El Nene. "Je refuse d'être livré aux Moros"
Aït Idder : "Le roi doit accepter la critique"
Associatif. La galaxie des droits de l'homme
Maghreb. Le rêve brisé
Afghanistan. L'autre bourbier
Wana. Les 7 péchés capitaux
Polémique. Qui en veut à l'Islam ?
Peinture. De tons et de matières
N° 322
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abla Ababou

Peinture. De tons et de matières

Larbi Cherkaoui, un style original,
sur des supports singuliers.
(DR)

Plasticien iconoclaste, Larbi Cherkaoui prend la peau comme vaisseau pour faire voyager la lettre arabe, dans la forme et l’espace, à travers une gestuelle libre.


Son béret vissé à l’envers sur la tête et tout de noir vêtu, Larbi Cherkaoui ouvre les portes de son atelier marrakchi au quartier Guéliz. Des peaux de chèvre et des coupons de tissu jonchent le sol, tandis que sur une immense table de travail, placée au milieu de la pièce, s'entassent pots de peinture, pigments naturels, pinceaux et balais de toutes les tailles. Une peau tendue porte déjà les marques de l’artiste :
un univers aux couleurs sombres et aux teintes de henné, où l'on déchiffre plus qu’on ne lit des lettres arabes. Quelles que soient sa liberté et sa part de fantaisie, Larbi Cherkaoui tient à tirer son inspiration des traditions marocaines et du patrimoine arabo-musulman. L'artiste n’arrive pas à se défaire de l’image de sa mère confectionnant à la main des cartables en cuir et en tissu pour ses neuf enfants, ni de celle des séances de tatouage au henné qu’elle organisait à la maison. Lors de ses premières expositions, au début des années 90, Larbi avait bien tenté de peindre sur toile et sur papier, avec de la gouache et de l’huile. Mais au fil des années, la maturité artistique aidant, un besoin viscéral de retourner à la mémoire et aux matériaux traditionnels le rattrape. Peut-être est-ce aussi en mémoire de son grand-père maroquinier, réputé dans la médina de Marrakech, que l’artiste utilise depuis six ans le cuir comme support principal. “Bien que cherchant à m’inscrire dans un paysage pictural contemporain, je tiens à rester lié à notre culture”, argumente-t-il. C’est justement cette utilisation des caractères arabes, inscrits sur la peau avec une gestuelle libre, parfois proche de la transe, qui a séduit Hassan Sefrioui, propriétaire de la galerie Shart à Casblanca, où l’artiste expose actuellement. “Larbi est l’un des rares artistes arabes à avoir sorti la calligraphie de son caractère traditionnel et figé”, explique-t-il. Des propos développés également par le critique d’art Abderrahman Benhamza : “Créant au sein d’un alphabet à l’écriture ritualisée à outrance depuis des siècles, au point de devenir insipide, aux structures langagières captives du sens et dominées par une orthodoxie visuelle sans clairvoyance, Larbi Cherkaoui s’emploie maintenant à déstructurer, pour ne pas dire détruire. Il sape les fondements d’un lettrage dont l’image sociale est devenue irrecevable”.

La peau, mais pas seulement
Il est vrai qu’en observant le travail de l’artiste, le mélange des genres laisse entrevoir un univers indéterminé, qui dépasse son créateur lui-même. “Quand je finis un travail, je ne me souviens plus de ce que j’ai voulu écrire, et parfois, je n’arrive plus à me relire”, avoue Larbi Cherkaoui. Mais le sens importe peu, quand le travail s’inscrit dans une quête d’harmonie des tons et des matières. Bien que la peau demeure son support de prédilection, Larbi se laisse aussi tenter par du papier marouflé, de la laine, du coton tissé ou même par du feutre… destiné aux tapis de prière. Peintre de la matière mais aussi de la composition, il aime à découper ses tableaux en plusieurs pièces, que l’acheteur placera, à la façon d’un puzzle indéfini, au gré de son humeur et de son sens de l’esthétique. Une esthétique que Larbi Cherkaoui, également professeur d’arts plastiques dans un lycée de Marrakech, cherche à communiquer à ses élèves. “L’art est l’un des seuls moyens d’avancer, car il permet à la société de se poser de vraies questions”, argumente-t-il. Des questions que Larbi Cherkaoui ne cesse de poser en multipliant les expositions. À 36 ans, il est aujourd’hui l’un des jeunes artistes marrakchis les plus prometteurs. Ses travaux ont déjà été exposés dans différentes villes du pays et ont même traversé la frontière jusqu’en France et au Portugal. Certaines de ses créations font déjà partie de collections publiques et privées, comme celles du palais royal de Rabat, de la Société Générale à Casablanca, du musée archéologique de Silves, au Portugal, et du Musée privé d’art contemporain de Tunis. Et cela ne semble être qu’un début !

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés