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Propos recueillis par
Mehdi Sekkouri Alaoui
Interview.
Mohamed Bensaïd Aït Idder : Le roi doit accepter la critique
Égal à lui-même, le doyen de lopposition, aujourdhui à la retraite, nous commente lactualité nationale. De laffaire Belliraj à la bougeotte de Fouad Ali El Himma, en passant par le style Mohammed VI, rien néchappe à lil critique dun homme qui a côtoyé trois rois, et trois Maroc.
Depuis votre démission de la présidence du PSU (Parti socialiste unifié) en 2005, on nentend presque plus parler de vous. Que devenez-vous ?
Je suis peut-être moins visible sur la scène publique, mais je peux vous assurer que je suis toujours très actif. Le militantisme, ça sexerce |
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également loin des projecteurs. Actuellement, je suis engagé dans trois dossiers qui me tiennent vraiment à cur. Dans la province de Chtouka Aït Baha, nous sommes en train de regrouper une cinquantaine dassociations en une fédération qui pourrait, à terme, faire beaucoup de bien à cette région. Je collabore aussi avec des centres de recherche sur des questions cruciales de notre histoire, comme la lutte pour lindépendance ou la Guerre du Rif. Enfin, je consacre beaucoup de temps à lécriture dun livre sur lArmée de libération nationale. Pour autant, je reste à la disposition du parti. Chaque fois quon a besoin de moi ou de mes conseils, je réponds présent.
Pourquoi vous êtes-vous alors retiré du parti ?
Je voulais disposer de plus de temps pour me consacrer pleinement aux activités que je viens de citer. En outre, il était tout à fait normal que je me retire pour céder la place aux jeunes, moi qui ai toujours appelé au renouvellement de la classe dirigeante du pays.
Justement, pensez-vous quil y a une relève capable de poursuivre votre combat ?
Je lespère bien. Il ny a pas que Bensaïd Aït Idder dans ce pays. À ma connaissance, nous sommes plus d'une trentaine de millions de Marocains à y vivre (Rires). Plus sérieusement, je pense que la génération actuelle a les compétences quil faut pour réussir : il me suffit de regarder mes enfants pour men convaincre. Malheureusement, elle doit également affronter énormément de difficultés pour y arriver. La conjoncture actuelle narrange pas vraiment les choses.
Comment expliquez-vous le faible score enregistré par le PSU aux dernières élections législatives ?
Vu le faible taux de participation lors de cette échéance, cest lensemble de la classe politique, et pas seulement le PSU, qui a été sanctionné. Et cest à mon avis quelque chose de normal : les électeurs nont plus confiance. Ils ont pris conscience que les élections sont devenues un véritable business, où lon se porte candidat pour servir ses propres intérêts et ceux de ses proches, plutôt que ceux de la population. Pire encore : ce qui se passe au sein même du Parlement ne donne pas envie non plus de se rendre aux urnes. Les députés sont tout le temps absents et changent de parti comme de chemise. Cest un triste constat !
Les islamistes, eux, ne semblent pas très affectés par cette situation. Pourquoi, selon vous ?
En effet, contrairement aux autres formations politiques, ils continuent de gonfler leurs rangs, parce quils sont les plus assidus et les plus présents sur le terrain. Il ny a pas de secret, ils sont très actifs et proches de lélectorat, notamment à travers le tissu associatif. Ce qui est une stratégie judicieuse à mon sens. Il faudrait que les autres partis sen inspirent et suivent cet exemple, parce qu'il ny a pas dix mille manières de reconquérir lélectorat. Mais bon, il ne faut pas oublier quils nont jamais été au pouvoir. Et cette virginité joue aussi en leur faveur.
Quel bilan faites-vous des huit ans de règne de Mohammed VI ?
Je reconnais qu'il y a une liberté relativement grande par rapport au passé. Dans le temps, il suffisait de parler du roi pour se retrouver derrière les barreaux. Mais malheureusement, malgré le discours progressiste de Mohammed VI, il ny a pas eu davancées notables. Nous ne vivons toujours pas dans une démocratie, au vrai sens du terme. Les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire sont encore exclusivement entre les mains de la monarchie. Et puis, il y a cette sacralisation autour de sa personne qui date dun autre âge. Le roi est un être humain comme les autres, quon doit certes respecter pour son rang de chef dEtat, mais qui doit aussi accepter dêtre critiqué, voire caricaturé
Sur le plan économique, le constat n'est pas plus réjouissant. Ces neuf dernières années, on a lancé une multitude de projets dont on ne voit toujours pas l'impact sur le quotidien des Marocains. La vie est de plus en plus chère, les salaires stagnent, les prix des logements ont atteint des sommets inimaginables. Tout cela naugure rien de bon.
Êtes-vous confiant en lavenir de ce pays ?
Jespère sincèrement me tromper, mais je pense que le Maroc est en danger.
Que pensez-vous du Mouvement pour tous les démocrates, récemment créé par Fouad Ali El Himma ?
Hassan II avait tenté une reconfiguration de la carte politique du pays à travers la création du FDIC (Front de défense des institutions constitutionnelles), via son homme de main, Réda Guedira. Aujourdhui, jai limpression que lhistoire se répète. Malheureusement, cette initiative napportera rien de bon à ce pays, bien au contraire. Elle ne fera que jeter davantage de discrédit sur le paysage politique. Jajouterai que cest même un sérieux danger pour loption démocratique.
Pourtant, de nombreuses personnalités, notamment de gauche, ont décidé de le rejoindre
Il y a quelques années, le Pouvoir a utilisé des hommes et des femmes de gauche pour instaurer un gouvernement dalternance, puis pour tourner la page des années de plomb avec lIER
Ce qui me fait dire que ce qui se passe aujourdhui avec Fouad Ali El Himma na rien de nouveau. Jespère seulement que les recrues de M. El Himma garderont intactes leur indépendance. Ce nest pas parce quon intègre ce genre dinstitutions quon doit tourner le dos aux valeurs quon a toujours défendues.
Le PSU était proche du parti dAl Badil Al Hadari. Quelle est votre réaction par rapport à larrestation de ses dirigeants ?
Cest totalement insensé. Surtout que les personnes en question sont très impliquées dans la vie politique marocaine et sont connues pour leur discours contre la violence et le terrorisme. On ne vient pas les arrêter comme ça, à cause d'une prétendue rencontre qui s'est tenue il y a plus dune vingtaine dannées. Dans un pays démocratique, on ne se comporte pas ainsi. Il y a une justice qui doit faire son travail avant quon ne mette des personnes aux arrêts. En tout cas, tout cela prouve une chose : chez nous, les services de sécurité sont au-dessus des lois et notre justice ne fait quobéir aux ordres.
Avez-vous limpression dassister à un retour en arrière ?
En effet, il y a beaucoup de signes qui le laissent penser. La presse indépendante est malmenée par une justice pitoyable. Les citoyens qui tiennent à sexprimer librement sont arrêtés et condamnés arbitrairement. Les enlèvements et la torture sont toujours pratiqués. Comme tout le monde peut le voir, la réalité que vivent les citoyens marocains est à mille lieues du discours progressiste et démocratique que prône Mohammed VI.
Avec le recul, que pensez-vous de son père ?
Hassan II était un grand homme dEtat, avec des compétences et des aptitudes qui lui ont permis de passer à travers les grandes étapes qua connues le Maroc. Ce nétait pas du tout facile, mais il y est arrivé. Il a même réussi quelques coups de maître, comme la construction des barrages, ou, sur le plan international, son intervention dans le conflit israélo-arabe. Cependant, il a mené ce pays sur une voie peu judicieuse tant dans le domaine politique, qu'économique et social. Aujourdhui encore, les Marocains continuent à payer le prix de ses erreurs.
Et si vous deviez comparer Hassan II et Mohammed VI ?
Cest un exercice difficile, surtout que le contexte nest pas du tout le même. Mais je dirais quil y a un écart dexpérience considérable entre les deux. Je rappelle que Hassan II a commencé très jeune à simpliquer dans la vie politique marocaine. Dailleurs, il détenait le vrai pouvoir avant quil n'accède au trône. Et il a dû batailler et user très souvent de la force pour le sauvegarder. De son temps, les élections étaient totalement truquées, les opposants jetés en prison ou poussés vers lexil. Mohammed VI, quant à lui, na même pas neuf ans de pouvoir au compteur. Il faut donc lui laisser le temps d'acquérir lexpérience de son père.
Vous ne regrettez pas davoir consacré toute votre vie au militantisme, alors que de nombreux compagnons darmes se sont enrichis et vivent confortablement aujourdhui ?
Pas le moins du monde. Encore tout jeune, je me suis battu pour lindépendance de mon pays, et jai milité plus tard pour son développement et sa démocratisation, sans jamais rien demander en retour. Jhabite peut-être aujourdhui un modeste appartement et je suis loin d'être fortuné, mais jamais je ne me suis plaint de ma situation. Bien au contraire : jen suis heureux. Parce que tout au long de mon engagement, jai pu garder intactes ma fierté et mon intégrité. Et ça, cest plus important que tout. |
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Parcours. Lopposant des trois rois
Quand il vous accueille chez lui, avec une formidable humilité (Voulez-vous que je vous prépare à manger, mon jeune ami ?), on ne se doute pas que cet homme a livré, et sans doute largement gagné, tant de combats
Son premier combat, donc, Mohamed Bensaïd Aït Idder la mené contre le célèbre Pacha Glaoui, longtemps seigneur du Sud marocain. En réaction, il est assigné à résidence par le protectorat. Lenfant de Chtouka Aït Baha, né en 1925, études primaires et secondaires à lécole Moulay Youssef de Marrakech (il a fait ses classes avec un certain Abdellah Ibrahim) est passé par lécole de lIstiqlal avant de devenir ensuite un des dirigeants de lArmée de libération du sud qui goûte, en 1958, à la sanglante opération Ecouvillon menée par lEspagne et la France, avec laide de la monarchie. Il est de la partie lors de la création de lUNFP en 1959. Quatre ans plus tard, il est condamné à mort pour complot contre la monarchie et doit quitter le pays. Installé dabord en Algérie, puis en France où il représente le mouvement marxiste-léniniste du 23 mars, il ne rentre au pays quen 1981 suite à une grâce royale. En 1983, il fonde lOADP (Organisation de laction démocratique et populaire) et arrive, un an plus tard, à se faire élire député de la région Chtouka Aït Baha. Un siège quil gardera jusquen 2007. Au sein de lhémicycle, il fait plus dune fois montre dun courage exemplaire. En 1989, il est le seul à faire référence au bagne de Tazmamart. Il est également un des fondateurs de la Koutla qui va négocier au milieu des années 90 lalternance avec un Hassan II, dont il a toujours refusé dembrasser la main. Il est le seul, là encore, à avoir appelé à voter non au référendum de 1996 sur la Constitution. Mohamed Bensaïd Aït Idder a dirigé lOADP puis la GSU (Fusion entre lOADP et dautres mouvements de gauche) jusquen 2005, date à laquelle il a dit vouloir laisser la place aux jeunes. Il garde aujourdhui des fonctions strictement honoraires au sein du PSU, nouvelle appellation de la GSU. |
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