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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Majdouline El Atouabi

El Nene. “Je refuse d’être livré aux Moros”

Mohamed Taïeb El Ouazzani
retrouvera probablement
ses geôliers marocains.
(AFP)

La cavale de Mohamed Taïeb El Ouazzani, alias El Nene, célèbre évadé des prisons marocaines, a pris fin dans une artère de Sebta. Le narcotrafiquant, qui se croyait hors d'atteinte, risque d’être extradé vers le Maroc.


C’est finalement à Sebta que le feuilleton El Nene a pris fin. Sebta, sa ville natale, où il a choisi de se réfugier après son évasion de la Prison centrale de Kénitra en décembre 2007. Pourtant, avec une fortune estimée à plusieurs millions d'euros, Mohamed Taïeb El Ouazzani aurait pu se faire oublier dans une île du Pacifique, plutôt que regagner Jado,
le quartier de son enfance, et de se faire arrêter dans la Calle Fuente Caballo, une des grandes artères de la ville.

Dans la soirée du mercredi 23 avril, El Nene y paradait tranquillement, au volant d'une voiture immatriculée au nom d’un membre de sa famille, lorsqu’il fut appréhendé par un commando de l’UDYCO (unité d’élite de la police espagnole, chargée de la lutte contre le trafic de stupéfiants et le crime organisé). Selon plusieurs témoins, “l’arrestation s’est déroulée en public. El Nene n’a opposé aucune résistance, se contentant de demander ce que la police espagnole lui reprochait”. Bien qu’il devait s’en douter, ce n’est qu’au commissariat central de Sebta qu’El Nene aura droit à une “explication” : son arrestation a été ordonnée par Interpol, sur requête des autorités marocaines qui avaient émis à son encontre, le 18 décembre 2007, un mandat d’arrêt international assorti d’une demande d’extradition. Dès lors, le narcotrafiquant, qui se croyait en sécurité en Espagne, perd son sang froid. “Je suis un citoyen espagnol, vous ne pouvez pas me livrer aux Moros”, aurait-il clamé à l’adresse des policiers qui prélevaient ses empreintes digitales pour vérifier son identité.

Une arrestation “politique”
Un jour seulement après son arrestation, El Nene est transféré vers Madrid. Et dès vendredi, il se retrouve derrière les barreaux de la prison Soto Del Real, située à 45 kilomètres de la capitale espagnole. Le lendemain, il est traduit devant la Audiencia Nacional, la plus haute juridiction pénale en Espagne, où le juge Fernando Andreu ordonne officiellement sa mise en détention, dans l’attente d’une éventuelle extradition vers le Maroc. Désarçonné par la tournure que prennent les événements, le narcotrafiquant sombre dans la déprime. “Mon client souffre d’un profond état de dépression et d’anxiété”, explique son avocat, José Luis Pizzaro, dans un communiqué. Mais ce n’est pas tout. Toujours selon son avocat, El Nene menace d’entamer une grève illimitée de la faim, pour protester contre une éventuelle extradition vers le Maroc. Un procédé probablement hérité de sa cohabitation avec les détenus islamistes de la Prison centrale de Kénitra, spécialistes en la matière. Mais El Nene n’est ni barbu, ni suicidaire : “Mûrement réfléchie, sa démarche vise surtout à attirer l’attention de l’opinion publique espagnole sur son cas. Il veut politiser son affaire pour obtenir le soutien d’associations et de formations politiques connues pour leurs positions anti-marocaines”, explique cette source au ministère (marocain) des Affaires étrangères. Une hypothèse qui se rapproche de l’opinion de l’avocat Abderrahim Jamaï qui estime “qu'en tant que citoyen espagnol, El Nene pourrait invoquer les conditions inhumaines de détention dans les prisons marocaines et affirmer craindre pour sa vie dans le cas où il serait extradé. Ce qui risque de mettre l’Espagne dans une situation embarrassante vis-à-vis de son puissant lobby droit-de-l’hommiste”. Pour le moment, El Nene n’a réussi à mobiliser que les membres de sa famille et quelques proches amis. Dans la soirée du mercredi 30 avril, ils étaient ainsi une cinquantaine de personnes à manifester devant la délégation du gouvernement autonome de Sebta. Leur principale revendication : que la nationalité espagnole de Mohamed Taïb soit prise en compte avant toute décision d’extradition.

Natif de Sebta en 1975, El Nene dispose en effet de la nationalité espagnole. Ce qui, en vertu de l’article 3 de l’accord de coopération judiciaire signé entre le Maroc et l’Espagne en 1997, rend son extradition légalement impossible. Celle-ci est aussi politiquement difficile, car elle risque d’être traduite comme une reconnaissance de la marocanité des habitants musulmans de Sebta. “Loin des considérations juridiques, tout indique que l’affaire El Nene se jouera sur les plans politique et diplomatique, tempère un sécuritaire marocain. Malheureusement pour El Nene et heureusement pour le Maroc, les relations hispano-marocaines sont actuellement au beau fixe”. Un avis que partage Ignacio Cembrero, journaliste du quotidien madrilène El Pais. “Même si l’extradition d’El Nene peut sembler politiquement sensible, il est fort probable qu’elle ait lieu. Contrairement au Maroc, l’Espagne ne s’est jamais embarrassée de tabous lorsqu’il s’agissait d’extrader ses ressortissants. Ce fut le cas pour plusieurs personnes dans le passé et ce sera certainement le cas pour El Ouazzani qui dispose également de la nationalité marocaine”.

Retour à la case Maroc ?
Autant d’indices qui prêtent à l’optimisme du côté marocain. Encore sous le choc de la spectaculaire évasion de neuf détenus salafistes de cette même prison qui hébergeait El Nene, les autorités judiciaires du royaume vivent cette extradition comme une revanche. “L’arrestation d’El Nene est une nouvelle réjouissante. Nous sommes très optimistes quant à la suite des événements, nous a déclaré Khalid Naciri, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement. On s’attend à ce qu’il nous soit livré pour répondre de ses actes devant les tribunaux marocains. C’est un citoyen marocain et son extradition s’inscrit dans l’ordre normal des choses”. En attendant, le Maroc fait le forcing pour accélérer la procédure. Sur le front diplomatique, des émissaires ont été dépêchés à Madrid au lendemain de l’arrestation d’El Nene pour inciter les officiels espagnols à un maximum de coopération. Sur le plan juridique, les diverses démarches nécessaires à l’extradition sont en cours de finalisation. Les autorités marocaines disposent pour cela d’un délai de quarante jours. “Un dossier complet prouvant la nationalité marocaine d’El Nene, mais également ses antécédents judiciaires et les faits qui lui sont reprochés au Maroc, a déjà été adressé au juge Fernando Andreu de la Audiencia Nacional espagnole”, nous confie un cadre du ministère de la Justice. Si l’extradition d’El Nene paraît de plus en plus probable, le mystère reste cependant total sur le sort qui lui sera réservé au Maroc. Qu’encourt alors le fugitif devant les tribunaux marocains ? “Pour le cas des évasions aggravées de complicité et de corruption, le Code pénal marocain prévoit une peine maximale de cinq ans de prison. Mais les autorités pourraient alourdir le dossier El Nene, en y ajoutant des motifs comme l’usage de faux documents, l’usurpation d’identité et le trafic de drogue”, répond le bâtonnier Abderrahim Jamaï. Mais plus que tout, ce sont sans doute les (futures) conditions drastiques de sa détention au Maroc qu’El Nene semble le plus craindre. Auparavant habitué au faste des cellules climatisées et luxueusement équipées, il risque de vivre sa réincarcération comme le pire des supplices.



Hypothèse. Quand on est lâché par ses protecteurs…

Selon une source policière espagnole citée par le quotidien El Pais, El Nene aurait été repéré par la Guardia Civil le jour même de son entrée à Sebta. Rien de plus normal, puisque le concerné déclare lui-même dans un communiqué, publié par son avocat, avoir “traversé la frontière grâce à sa DNI (Documento nacional de identidad, la carte d'identité espagnole) qu’il a présentée aux autorités aussi bien marocaines qu’espagnoles du poste frontalier de Sebta”. Un document qu’il s’est d’ailleurs empressé de renouveler auprès d’un commissariat de Malaga, avant d’aller régler quelques questions judiciaires en suspens devant le Tribunal provincial de Cadix. Pourquoi alors attendre cette soirée du mercredi 23 avril pour arrêter El Nene, qui ne fournissait aucun effort pour être discret ? “Tout le monde savait qu’il était à Sebta. Plusieurs articles de presse au Maroc et en Espagne l’ont localisé dans cette ville. Il a pourtant fallu cinq mois aux autorités espagnoles pour réagir. La cause de ce retard ne peut pas seulement s’expliquer par les lourdeurs administratives”, s’étonne un responsable marocain. À Sebta, cependant, il se raconte que l’arrestation d’El Nene n’aurait jamais pu être possible sans la bénédiction de ses protecteurs dans les milieux du narcotrafic et de la police. El Nene, jugé trop encombrant, aurait-il été lâché par ses (ex)protecteurs ?

 
 
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