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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Zakaria Boualem réclame une explication. Pas à l’Espagne, mais aux Marocains !

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



“Tu sais, Zakaria, les Espagnols, il y a à peine 30 ans, ils étaient pires que nous…”. L’homme qui développe cette théorie, l’air sûr de lui, c’est Farid, l’ami du Boualem. Il a l’étonnante capacité de répéter à peu près tout ce qu’il entend, en y ajoutant un supplément de conviction qui peut laisser penser au novice qu’il s’agit d’une théorie personnelle. Le Guercifi ne répond pas, il se contente de grogner à intervalles suffisamment rapprochés pour laisser penser à Farid qu’il l’écoute, voire même qu’il est d’accord avec lui. C’est une technique qu’il a développée au fil des ans, le grognement approbateur, un truc très utile lorsque la conversation est en pilotage automatique, et c’est souvent le cas chez nous. Farid, convaincu d’avoir découvert le vaccin contre le sida, poursuit donc son pénible développement : “Oullah, l’Espagne, c’est rien du tout… juste des nouveaux riches, des gens qui viennent de sortir la tête de l’eau, des complexés… Il y a vingt ans, ils nous regardaient comme leur modèle”. Farid, c’est la plus belle illustration de cette obstination que nous avons tous un peu à aligner des phrases sans jamais se demander si elles sont justes. La pensée des cafés se propage en dépit du bon sens, elle se développe sans jamais être alimentée par une quelconque étude, fait ou réflexion. Elle s’auto-alimente, exactement comme l’effet Larsen. Elle s’amplifie jusqu’à devenir une vérité, c’est l’effet Lahcen. Il n’y a pas de Firewall, pas de filtre, rien, juste des mots qui, a force d’être répétés, finissent par avoir l'air vrai. Par exemple, cette histoire d’Espagne. Zakaria
Boualem, qui a grandi à Guercif, a toujours fréquenté Melilia, et il a toujours eu la ferme impression, en entrant dans cette ville, de changer un peu d’époque. Mais là n’est pas la question. La question, c’est que Farid, en expliquant au Boualem que l’Espagne n’était rien, estime démontrer ainsi qu’elle n’est toujours rien. Autrement dit, l’Espagne et le Maroc, c’est pareil ou presque, le reste n’est qu’illusion. Pour Zakaria Boualem, l’argument de Farid n’est pas un dénigrement de l’Espagne mais bien du Maroc. Examinons le cas de notre voisin selon les critères de développement du Guercifi. Le premier critère, c’est le foot. Pas de comparaison possible entre la Liga et la Botola, entre le Barça, actuel troisième, et Khémisset, qui occupe la même place chez nous. Ok, il n’y a pas que le foot, il y a le sport aussi. Euhhhh… Nadal ? Alonso ? Passons. L’organisation d’une Coupe du monde, des Jeux olympiques, de l’Exposition universelle, le tout en moins de vingt ans ? Passons encore.

Les Espagnols viennent de nommer un gouvernement à majorité féminine. Zakaria Boualem ne sait pas si c’est vraiment un critère positif ou négatif, mais comme il est plein de mauvaise foi et qu’il a un truc à démontrer, il va dire que c’est un signe de développement. Il pourrait dire le contraire la semaine prochaine, c’est pas grave, c’est ce qui fait son charme, et ceux qui cherchent une pensée structurée la trouveront ailleurs dans ce magazine, et merci. Le premier ministre espagnol, s’il n’est pas une femme, n’a pas de moustache et il a les yeux bleus, donc on n’en est pas loin. Les Espagnols, pendant que nous attendions la pluie pendant les fameuses trente années, ont espéré qu’elle ne vienne pas, histoire de ne pas déranger les 50 millions de touristes qu’ils reçoivent par an. Oui, 50 millions ! Chez nous, on en espère 10 millions, et si possible 10 millions qui aiment la pluie parce qu’on l’espère aussi. Les Espagnols, très vilains, soutiennent le Polisario, viennent pêcher nos poulpes à nous et sabotent nos exportations d’oranges. Ajoutons qu’ils n’accordent un visa qu’une fois qu’ils vous ont accompagné à deux doigts de la crise de nerfs, et qu’ils ont transformé leur consulat de Casablanca en centre de profit à coup de frais de dossier surévalués. Et le pire, c’est qu’ils ont fait tout ça sans renoncer à la corrida. C’est très énervant. Zakaria Boualem réclame une explication. Pas à l’Espagne, non, que Dieu lui ajoute. Non, une explication des Marocains, à commencer par lui-même. C’est tout ? Oui.

 
 
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