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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Aït Akdim

Médicament. La bataille des génériques

(DR)

Le ministère de la Santé entend promouvoir les médicaments génériques. Mais les professionnels de l’industrie pharmaceutique restent dubitatifs, surtout que les experts posent la question des brevets.


L’e Maroc veut redynamiser le marché des médicaments génériques”. Par cette annonce faite au nom de la ministre de la Santé, Yasmina Baddou, le directeur du médicament et de la pharmacie au ministère, le Pr Abdelaziz Agoumi, a relancé le débat sur l’industrie pharmaceutique et en particulier sur le coût du médicament dans le
royaume. Aujourd’hui, l’Association marocaine de l’industrie pharmaceutique (AMIP) estime à environ 25% la part des génériques dans la consommation privée de médicaments. Une proportion en hausse, mais à un rythme jugé encore insuffisant par les pouvoirs publics. Ces derniers devraient publier, très prochainement, des recommandations sur les génériques à destination des pharmaciens du public.

Le générique, moins cher
Ce président de laboratoire pharmaceutique s’étonne : “De quoi parle-t-on au juste ? Jusqu’à preuve du contraire, le Maroc a opté pour une économie libérale. En réalité, le gouvernement n’a aucun plan précis pour façonner le marché des médicaments”. Reprocherait-on à Mme Baddou de surfer sur la mode du générique ? Le générique, justement, est un médicament équivalent à celui d'une marque (médicament princeps), mais produit et vendu moins cher, souvent après que le brevet est tombé dans le domaine public. En créant une concurrence sur le marché, les génériques font baisser les prix. Une mauvaise nouvelle pour les multinationales pharmaceutiques, mais une aubaine pour les petits revenus. La difficulté de la tâche sera donc de concilier les intérêts des différents acteurs du secteur. Le Pr Agoumi est d'ailleurs convaincu qu’il faut réunir tout ce beau monde pour faire réussir la stratégie du générique : “Dans quelques jours, je reçois l’ensemble des syndicats de médecins spécialistes, d’abord pour établir un contact, et surtout pour leur offrir de suivre le trajet de contrôle d’un générique, de A à Z”. Car il faut aussi rassurer le public (et les médecins !) sur la qualité des génériques. “Contrairement à l’idée reçue, les génériques, testés et contrôlés par la direction du médicament et de la pharmacie du ministère de la Santé, sont parfaitement équivalents aux médicaments de marque”, tonne ce professeur de médecine. Un avis qui n’est (malheureusement) pas partagé par tous les acteurs de la santé. Si au sein de l'hôpital public, la prescription de génériques est devenue quasi systématique, dans le privé, les réticences sont bien plus tenaces. Des réticences que les médecins motivent par leur méconnaissance des génériques, ou encore par la “solvabilité” de certains patients. Ce médecin avoue, sous couvert d’anonymat, préférer “prescrire le princeps, lorsque le patient qui consulte est mutualiste. Pourquoi s’y refuser quand le malade a les moyens de payer le princeps, même si ce dernier est plus cher. De toute manière, il sera remboursé”. D'autres, enfin, doutent de l'efficacité même des génériques. Un argument balayé d’un revers de la main par un confrère du service public : “On ne peut pas dire que les médicaments génériques soient moins efficaces parce qu’ils sont moins chers. Une des conditions de l’autorisation de mise sur le marché d’un générique est justement la bioéquivalence”, rappelle Hakima Himmich, présidente de l’Association marocaine de lutte contre le sida (ALCS) et une des ferventes supportrices des médicaments génériques. D’ailleurs, la loi 17-04, portant Code de la pharmacie, précise bien que le générique doit avoir “la même composition qualitative et quantitative en principes actifs et la même formule pharmaceutique que la spécialité de référence”.

Les brevets ou la vie
D’où vient alors cette suspicion ? À croire que le lobbying des fabricants de princeps trouble le message. À coups de congrès week-ends dans des palaces, de cadeaux et de plaquettes vantant les mérites de leurs produits, les grands laboratoires pharmaceutiques fidélisent leur première clientèle : les médecins. “On ne peut pas parler de politique du générique si on ne persuade pas les prescripteurs des avantages de ces produits”, confirme ce “génériqueur”. Ce délégué médical se défend : “Les médecins sont d’abord façonnés par leur formation. Au cours de leurs études, ils retiennent les noms des princeps. La plupart du temps, nous nous contentons d’entretenir l’image de marque”. En tout cas, tout ce beau monde reconnaît que les grands laboratoires font tout pour maintenir leur position dominante sur le secteur, quitte à entretenir le flou entre la copie conforme et la contrefaçon.

Pris dans cette guéguerre, les pouvoirs
publics pourraient cependant prendre des mesures plus “radicales”. “C’est la direction du médicament et de la pharmacie qui fixe les prix, explique cet opérateur du secteur. Si la ministre veut vraiment promouvoir le générique, c’est par les prix qu'elle peut y arriver”. Autre son de cloche du côté des pouvoirs publics. “On pourrait imaginer que l’Agence nationale de l’assurance maladie, qui prend en charge l’AMO, décide de ne rembourser qu’à hauteur du générique le moins cher”, suggère ce fonctionnaire. En tout cas, personne ne cache les divergences d’intérêts dans le secteur. “On ne peut pas faire la promotion des génériques sans s’attaquer au problème des brevets”, surenchérit le Dr Othman Mellouk, président du comité exécutif de Patam (Mouvement panafricain pour l’accès aux traitements), qui avance un autre obstacle à la généralisation des génériques : la propriété intellectuelle et industrielle. Pour lui, l’opposition princeps-génériques serait en quelque sorte le front avancé de la guerre entre multinationales et pays en voie de développement.

Car sur le front des brevets, les évolutions sont rapides. “Depuis l’adoption de l’accord de libre-échange avec les Etats-Unis, on est passé d'un système sans brevets sur les médicaments, à un autre très contraignant, sans véritable concertation avec le ministère de la Santé”, déplore le Dr Mellouk. En fait, la législation marocaine est plus restrictive que les normes de l’OMC sur la propriété intellectuelle, qui prévoyait des modalités d’assouplissement des brevets pour favoriser l’accès aux médicaments et protéger la santé publique. À titre d'exemple, le système de licence obligatoire permet de produire ou d’importer la version générique d'un médicament protégé par un brevet, lorsque son détenteur refuse de céder la licence. “Or, dans la loi 17-97 sur la protection de la propriété industrielle, cette licence n'est possible que 3 ans après la délivrance du brevet, ce qui laisse largement le temps au laboratoire qui le détient de profiter de son monopole”, critique le Dr Mellouk. Ce qui explique que cette mesure n’a jamais été exploitée au Maroc. Un nouvel exemple d’hésitation politique ?



Pharmacie. Une industrie d’avenir ?

Une industrie vieille de 50 ans, un rêve d’autosuffisance médicale aujourd’hui quasiment atteint : l’industrie pharmaceutique marocaine peut se féliciter des progrès réalisés par le secteur. Cependant, à y regarder de plus près, le ciel n’est pas sans nuages. Tout d’abord, le tissu industriel reste faible, se limitant à 35 unités. La production (assujettie aux normes européennes) a bien augmenté, surtout depuis l’introduction en 2005 de l’Assurance maladie obligatoire (AMO). Mais déjà les premières fissures apparaissent. Alors qu’il y a 5 ans, la production locale (génériques et production sous licence confondus) satisfaisait entre 80 et 85% de la demande, les derniers chiffres indiquent un taux de couverture qui a régressé à 70%. La différence s’explique, en partie, par la hausse de la consommation de médicaments innovants nécessairement importés. Alors, faut-il se féliciter de la progression du générique ? “Bien sûr que oui, opine Hakima Himmich, présidente de l'ALCS. Mais il faut en même temps reconnaître qu'il y a encore du chemin à parcourir. Même aux Etats-Unis, le générique est plus consommé”. Un comble !…

 
 
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