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Par Ruth Grosrichard
Franco-marocaine, professeur agrégée de langue et civilisation arabes à Sciences-Po Paris.
Débat. Zmagria, on vous aime
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L'image du Facances, du
Zmagri débarquant au port de
Tanger avec sa voiture chargée
de cadeaux, a vécu.
(AFP)
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La sociologie des Marocains de l'étranger a changé, autant que leurs attentes. Les multiples structures étatiques qui leur sont dédiées sauront-elles y répondre ?
Depuis quelque temps, les pouvoirs publics manifestent un intérêt croissant pour les Marocains résidants à létranger (MRE). Ceux-ci constituent la principale source de devises pour le pays : leurs transferts de fonds représenteraient plus du double des investissements directs étrangers et auraient atteint, en 2007, la somme de 57 milliards de dirhams. Bref, une poule aux ufs dor, si précieuse que pas moins |
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de trois instances ont vocation à se pencher sur son état de santé aujourdhui : le ministère délégué chargé de la communauté marocaine à létranger, la Fondation Hassan II pour les Marocains résidant à l'étranger et le tout récent Conseil de la communauté marocaine à létranger (CCME). Sans oublier le ministère des Habous, dont le budget aurait prévu cette année une ligne consacrée aux affaires religieuses des MRE dun montant de 120 millions de dirhams...
En quelques mois, donc, on a vu se multiplier les initiatives. Février 2008 : le ministre de tutelle, Mohamed Ameur, présente un plan quinquennal ambitieux pour les Marocains à létranger. Mars 2008 : le CCME, bien que nayant quun caractère consultatif, annonce ses premières actions et entreprend notamment de trouver les moyens financiers pour aider les équipes de chercheurs marocains à développer leurs travaux sur lémigration. Avril 2008 : la Fondation Hassan II organise à Barcelone un forum consacré au thème de La migration et du développement socio-économique des régions d'origine. Et puis, last but not least, fin mars 2008 : Fouad Ali El Himma, député des Rhamna et fondateur du Mouvement pour tous les démocrates, se déplace en invité dhonneur à un dîner-débat à Paris sur limplication des MRE dans la politique de leur pays d'origine.
Trois structures, pourquoi faire ?
À lévidence, le projet est de faire des Marocains installés hors du territoire national des acteurs impliqués dans le développement de leur pays dorigine. On aurait tort en effet de se priver de la richesse, dans tous les sens du terme, du talent et de la diversité dont ils sont porteurs. Lintention est aussi dassurer aux MRE le maintien de liens étroits avec leur identité marocaine et la mère-patrie et, plus encore, de faire deux des agents privilégiés de la communication et de la coopération entre le royaume et leurs pays de résidence. Au travers de ces liens, cest bien dune alliance quil sagit, dun mariage diront dautres. Une fois ce constat fait, on peut sinterroger.
Dabord sur le nombre de structures - de statuts formels et juridiques différents - dédiées à cette communauté et sur la quantité des programmes et des actions quelles initient séparément. Toutes trois ont pourtant le même objet et les mêmes visées : il suffit pour sen convaincre de lire les textes qui les fondent et les déclarations de leurs responsables. La multiplicité des acteurs - dotés chacun de budgets très significatifs - traduit bien limportance des enjeux attachés aux Marocains du monde. Mais elle contribue aussi à brouiller le message tout en créant de très fortes attentes auxquelles il faudra bien répondre. Faute de quoi, ce serait non pas un mais trois coups dépée dans leau. Ces mêmes acteurs affirment vouloir en la matière une politique publique nouvelle, cohérente et efficace. Or, à une époque où la modernisation du service public passe, entre autres, par la réduction des intermédiaires, la suppression des maillons bureaucratiques et ladoption du guichet unique, cette configuration tricéphale semble être à contre-courant.
Les attentes des MRE sont nombreuses. Bien sûr, ils veulent des mesures destinées à faciliter leurs démarches administratives, à encourager leurs projets dinvestissement et de développement dans leur pays dorigine. Ils veulent aussi des dispositifs daccompagnement social, linguistique et culturel dans leurs pays de résidence. Certains revendiquent en outre des formes de représentativité dans la vie publique au Maroc. Autant daspirations dont les pouvoirs publics marocains semblent bien avoir pris conscience, à en croire les déclarations dintention récentes des responsables. Mais ces mesures, absolument nécessaires, sont-elles suffisantes aujourdhui ? Rien nest moins sûr. Les MRE seront-ils prêts à sengager dans la marche du Maroc vers la modernité si dautres de leurs exigences ne sont pas prises en compte ? Exigences portant sur les valeurs des sociétés dans lesquelles ils vivent et travaillent pour la majorité dentre eux : transparence, justice, respect des libertés publiques, laïcité, droit à la différence, parité homme-femme, etc.
La sociologie des MRE a changé. Dans certains pays dEurope, nous en sommes au moins à la quatrième génération : celle des jeunes gens pour qui le Maroc est leur pays par filiation, par héritage, et non parce quils y sont nés. Par ailleurs, depuis longtemps déjà, les premières vagues démigrés issues des couches déshéritées, formant la main-duvre peu qualifiée dont lEurope avait besoin, ont été rejointes par une émigration pour études et formation. Si la figure de lémigré marocain peu ou pas scolarisé na pas complètement disparu, elle est aujourdhui largement supplantée par celle dune génération passée par lécole et luniversité. La donne nest donc plus la même. Les MRE sont attachés à leur expérience de vie et à des valeurs démocratiques auxquelles ils ne sont pas prêts à renoncer. Ils lont dailleurs montré à maintes reprises : les avancées du Maroc en matière de droits de lhomme doivent beaucoup à leur combat incessant à lépoque des années de plomb. Tout récemment encore, ils se sont mobilisés à Paris, Londres, Washington ou Montréal pour la défense de Fouad Mourtada et contre la condamnation de certains organes de presse et de journalistes marocains.
Valeurs démocratiques
Faut-il rappeler que les premiers voyageurs arabes en France, au XIXème siècle, avaient déjà été particulièrement sensibles à ces valeurs (elles faisaient encore, rappelons-le tout de même, lobjet de revendications de la part du peuple français) ? Toujours est-il que lun des pères de la Nahda (Renaissance arabe), Rifaa Al Tahtâwî, dans son récit de voyage à Paris en 1826, (Takhlîs al-ibrîz fî talkhîs Bârîs, traduction française : LOr de Paris) manifeste avec force son admiration pour légalité devant la justice et devant la loi et la possibilité donnée à chacun de faire valoir ses droits et de se défendre contre linjustice. Évoquant la Constitution française, il écrit, en sadressant à son maître, le vice-roi dEgypte : Jai regardé le registre dans lequel sont consignées ces dispositions et je vais ten faire un compte rendu (...) afin que tu saches comment leur esprit a décidé que la justice et léquité étaient des facteurs de prospérité des royaumes et de tranquillité des peuples, et comment les gouvernants et les sujets se sont laissé guider par ces idées à tel point que leurs pays se sont développés, leurs connaissances se sont accrues, leurs richesses se sont accumulées et leurs curs se sont apaisés....
Un peu plus tard, le Marocain, Al Saffâr, en mission diplomatique en France (1845), sera lui aussi très impressionné - comme en témoigne sa Rihla (relation de voyage) - par le respect strict des lois, légalité de tout un chacun devant la loi, quil soit de condition élevée ou modeste, la promotion par le mérite personnel et par la place de choix quoccupe la presse (nommée par lui Al Gazita, la Gazette) dans la société française quil observe et décrit : Les gazettes, chez eux, font partie des choses les plus importantes, au point que certains peuvent se passer de boire et de manger alors quils ne peuvent pas se passer de les lire. Certains clichés sont aujourdhui dépassés : ce MRE dantan à la fois jalousé, moqué et tenu pour ignorant, ce Facances débarquant au port de Tanger avec sa voiture chargée de cadeaux et subissant les tracasseries du douanier, ce Père Noël des mois dété, ce réservoir de devises tout au long de lannée, ce Zmagri là a vécu.
En conclusion, cette remarque entendue lors dun des nombreux débats à Paris sur le sujet : Lalliance que le Maroc entend nouer avec les MRE pourra-t-elle tenir si les trois prétendants doivent se contenter de faire les yeux doux à la mariée et lui dire Sois belle, apporte la dot et tais-toi ? |
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