume Gucci. Bref, on raconte à peu près tout ce qu’on veut, et tout est possible, et on bascule dans le grand n’importe quoi comme souvent.

ça ne règle pas le problème de base : neuf individus se sont échappés de le prison de Kénitra. Deux condamnés à mort, et le reste à perpétuité ou à vingt ans, ce qui revient à peu près au même dans les prisons du plus beau pays du monde. On est pas sûr qu’ils aient été de vrais terroristes à leur entrée en prison, mais on est à peu près sur que leur passage à Kénitra n’a pas fait d’eux de grands fans du système national. On sait aussi qu’ils ne sont pas particulièrement crétins, contrairement au troupeau d’illuminés qui se sont fait sauter tout seuls comme des grands l’année dernière. Parce que, excusez-moi, c’est une évasion de haut niveau. Un seul tunnel pour neuf personnes, contrairement aux quatre Dalton qui en creusaient quatre. Au moins un an de boulot. Peut-être qu’ils ont tatoué le plan de la prison sous leur tenue afghane, ou alors ils l’ont caché dans leur barbe. On fait des séries télé avec moins que ça… Mais allez savoir pourquoi, on a du mal à déclencher la machine à fantasmes lorsque ça se passe chez nous. Peut-être que c’est une question de langue, en fait. Prison Break, en marocain, ça se dit “selta men el habs”, et tout de suite, ça fait moins héroïque. C’est un point important, cette histoire de langue. Si Michael Jackson avait appelé ses tubes “darbou !” et “khayb” au lieu de “Beat It” et “Bad”, il y a de grandes chances pour qu’il n’ait point rencontré le même succès. Vous pouvez continuer à faire le test avec des films comme “al qiyama daba”, “safar fi qa3i jahannam”, “snan al bhar” ou “khassna n3atqou deuxième hallouf rayyan”. Tout cela est un peu ridicule. Vous imaginez, si on traduisait taxi driver par “moul taxi”, il est hors de question d’imaginer De Niro dans le rôle, peut être plutôt Saïd Naciri, question de crédibilité. Ou alors peut être que c’est une question de temps, il faut juste s’habituer. Par exemple, on a tendance à oublier que les deux clubs de foot casablancais s’appellent Wydad et Raja, soit deux prénoms de filles. Pourtant, si un nouveau club venait à être créé à Casa, allah y hfad, et qu’il s’appelait “ghita erriyadi el bidaoui” ou “rabe3a football club”, il y a de grandes chances pour que ses supporters connaissent des moments difficiles. Tout ceci est très injuste, finalement. Tiens, il n’y a plus de place sur la page. À la semaine prochaine, donc, pour l’épisode deux de “selta men el habs”.

 
 
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