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Cinéma. Cuisine et dépendance
N° 321
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellah Tourabi

Cinéma. Cuisine et dépendance

Habib Boufares et Hafsia Herzi,
les deux acteurs principaux
de La graine et le mulet.
(DR)

Primé à la Mostra de Venise et grand gagnant de la cérémonie des Césars, La graine et le mulet, redonne au cinéma français une énergie et une créativité qu'on ne lui connaissait plus.


Prenez un peu de Renoir (le cinéaste, pas le peintre), une touche d’Eustache, un petit zeste de Pagnol et beaucoup de Pialat, mélangez le tout, et vous aurez du très bon Abdellatif Kechiche (La faute à Voltaire, 2001, et l'excellent L'Esquive, 2004). Servez-vous sans modération, car c’est aussi exquis qu’un bon couscous familial préparé avec amour par la plus affectueuse des mères. Car c’est de famille, d’amour et de
couscous qu’il s’agit dans La graine et le mulet. Le film, qui a fait le tour des Instituts français du Maroc, sort bientôt en salle. Le titre fait référence au fameux couscous au poisson, une grande spécialité tunisienne, pays d'origine du réalisateur. La graine pour la semoule, et le mulet, poisson dont regorgent les côtes méditerranéennes. Un titre qui pourrait être également interprété comme un clin d’œil à l’immigration maghrébine en France et à ses descendants : le mulet renvoie au labeur, à la persévérance malgré l’exil et l’endurance des parents. Et cette graine qu’ils ont semée, ce sont ces enfants qui donnent à la France son identité actuelle, métissée et multiraciale.

Kechiche signe là un beau et sincère hommage à ces parents, et aux siens, pour leur sacrifice. Le personnage de Soulaymane Beji, un rôle que le réalisateur souhaitait offrir à son père, donne corps et une tragique consistance à l’histoire de ces vieux émigrés : visage buriné par le soleil et la sueur, échine ployée par les longues années de travail dans des chantiers ingrats, et un regard baissé, qui en dit long sur le poids du destin et l’ampleur du renoncement. Kechiche traite cette question sans esprit de revanche ni idéalisme béat. Le sentiment de pleine appartenance à la France, en mère patrie et non en pays d’accueil, est acquis pour ces Français de souche maghrébine. Mais cela ne signifie pas que le chemin a été complètement déminé. Le racisme et la bêtise sont encore vivaces, renvoyant “ces gens-là” à leur différence et à leur “sang impur”.

Revanche sur la vie
On est à Sète, ville dont le nom est intimement lié à l’immigration, et dont le port est un passage obligé entre le Maghreb et la France. Soulaymane Beji (interprété par Habib Boufares), vieil émigré maghrébin, vient d'être licencié pour “manque de productivité”. D’autres émigrés, plus jeunes et plus forts, doivent prendre sa place. Mais Soulaymane a envie de livrer une dernière bataille, prendre enfin sa revanche sur une vie durant laquelle il a tout donné sans rien recevoir. Grâce à ses indemnités de licenciement, il souhaite ouvrir un restaurant de couscous au poisson, où il sera, enfin, son propre patron et maître de son destin. Le dernier soubresaut d’orgueil et de fierté d’un homme qui conçoit sa vie comme un échec et une somme d’ingratitudes, y compris celle de ses enfants. Le projet devient synonyme de renaissance et de nouvelle vie. Accompagné par Rym (La talentueuse Hafsia Herzi), Soulaymane devra vaincre le scepticisme de son entourage et la condescendance aux relents racistes de quelques fonctionnaires. Grâce à une parfaite maîtrise du rythme et une alternance habile de lenteur et de fulgurances, la soirée de l’inauguration du restaurant devient le climax de ce film, le point le plus intense de l’histoire… à l’image de ce qu’elle représente dans la vie de Soulaymane.

Dans cette soirée, deux corps, deux efforts physiques, deux courses contre le temps, donnent au film des dimensions symboliques et esthétiques qui le placent déjà au panthéon du cinéma français. La course haletante jusqu’à l’épuisement de Soulaymane, un Sisyphe moderne condamné à une perpétuelle chute après une pénible et longue escalade, et la danse du ventre sacrificielle de la jeune Rym, se donnant en spectacle pour sauver le projet de Soulaymane. Cette dernière scène, hypnotique, sensuelle et dérangeante, est l’acte de naissance d’une actrice porteuse de promesses. On ne peut s’empêcher de faire une comparaison avec le mambo enflammé et sauvage de Brigitte Bardot dans Et Dieu créa la femme, qui a marqué la naissance du mythe BB. Le César de meilleur espoir féminin obtenu par Hafsia Herzi pour ce rôle a récompensé le talent brut de cette jeune actrice. Quant au César du meilleur réalisateur, attribué à Abdellatif Kechiche, il n’est qu’une confirmation de la place qu’occupe ce réalisateur au sein du cinéma français, déjà celle d’un grand maître.

 
 
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