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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Souleïman Bencheikh

Salafistes. Les prisonniers de la haine

Les détenus salafistes sont soumis
à des conditions de détention
spécifiques.
(AFP)

Après l’évasion spectaculaire de neuf prisonniers islamistes de la prison de Kénitra, une question est sur toutes les lèvres : existe-t-il (et doit-il exister) un traitement spécifique pour les détenus salafistes ? Eclairage.


Mercredi 9 avril, dans un quartier périphérique de Casablanca. Au siège de l’association Annassir, qui défend les droits des salafistes emprisonnés, son “président” Abderrahim Mouhtad reçoit appel sur appel. La plupart émanent de familles qui s’inquiètent des conditions de détention de leurs proches, après la spectaculaire évasion des neuf
détenus de la prison de Kénitra (lire encadré). Mouhtad nous guide dans son antre. Pour accéder aux deux ordinateurs où sont stockées toutes les données de l’association, passage obligé par un véritable “couloir des lamentations”, lourd de symboles : sur le mur de gauche, les portraits d’une centaine de militants de la cause salafiste, emprisonnés ou disparus, et en face, comme dans un impossible dialogue, les photographies de femmes et jeunes filles voilées, arborant des banderoles appelant à la libération de leurs maris, pères ou oncles. “Je suis avant tout un militant des droits de l’homme”, insiste Mouhtad, comme pour justifier son passé d’ancien détenu de la Chabiba islamiya. Aujourd’hui, il dirige l’association Annassir. Créée en 2004 suite aux attentats du 16 mai et aux rapports accablants des ONG de défense des droits de l’homme, l'association a pris en main le dossier des prisonniers salafistes : assistance judiciaire, conseils juridiques aux détenus, défense du droit aux soins, réclamations concernant les visites des proches…

L’enfer, en attendant le paradis
L’association ploie sous les dossiers. Il y a trois mois, un haut fonctionnaire du ministère de la Justice évaluait à 900 le nombre de détenus salafistes dans les geôles marocaines. Aujourd’hui, les analystes tablent plutôt sur le chiffre rond de 1000. Au lendemain des attentats du 16 mai 2003, au plus fort de la répression anti-islamiste, les esprits alarmistes dénonçaient les rafles arbitraires qui auraient touché 3000 à 5000 islamistes. Mais depuis, l’eau a coulé sous les ponts et l’étau sécuritaire autour des salafistes s’est quelque peu desserré. “La plupart des extrémistes condamnés ont maintenant purgé leur peine et sont désormais en liberté”, affirme Toufik Moussaïf, avocat de trois des neuf évadés de Kénitra, en rupture de ban avec le PJD. Pressé par la communauté internationale, le roi a reconnu en 2005, dans un entretien accordé à El Pais, des erreurs dans la gestion sécuritaire post-16 mai. Ce mea culpa royal s’est traduit par une série de grâces qui, au total, entre 2004 et 2006, ont bénéficié à plus de 300 détenus salafistes. Mais la clémence a aussi un prix puisque, en essayant de corriger après coup les bavures des sécuritaires, le souverain se voyait reprocher d’avoir libéré de dangereux terroristes, sans aucun gage de non-récidive. Comme en réponse à ces critiques, confortées par les tentatives d'attentats de 2007, un nouveau mot d’ordre a été décrété : pas de pitié pour les salafistes, pas de démocratie pour les non-démocrates.

Dans les prisons, ce slogan s’est traduit par des conditions de détention spécifiques. En clair, les gardiens limitent au maximum les contacts avec les détenus salafistes, refusant de leur rendre les “menus services” qui font le quotidien d’un prisonnier. “Pas une minute supplémentaire de conversation téléphonique, pas de revues, ni de livres, des contacts très limités avec les autres détenus…”, énumère ce membre de la famille d’un détenu. Depuis que la grande majorité des salafistes condamnés à des peines n’excédant pas cinq ans sont sortis de prison, ne restent que les plus récalcitrants, les chioukh de la Salafiya takfirya, combattants prosélytes et autres dangereux détenus. “Et avec l’évasion médiatisée des neuf détenus de la Prison centrale de Kénitra, les conditions se sont encore durcies pour tous les autres de la même obédience. Alors que jusqu’à présent, par manque de moyens, les fouilles étaient très rares, les cellules ont cette fois été passées au peigne fin”, confie notre source. Et tant pis pour la “souillure” que ressentent les salafistes à chaque intrusion d’un gardien dans leur espace. “En prison, les salafistes ont tendance à s’exclure d’eux-mêmes. Ils recréent une petite communauté fermée, d’où tous les autres sont écartés. D’autant qu’ils associent les gardiens à un système qu’ils rejettent en bloc”, explique l’avocat Moussaïf. Et de résumer : “Ils ont vécu l’enfer, mais ils croient encore au paradis. Ce sont des gens très simples pour la plupart, pas éduqués, et qui ont l’impression d’être victimes d’une terrible injustice”.

Graines d’injustice
Du fond de leur prison, presque tous les salafistes crient leur innocence. Leurs familles crient au scandale et les associations des droits de l’homme dénoncent des arrestations et des emprisonnements arbitraires. “Être salafiste est-il un crime en soi ?”, semble se demander tout ce beau monde. “On nous emprisonne pour nos opinions. Pire encore : pour notre religion”, s’indigne un militant âgé, barbe fleurie et tunique afghane annonçant clairement la couleur. Et d’expliquer : “Actuellement, près de 100 détenus salafistes à travers le pays sont en grève de la faim. Deux d’entre eux l’ont commencée il y a plus de cinquante jours”. Ces “militants de l’islam” (comme ils s’autoproclament) semblent hermétiques à toute préoccupation sécuritaire. “On n’a pas le droit de nous condamner sur la base de nos fréquentations, même si elles sont mauvaises”, nous expliquait récemment un apprenti terroriste, aujourd’hui incarcéré. “Pendant que l’Amérique envoie ses armées sur le monde arabe, c’est un devoir pour un musulman de s’entraîner à la résistance”, avait-il ajouté. Une explication comme une autre pour justifier des séjours répétés en Afghanistan…

Le fait est que la montée en puissance du terrorisme au Maroc correspond aussi à l’explosion du nombre de jihadistes nationaux partis pour l’Afghanistan. Selon un ancien responsable du ministère de l’Intérieur, “78 Marocains ont participé à la première guerre d’Afghanistan contre les Soviétiques. Mais à partir de 1999, ils étaient parfois des dizaines à partir en une semaine”. Certains analystes expliquent la recrudescence du phénomène en 1999 par un flottement sécuritaire qu'aurait connu le Maroc durant plusieurs mois après le limogeage de l’omnipotent Driss Basri. Depuis, la conjoncture internationale aidant, le terrorisme semble avoir fait son nid au Maroc. “Pour se faire une idée de l’ampleur de la violence pratiquée par les takfiristes au Maroc, il faut savoir que, lors de la seule année 2002, ils ont assassiné quelque 166 civils”, explique Selma Belaala, chercheuse à l’Institut d’études politiques de Paris. L’avocat Moussaïf dresse d’ailleurs un portrait terrifiant des amis de certains ses clients : “Les salafistes les plus extrémistes organisent des expéditions punitives une à deux fois par jour. Ils se promènent dans les rues et, dès qu’ils voient une situation qu’ils désapprouvent, ils passent à l’acte : tabassages de prostituées, de couples non mariés, de riches prétendument corrompus… Ce sont aussi des gens qui refusent de collaborer avec les autorités, que ce soit pour l’obtention d’une carte nationale ou pour un quelconque PV”.
Totalement en marge du “Maroc de demain” (belle image à laquelle s’arrime le royaume), ces salafistes de l’extrême continuent de clamer leur innocence. Innocents de quoi ? “Beaucoup parmi les 3000 salafistes embastillés n’ont certes pas directement trempé dans des actes terroristes. Pouvait-on pour autant risquer d’autres attentats en les laissant libres de leur mouvement ?”, semble se demander l’homme de la rue. Cruel dilemme. On a tranché des têtes, mais l’hydre vit toujours, probablement plus féroce. Au final, on a peut-être prévenu, mais sans vraiment guérir. Et la maladie court toujours…



Évasion. Les couacs de la version officielle

Tout ou presque a été dit et écrit sur l’évasion des neuf détenus salafistes de la Prison centrale de Kénitra, lundi 7 avril au matin. TelQuel a même retracé, plan à l’appui, le scénario mis en place par les évadés. Mais, plus de dix jours après les faits, des zones d’ombre persistent et le voile n’a pas été totalement levé par le ministre de la Justice, qui répondait mardi dernier aux questions des députés. Reconstituant par le menu l’évasion des neuf salafistes, Abdelouahed Radi en a rejeté la responsabilité sur l’administration pénitentiaire, qui n’aurait pas respecté la loi. Les gardiens auraient ainsi accédé, la veille de l’évasion, à une requête des neuf détenus qui réclamaient d’être placés dans des cellules contiguës. Sauf que, selon la version officielle initialement présentée, un trou avait été creusé entre les deux cellules en question plusieurs mois avant l’évasion. Ce n’était donc pas la première fois, comme semble l’attester Radi, que les neuf détenus étaient enfermés dans des cellules mitoyennes. Autre interrogation : comment les évadés ont-ils pu stocker l’équivalent de deux fourgonnettes de terre et de gravats sous les couchages (même en béton) d’une cellule de 4 m2, qui plus est, avec quatre ou cinq occupants ? En attendant des réponses qui ne viendront peut-être jamais, la rumeur cherche des complices, plutôt que des responsables.



Takfir. Le salafisme hardcore

“Il existe plusieurs types de salafisme. Le takfir, qui gagne du terrain à l’intérieur des prisons, n’en est que la version la plus extrême”, explique l’avocat islamiste Toufik Moussaïf. Pour ce spécialiste de la cause, il existe trois types de salafisme : un salafisme traditionnel, presque uniquement doctrinal, aujourd’hui en perte de vitesse ; un salafisme jihadiste (Salafiya jihadya) classique, qui appelle à la défense des musulmans partout dans le monde et qui accepte la lutte armée, parfois contre les civils, mais pas prioritairement. Enfin, la troisième version du salafisme (takfirisme) est pratiquement nihiliste : tout acte répréhensible par l’islam (dans sa version la moins tolérante) peut être puni de mort, sans discernement ni demi-mesure. Pour la sociologue Selma Belaala, qui note que les terroristes arrêtés dans le cadre des attentats de Casablanca sont originaires des bidonvilles de la mégapole, “l’islam salafiste marocain est le produit de la désagrégation de l’islam traditionnel et non de la résurgence de celui-ci. […] Les takfiristes n’ont connu que l’univers sordide et brutal des ghettos, ils ont été traités par la société comme des bêtes féroces. Au nom d’une certaine conception sectaire de l’islam, ils retournent leur violence contre l’ordre établi”.

 
 
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