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Par Cerise Maréchaud
Arts plastiques. Les beaux rêves des Beaux-Arts
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Les élèves de lEcole des Beaux-Arts travaillent souvent avec des
moyens de fortune.
(CM/TELQUEL)
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Vivier de talents et rare espace de liberté créative, lEcole des Beaux-Arts de Casablanca se bat pour préserver son prestige, dans des conditions de fortune.
Imperturbables malgré les crachotements dune vieille radio, pliés en deux sur des tables en tréteaux, une dizaine détudiants sactivent pour terminer les exams du premier semestre. Dans latelier attenant, Sharifa Khyad, 3ème année arts graphiques, passe en revue ses travaux alignés sur un tableau en ardoise. Tout à droite, deux planches de BD : lune style belge, narrant les hallucinations dun M. Bachir |
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alcoolique, lautre déroulant les mouvements dune héroïne de manga, minijupe rouge et yeux écarquillés. Plus loin, suivent des esquisses de drapé aux crayons pastel sec et brout de noix, les reproductions minutieuses dun bout de tissu ou dune souris dordinateur, des tirages photo sur le thème High-tech ou encore laffiche publicitaire dune compagnie de transport, créée via un logiciel de PAO. Si elle expose déjà des toiles dans sa Marrakech natale, cest chez Klem ou Boomerang, deux agences de pub casablancaises, que Sharifa aimerait finir son stage de 4ème année. Vaille que vaille, lEcole supérieure des Beaux-Arts de Casablanca essaie de conjuguer formation classique et exigences du marché du travail. Létablissement public accueille chaque année 140 étudiants en provenance des quatre coins du Maroc, sélectionnés sur concours après un bac Arts plastiques. Des études gratuites nourries de dessin, de sculpture, dhistoire de lart, de photographie, de scénographie ou dart vidéo, dans une école dont le prestige fait aussi celui de la ville. Aux Beaux-Arts de Casablanca, emblématique de la précarité des arts plastiques du royaume, le prestige a comme un arrière-goût de système D.
Le contraste est saisissant entre la beauté du lieu et la faiblesse des moyens. Dans un écrin de verdure au pied de la cathédrale du Sacré-Cur, la bâtisse blanche aux grandes baies vitrées, érigée en 1919 par Pierre Bousquet, a appartenu à un contrôleur civil du protectorat, puis au premier gouverneur du Casablanca post-indépendance. Un patrimoine dont lentretien saccapare lessentiel du budget communal annuel (700 000 dirhams), laissant des miettes à lenseignement.
Deux PC pour
140 élèves
En atteste cette bibliothèque bien pauvre, ce parc informatique composé de sept ordinateurs obsolètes, dont cinq sont en panne depuis belle lurette
On installait notre logiciel dans un cybercafé pour se mettre à niveau, rappelle Mehdi Bounouar, ancien élève aujourdhui directeur artistique dans une agence de publicité à Casablanca. Idem pour Ismaïl Ezzeroual, 21 ans, étudiant souiri en 2ème année arts graphiques, qui na pas dordinateur perso et qui doit souvent mettre la main à la poche pour imprimer des affiches hors de lécole.
La diversité des techniques a un coût. Aquarelle, huiles, recharges dencre de Chine, ou encore stylos de dessin coûtant quelque 100 DH pièce
cest un vrai budget, énumère Sonia Kacimi, passionnée de surréalisme et auditrice libre de 1ère année, souhaitant devenir architecte dintérieur. Inévitablement, le matériel basique, voire inadéquat, a un impact direct sur la qualité des travaux, comme ces pinceaux qui perdent leurs poils sur le papier. Presque tous vacataires, la vingtaine de professeurs reçoivent un salaire symbolique un petit millier de dirhams par mois. On essaie de les régulariser, assure Wafaa Skalli, de la division culturelle de la ville. Mais il faut des postes budgétaires vacants, ce qui relève des ministères de lIntérieur et des Finances. Car les Beaux-Arts ne dépendent pas de lEnseignement supérieur et le diplôme délivré nest même pas reconnu par lEtat. Si lEcole existe encore, cest grâce aux sacrifices consentis par les enseignants et les directeurs, estime le cinéaste Ali Essafi, qui, en échange de son hébergement pour le montage du Blues des Cheikhate, est intervenu en cours daudiovisuel, faisant au passage don dun poste télé.
Les nouveaux directeurs
Depuis une dizaine dannées que les Beaux-Arts nest plus confiée à des administrateurs détachés du ministère de lIntérieur, ses directeurs essaient de redorer le blason de lEcole et de louvrir davantage sur la société. Au prix, parfois, dune choquante ingratitude, comme ce fut le cas du poète Mostafa Nissabouri, qui aurait quitté - contraint - les Beaux-Arts en larmes, après deux ans de dévouement. Cétait le meilleur directeur, avant-gardiste et proche de ses étudiants, se souvient Mehdi Bounouar, lun des rares à avoir défendu mon travail, quand javais créé une affiche pour des céréales, où une femme dénudée sortait dun épi de blé. De son côté, le photographe Abderrahim Jabrani affirme avoir voulu en repenser lenseignement depuis le début, dépasser le seul savoir pour assurer les compétences, faire travailler les élèves sur des situations réelles et en autonomie. En 1999, le cursus sest octroyé une quatrième année, comprenant stage, mémoire et projet de fin détudes. Et depuis trois ans, cest lartiste plasticien Abderrahmane Rahoul qui sefforce de donner une vie et un rayonnement culturel à létablissement, à coups dévénements et dinitiatives : exposition de caricatures et de bandes dessinées, exhibition des travaux des élèves au nouveau terminal de laéroport Mohammed V, poursuite des jumelages avec les Beaux-Arts de Bordeaux, Rotterdam, Aix-en-Provence et, bientôt, Alger et Tunis. Nempêche. Parmi les élèves, certains ronchonnent contre un encadrement trop scolaire pour une école dart. Etre artiste est tellement mal perçu dehors que des étudiants entrent avec beaucoup despoirs de liberté et se sentent parfois frustrés, explique Souad Kacimi. Elle, qui est passée par une école dart parisienne, na pas un tel sentiment. Et constate en prime une vraie solidarité entre élèves : On se serre les coudes, on aide celui en galère pour un rendu, on se montre nos travaux et on séchange les sites web.
Graphisme ou design publicitaire ?
On a de la chance. Personellement, je ne savais même pas quil y avait des Beaux-Arts au Maroc, positive Safa Farih, bonnet blanc sur la tête et pouces bleus de peinture. Cest lune des deux seules élèves en spécialité arts plastiques de toute lécole, fortement marquée par Ahmed Cherkaoui, dont elle partage les origines (Bejaâd la sainte, au blanc calcaire, et Béni Mellal lagricole, aux couleurs froides). Elle ne pense pas pour autant faire de sa peinture une activité lucrative, et dit vouloir poursuivre dautres études. Dans le pire des cas, je passerai le concours pour être prof darts plastiques au lycée, lâche-t-elle sans conviction. À la sortie des Beaux-Arts, le meilleur filon reste sans conteste la publicité. Le terme graphisme disparaît peu à peu sous les termes design publicitaire, comme pour donner plus de crédit à une discipline peu reconnue. Certains parmi les élèves de ma promo ont changé de créneau, surtout les filles, fait remarquer Mehdi Bounouar. Et beaucoup darchitectes dintérieur se sont reconvertis dans linfographie. Mais globalement, un bon trois-quarts des diplômés décrochent un job rapidement, dont beaucoup dans leur domaine. Avant même que les élèves nobtiennent leur diplôme, nous recevons des coups de fil dentreprises à la recherche de stagiaires. Nous savons qui placer et où, explique Rahoul.
Précarité ou pas, les Beaux-Arts de Casablanca reste indéniablement un vivier de talents, comme Abdellatif Farhate, alias Kalamour, sélectionné pour le concours international de sculpture sur glace au Carnaval dhiver du Québec lan dernier. Ou encore la vidéaste Maria Karim ou lartiste plasticien Younès Khourassani, qui a exposé au Koweït et à Bruxelles. Certains parmi eux ont été démarchés en pleine formation par le développeur de jeux vidéo Ubisoft, se souvient Mehdi Bounouar. Oui, les Beaux-Arts sont une bonne formation de fond pour des bases artistiques complètes. Pour la pub, tu en sors prêt, à condition de combler tes lacunes informatiques. Mais lécole doit sinscrire encore dans son époque. Les Beaux-Arts de Tétouan sen donne davantage les moyens. De lintérêt, rien de plus, demandent les artistes en devenir des Beaux-Arts de Casablanca. Pour ne pas être les seuls à croire, comme lun deux a tracé à la craie dans un atelier, quun dessin est un dessein. |
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Histoire. De latelier à lécole
Officiellement créée en 1950, sous forme dateliers pour artistes français, sise près du Théâtre municipal, ce nest quen 1962 que lEcole des Beaux-Arts de Casablanca est véritablement née, sinstallant dans lancienne villa du Boulevard Rachidi, avec larrivée de lartiste Farid Belkahia comme directeur. Ses premières années furent en symbiose avec le fameux Groupe de Casablanca, un club de plasticiens emmené par Belkahia, Chabâa et Melehi, sinscrivant en rupture avec les préceptes colonialistes de lart naïf, pour prôner une réflexion identitaire sur les arts plastiques du royaume. Une ébullition culturelle à lépoque peu au goût du Pouvoir : à la fin années 70, lécole passe sous le contrôle de la wilaya de Casablanca, qui y parachute une série dadministrateurs dociles et peu concernés par la chose artistique. Les séquelles de ces vingt ans derrance sont encore visibles sur les Beaux-Arts. |
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