Tragique laxisme
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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Des usines comme celle qui a brûlé, il y en a des centaines, voire des milliers, au Maroc. Et lEtat ferme les yeux
De mémoire de Marocain, on navait jamais compté autant de morts dans un accident industriel. À Lissasfa, dans la banlieue de Casablanca, 56 ouvriers ont brûlé vifs le samedi 26 avril, enfermés dans une usine de matelas dont les fenêtres étaient grillagées et lunique voie de sortie, bloquée. Sciemment, pour éviter les vols, comme lavance hardiment un commandant des pompiers ? Ce serait abominable, mais cest encore loin dêtre prouvé. De son côté, un parent du propriétaire
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affirme à TelQuel que ce qui a bloqué la porte, cest le court-circuit qui est à lorigine de (ou qui a été provoqué par) lincendie. Quoi quil en soit, il ny avait pas dissue de secours et le système de sécurité de lusine présentait de nombreuses failles, voilà pourquoi le bilan est tellement lourd. De toute façon, le propriétaire nest pas le seul responsable de cette tragédie. Dans son sillage, il y a divers agents de la mairie, de la Protection civile et quelques inspecteurs relevant de quelques ministères. Chargés de contrôler la conformité des normes de sécurité de lusine, tous ces gens ont, à un niveau ou un autre, fait le lit de la tragédie de Lissasfa. Qui est coupable de quoi, exactement ? La justice aboutira à des conclusions que nous commenterons le moment venu (dici là, notre enquête, pp. 34 à 40, vous en dit plus).
Dans les démocraties développées, ce genre de drame fait sauter des ministres. Ici, ce serait probablement injuste, quand on sait à quel point labsence de contrôle réel est généralisée
Un ministre ne peut endosser, tout seul, la responsabilité dun demi-siècle de laxisme. Car le drame de Lissasfa, bien au-delà du non-respect des normes anti-incendie, repose, de la manière la plus dramatique, une problématique bien connue : celle de ces innombrables petits industriels évoluant (au moins pour partie) dans linformel, qui fondent leur compétitivité sur des charges anormalement faibles. Le propriétaire de lusine du drame nétait pas de ces patrons voyous dont les conditions de travail des ouvriers confinent à lesclavage comme lont vite annoncé quelques journalistes avides de sensations fortes. Il correspondait, bien au contraire, à une certaine norme. Des salaires inférieurs au Smig, de vrais-faux intérimaires en pagaille, une sécurité négligée, des matériaux hautement inflammables stockés de manière incroyablement imprudente, des contrôles de complaisance... Rien que de très habituel. Et de très inquiétant, quand on voit où ça peut mener.
La prolifération de linformel est une tumeur cancéreuse qui dévore le tissu industriel marocain, commente, dans un accès de colère lyrique, un industriel du textile. Elle décime aussi le pouvoir dachat des ouvriers, payés au lance-pierre, sans parler des multiples drames personnels dus aux carences en termes de couverture sociale et dassurance retraite
La logique des petits opérateurs industriels de ce type ils se comptent par centaines, si ce nest par milliers est simple : rogner sur le maximum de charges (y compris celles relatives à la sécurité), pour proposer les meilleurs prix. Et la logique de lEtat est encore plus simple : fermer les yeux sur tout ça, pour encourager lemploi.
Oui, il faut encourager lemploi. Mais pas en favorisant une industrie informelle qui porte les germes de toutes les dérives et on le voit aujourdhui de tous les drames. Il faut promouvoir lemploi, tout en faisant migrer les opérateurs clandestins vers léconomie formelle régulée, contrôlée, qui offre des conditions de travail sécurisées. Et pour cela, il ny a pas 36 moyens, mais deux : alléger la pression fiscale sur les entreprises (aujourdhui énorme), et soutenir la compétitivité de ceux qui choisiront la légalité en se montrant impitoyable avec les fraudeurs, et les fonctionnaires corrompus qui les soutiennent. Titanesque chantier ? On peut au moins y réfléchir, en poser les bases. Ne serait-ce que pour honorer la mémoire des 56 victimes de Lissasfa
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