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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Indignation Diesel

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

Quel rapport entre la hausse des prix, le Parlement… et l’intégrité territoriale ?!


C’est rare, mais il arrive que la vie politique marocaine nous réserve des surprises. La dernière date du samedi 19 avril et elle est originale : 9 députés qui démissionnent du Parlement, d’un coup ! En fait, il s’agit de la seconde chambre du Parlement, (celle des “conseillers”, élus au suffrage indirect parmi les corps professionnels), et les élus démissionnaires ne sont pas des politiciens, mais plutôt des syndicalistes. Selon un communiqué du Conseil national de la CDT
(Confédération démocratique du travail), cette démission groupée a pour but de “protester contre le dysfonctionnement de la Chambre des conseillers, et l’incapacité de cette chambre à légiférer et à contrôler le gouvernement”.

Je suis peut-être obtus, mais je ne vois pas trop le rapport entre la défense de la classe ouvrière et l’activité législative de la seconde chambre. D’accord, elle pourrait toujours voter une augmentation du SMIG, ou toute autre loi de nature à accroître les avantages sociaux. Mais à ma connaissance, aucun projet de loi de cette nature n’a été proposé par les élus, désormais démissionnaires, de ce syndicat. Ni par ceux d’aucun autre, d’ailleurs.

Il est vrai que la CDT, comme les autres centrales, est activement engagée dans ce qu’on appelle au Maroc le “dialogue social” : des négociations avec le gouvernement et le patronat destinées à améliorer les salaires des travailleurs, particulièrement en cette conjoncture de hausse générale des prix. Il est tout aussi vrai que ces négociations n’avancent guère – même s’il est juste de préciser qu’on n’en est qu’au second round, et qu’il y en a traditionnellement plusieurs. Mais admettons que ceci (les revendications syndicales insatisfaites) explique cela (la démission collective de 9 députés). Comment justifier, dans ce cas, cet étrange passage du communiqué de la CDT : “(Cette décision intervient) dans une conjoncture qui requiert la stabilité sociale, nécessaire pour renforcer le front intérieur dans l’objectif de mieux affronter les ennemis de notre intégrité territoriale”… Que diable vient faire l’intégrité territoriale là-dedans ??! Si ce n’est pas du mélange des genres…

Mais ce n’est pas fini. En plus de ce drôle de communiqué, les conseillers démissionnaires ont multiplié les déclarations à la presse. La plus délectable était celle-ci : “La deuxième chambre a perdu la confiance des citoyens, et des travailleurs en particulier, en raison des trucages qui entachent l’élection de ses membres. La preuve : les procès pour corruption électorale enclenchés après l’élection partielle de septembre 2006”. Sans rire ?! D’abord, s’il y a eu procès, justement, c’est qu’il y a bien un contrôle qui s’est exercé sur ces élections frauduleuses. Pour les optimistes béats dans mon genre, c’est plutôt un motif d’espoir que de mécontentement. Et ensuite, et surtout, pourquoi ces gens ont-ils attendu un an et demi avant de “protester” ? C’est ce qu’on pourrait appeler “l’indignation Diesel”…

Que la seconde chambre soit inefficace, voire parfaitement inutile, on le sait depuis sa création en 1997. Vraiment rien de nouveau là-dedans, on vous épargnera un énième laïus sur les motivations de Hassan II à l’époque. Ce qu’il y a de nouveau, et ça n’a rien à voir avec le Parlement, ni avec la politique au sens large… c’est que les syndicats sont en perte de vitesse devant les comités de coordination contre la vie chère. Non encadrés, non politisés, ces comités sont capables de faire descendre des milliers de personnes dans les rues, simultanément, aux quatre coins du Maroc. Ils semblent avoir réussi là où les syndicats, tout à leurs guéguerres de chapelles politiciennes, ont échoué : mobiliser la rue. C’est sans aucun doute pour reprendre la main que le camarade Noubir Amaoui et ses amis ont eu l’idée honteusement populiste et hors de propos de cette démission collective (surtout que sur les 9 démissionnaires, 5 sont en fin de mandat). Tout ça pour que le prochain défilé du 1er mai ne soit pas aussi misérable que ceux des dernières années. Triste…

 
 
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