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Par Fahd Iraqi

Affaire Bendidi. “ONA MAN SHOW”

Saâd Bendidi, le président
déchu, a payé pour l’insucès
de la filiale télécoms de l’ONA.
(TNIOUNI / NICHANE)

Pour ses “erreurs” dans la conduite de Wana, Saâd Bendidi a été démissionné de la présidence de l’ONA. Chronique d’une nouvelle page qui se tourne dans l’histoire mouvementée du holding royal.


Vendredi 11 avril, aux alentours de 10 heures du matin. Les couloirs du siège de l'ONA accueillent un défilé de personnalités bien singulier. C’est jour de conseil d’administration. Mohamed Mounir El Majidi, tout-puissant président de Siger, et son bras droit, Hassan Bouhemou (président de la SNI), sont au 3ème étage. Les autres administrateurs
du groupe arrivent les uns après les autres. Abdelaziz Tazi (Société Générale) et Khalid Cheddadi (CIMR) sont parmi les premiers. Bassim Jaï Hokimi, nommé administrateur indépendant depuis sa démission de la présidence du groupe en 2005, a également répondu présent. José Andres Reig, DGA de Santander Central Hispano a fait le déplacement depuis Madrid, contrairement à Franck Riboud, PDG du groupe Danone, qui n'a pas quitté ses pénates parisiens. Idem pour Abed Yacoubi Soussan, patron de la Mamda, qui s’est excusé pour des “raisons de santé”. Le président Saâd Bendidi et ses trois directeurs (Tlemçani, Ouriaghli et Slaoui) rejoignent également la salle. Et pour ce conseil extraordinaire, un invité inhabituel est convié : Karim Zaz, DG de Wana. C’est de la filiale qu’il dirige dont il est question aujourd’hui. Et l'heure est grave.

Quelques semaines auparavant, tous les administrateurs du holding avaient été mis au parfum : le projet Wana commence à sentir le roussi. La filiale télécoms ne sera pas rentable à partir de 2009, comme promis. Pis encore, Wana a besoin de 5 milliards de dirhams de plus pour son développement, alors qu’elle en a déjà englouti près de 7 milliards. Toutes les têtes se tournent alors en direction du président Saâd Bendidi pour obtenir des explications. Loin de se douter qu'il tient ce jour-là son dernier conseil d’administration, il se lance dans son exercice de prédilection : une présentation PowerPoint. “Dès la deuxième diapositive, on savait qu’il était cuit. Il s’est contenté de reproduire le même plan d’affaires discuté lors du dernier conseil d’administration de Wana”, confie un dirigeant du groupe. Un conseil durant lequel les administrateurs de la filiale télécoms avaient compris que Wana trébuchait sérieusement. Le relais de croissance sur lequel comptait le groupe royal (ONA-SNI) s'est transformé en gouffre à cash. C'est toute la stratégie du holding qui est remise en cause, et c’est le mythe Saâd Bendidi qui s’effondre. Retour 4 ans en arrière.

Simple comme un coup de fil
Nous sommes en 2004. Maroc Connect, fournisseur d’accès Internet appartenant à France Telecom (via sa filiale Wanadoo), est mis en vente. Karim Zaz, DG depuis cette époque, sait très bien à qui s’adresser pour sauver la boîte (et son poste avec) tout en libérant les actionnaires français. Le champion national de la finance, Attijariwafa, conduit alors par un certain Khalid Oudghiri, rachète tout ce qui bouge. Et Zaz tient un argument de taille pour convaincre le banquier : les Français ne demandent pas cher pour cette société, dont les références en font un sérieux candidat pour décrocher une future licence télécoms. Oudghiri décide alors de se payer Maroc Connect via un de ses nombreux fonds de capital investissement. Il invite même son ancien collègue de BMCI, Mustapha Bakkoury, à mobiliser les fonds de la CDG (via Fipar) pour l'accompagner dans l'aventure. Quelques mois plus tard, le voeu de Karim Zaz est exaucé. Les contours de la libéralisation du fixe commencent à se préciser et les managers du holding royal ne cachent pas leur intérêt pour se lancer dans ce secteur porteur. “Ils ne voulaient pas rater une autre occasion, après celle de Maroc Télécom. Jean-René Fourtou leur avait téléphoné quand il étudiait la possibilité de se dessaisir de cette participation. Sauf que le président de Vivendi s’est rétracté, avant qu’il n’aient eu le temps de réagir”, révèle un fin connaisseur de la maison ONA. Décision est alors prise de faire de Maroc Connect la future filiale télécoms. Une structure à monter (quasiment) de toutes pièces. Un exercice assez périlleux pour un groupe qui avait habitué le marché, ces dernières années, à jouer davantage la carte de la croissance externe. Pour mettre toutes les chances de leur côté, le duo Majidi-Bouhemou décide de confier tout le holding à un manager qui s’y connaît en télécoms : Saâd Bendidi. Tous les moyens sont bons pour “convaincre” le super-cadre de lâcher son mentor, Othman Benjelloun, pour rejoindre le groupe royal. Le numéro 2 de Finance.Com et président du conseil de surveillance de Méditel est finalement débauché en janvier 2005, avec pour mission de brancher l'ONA sur le filon juteux des télécoms.

Bayn, le fiasco
L’ancien siège de la société Crédor est alors transformé en “war room”. Sous la conduite de Bendidi, le top management de l’ONA et les cadres supérieurs de Maroc Connect s’y retrouvent pour préparer l’appel d’offres pour une licence de téléphonie fixe. Après une “séance de rattrapage”, Maroc Connect finit par décrocher son sésame le 21 septembre 2005, jour où l’ANRT a rendu publics les résultats de son second appel d’offres. Pour le couple SNI-ONA, le temps est venu de “récupérer” les parts de Maroc Connect, partagées entre Attijariwafa et la CDG, pour doter l'entreprise de fonds dignes d’un 3ème opérateur de téléphonie.

15 mois plus tard (le 13 janvier 2007 précisément), la nouvelle filiale annonce, en grande pompe, son nouveau nom et sa nouvelle marque : “Wana lance Bayn”, est devenu le slogan du moment. Le succès semble être au rendez-vous : devant les magasins verts fluo, la foule se presse et le lancement dépasse toutes les prévisions. Wana tourne bien, aussi bien que ses hélices qui ornent toutes les grandes artères du royaume, qu’elle a transformées en chantier pour déployer son réseau de fibres optiques. Mais le véritable examen de passage pour Wana arrive en juillet, avec la fin de la période de l’offre de lancement et la gratuité des appels. Le verdict est sans appel : Bayn peut se vanter de son million de portables vendus, mais la consommation de minutes de communication ne suit pas. Le concept de “téléboutique de poche” fait peu d'adeptes et les chiffres prévisionnels sont à revoir. Certains responsables de l’ONA commencent déjà à avoir des sueurs froides.

Le 14 décembre 2007, un conseil exceptionnel est tenu pour discuter du plan d’investissement. Les nouvelles sont loin d’être bonnes : Wana a déjà dépensé 6,7 milliards de dirhams, un peu plus que son budget initial. Et les dégâts ne s’arrêtent pas là : il faut injecter quasiment autant d’argent et attendre 2012 (3 ans de plus que prévu) pour espérer voir les premiers bénéfices. “Nous avons alors rejeté complètement ce business plan et créé un comité de pilotage, où la SNI a été impliquée”, explique l'un des administrateurs. Des consultings à l’international sont également lancés. On fait appel à quatre des plus prestigieux cabinets mondiaux, dont Mc Kinsey et Booz Allen Hamilton. Les conclusions de ces études, qui diagnostiquent les faiblesses de la filiale télécoms, auraient été aussitôt transmises au président Bendidi. Mais ce dernier n’a visiblement pas pris le chantier au sérieux. “Lors du conseil d’administration de l’ONA (tenu le 27 mars dernier, ndlr), les administrateurs ont été surpris de constater que Bendidi s’appuie toujours sur le plan d’investissement de Wana remontant à 2006 pour établir ses projections”, raconte notre source. L’ordre du jour étant suffisamment chargé avec l’examen des comptes annuels de la holding, décision est prise d’organiser, plus tard, un conseil exclusivement dédié à la question Wana.

Un président au tapis
Le conseil du 11 avril est fixé 48 heurs auparavant. La décision de congédier Bendidi semble déjà prise par le duo Majidi-Bouhemou, mais on lui laisse tout de même une chance de se défendre devant les autres administrateurs. “Il aurait peut-être pu sauver sa peau s’il avait eu l’honnêteté de dire qu’il n’a pas encore fini son travail, plutôt que de revenir avec des chiffres caduques”, explique une source de l’ONA. Au terme de sa fameuse présentation, les administrateurs ne prennent pas de gants et l'assaillent de questions : comment attirer le nombre de clients promis ? Comment être sûr que le revenu moyen par utilisateur va doubler ? Comment garantir que le retour à l’équilibre sera cette fois-ci au rendez-vous… en 2012 ? Bendidi manque d’arguments. Le grand oral est raté.

Mounir El Majidi, président du jury, lance alors la délibération. “Il a demandé aux administrateurs s’ils avaient la moindre réserve sur le fait que Bendidi remette son mandat de président-directeur général”, confie un administrateur. Une offre qui ne se refuse pas, surtout venant du secrétaire particulier du roi. Tel un fusible, Bendidi a sauté. Selon certaines sources, ce dernier aurait mal pris la décision et aurait même quitté le conseil en claquant la porte. “Archi-faux, rétorque notre source. Il a fait une sorte de speech d’adieu et serré la main de tout le monde avant de se retirer dans son bureau pour téléphoner aux présidents des filiales pour les prévenir de son départ”. Contacté, le patron déchu n’a voulu livrer aucun commentaire : “J’ai définitivement tourné cette page”, se contente-t-il de répondre.

Alors que Bendidi préparait ses cartons, les administrateurs de l'ONA prolongeaient leur réunion trois étages en dessous. On disserte alors sur les différents torts de Bendidi. Entre ceux qui lui reprochent sa générosité excessive (indemnité de départ de 5 millions de dirhams pour le président de Bimo, alors que le résultat du biscuitier a baissé de 50 millions de dirhams) et ceux qui critiquent sa gestion des ressources humaines, Bendidi ne compte décidément pas beaucoup d’amis dans l'assemblée. La preuve par le communiqué publié par le conseil, où Saâd Bendidi en prend pour son grade. On y parle de “projections insuffisamment maîtrisées et d’options technologiques mal appréciées”, on y évoque “la complétude et la fiabilité de l’information dues aux administrateurs (qui) n’ont pas été assurées”, on y critique “les éléments de négligence apparus et répétés dans le suivi et l’animation des affaires du groupe”. Nous sommes bien loin des formules édulcorées entre “administrateurs de bonne famille”.

Vient enfin la question de la succession. Un faux problème pour Mounir El Majidi, qui a déjà quelqu’un sous la main : El Mouatassim Belghazi. Ce dernier vient de rejoindre indirectement le groupe, il y a quelques semaines, après le rachat par la SNI de 30% de la Société maroco-émiratie pour le développement (Somed) qu’il préside. Belghazi s’est aussi distingué en défendant - du mieux qu’il pouvait - le projet immobilier de Majidi pour le FUS. Deux faits d’armes suffisants pour faire de lui “le favori du moment”.



Mouatassim Belghazi. Trois mois pour convaincre

“Après tout, on n’a pas besoin de techniciens, mais d’un manager capable d’animer des équipes et de conduire des projets. La technicité, on peut l’acheter”. C’est dans ces termes que les responsables de l’ONA défendent la différence de CV entre le patron sortant, Saâd Bendidi, et son successeur, El Mouâtassim Belghazi. Bardé de diplômes et très expérimenté, Bendidi paraît en effet plus qualifié pour diriger le mastondonte qu'est l'ONA. Mais Belghazi, qui a fait l’essentiel de sa carrière dans l’ombre de l’Usfpéiste Lahbib El Malki, a visiblement des talents cachés. “Il a conduit la restructuration de la Somed, qui connaissait de grosses difficultés avant qu’il n’en devienne le président en 2005”, explique un observateur. En tout cas, du talent, Belghazi en aura grandement besoin. Car le départ de Bendidi ne règle pas le problème Wana. La filiale aura certainement besoin d'une recapitalisation pour poursuivre son développement. D’ailleurs, la piste d’inviter de nouveaux actionnaires dans le tour de table n’est pas à exclure. Et comme pour préparer le terrain, les dirigeants de l’ONA ne cessent de marteler : “Wana vaut aujourd’hui bien plus que ce que nous avons investi. Nous sommes harcelés de propositions de partenariats”. Dans tous les cas, Belghazi dispose d’un délai de trois mois pour présenter “un nouveau plan d’affaires” pour le troisième opérateur télécoms. Il s’est d’ailleurs immédiatement mis au travail : dès le lendemain de sa nomination, il a tenu à faire le “tour du propriétaire” à Wana, histoire de rassurer les équipes. Mais le compte à rebours est lancé…

 
 
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