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N° 322
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Souleïman Bencheikh

Associatif. La galaxie des droits de l’homme

Le Forum vérité et justice (ici en
sit-in devant le siège du CCDH)
fait désormais partie des
locomotives du mouvement
“droit-de-l’hommiste”.
(AIC PRESS)

LMDH, CDG, FDHN, etc. De nouvelles ONG dédiées aux droits humains ont poussé à l’ombre des deux locomotives : “Al Jam’iya” (AMDH) et “Al Mounaddama” (OMDH). Enquête.


Les envois inondent les fax et les mailing lists : à chaque en-tête sa forme et à chaque accroche son style. Pourtant, il y a comme un parfum de ressemblance entre tous ces communiqués : un même combat pour les droits humains. Tel jour, c’est le Forum des droits de l’homme du Nord (FNDH) qui annonce la tenue d’un séminaire sur la mémoire du Rif, tel autre c’est le Centre des droits des gens (CDG)
qui publie ses statistiques sur les violences que subissent les femmes… Et la liste est longue.

L’arbre ne cache plus la forêt
De la lutte contre la peine de mort au combat pour les droits des handicapés, en passant par le souci écologique, les chevaux de bataille sont nombreux. Les occasions de communiquer aussi : l’emprisonnement de militants de l’AMDH (Association marocaine des droits de l’homme) après les émeutes de Sefrou, la révocation d’avocats luttant contre la corruption à Tétouan, la célébration du 4ème anniversaire du nouveau Code de la famille… Un vent “droit-de-l’hommiste” soufflerait-il sur le pays ? En tout cas, la tenue du Forum social marocain à Bouznika, en janvier dernier, a permis au mouvement des droits de l’homme vert et rouge de compter ses rangs. Et en quelques années, la petite armée des militants s’est considérablement renforcée, rejointe par des sympathisants venus d’horizons nouveaux. Fouad Abdelmoumni, membre historique de l’AMDH et l’un de ses théoriciens, explique ainsi que “la vague de naissances de ce type d’ONG répond à des tendances, notamment le poids moindre des idéologies et des partis politiques”.

Les nouvelles associations auraient des profils qui les distinguent de leurs aînées. Ainsi, si l’AMDH a un ancrage politique marqué, les nouvelles associations de droits humains se disent exemptes d’accointances politiques et de partis pris idéologiques. À quelques exceptions près : la Ligue marocaine des droits de l’homme (LMDH) est plutôt proche de l’Istiqlal, alors que le Centre marocain des droits de l’homme (CMDH) serait d’obédience islamiste. Mais les tendances de fond sont visibles : on assiste à la régionalisation du mouvement des droits humains et à sa spécialisation. Abdelouahab Tadmouri, président du Forum des droits de l’homme du Nord (FDHN), créé fin 2006, explique ainsi que “la philosophie centraliste n’a pas d’avenir”. De fait, l’association a choisi de se concentrer sur la région du nord, déclinée sous différents thèmes : apporter un nouvel éclairage sur l’histoire du Rif, organiser des rencontres dans les prisons où étaient torturés de nombreux militants de gauche de la région, ou encore promouvoir les relations avec l’Espagne voisine. Autre différence majeure : un certain élitisme. Abdelouahab Tadmouri explique en effet que son FDHN vise d’abord un recrutement sélectif (enseignants, chercheurs, fonctionnaires), alors que, d’après ses dirigeants, l’AMDH a vocation à devenir une “organisation de masse”.

Alliances et concurrence
L’hégémonie de l’AMDH sur le mouvement des droits humains serait-elle de plus en plus contestée ? Rien n’est moins sûr, à en croire les cadors de l’Association. Abdelhamid Amine est catégorique : “Cette flopée de nouvelles associations n’a aucun impact”. “Les nouvelles ONG des droits humains ne grignotent pas sur la légitimité des associations traditionnelles. Elles n’ont pas d’apport qualitatif”, renchérit Fouad Abdelmoumni. En effet, une des grandes difficultés du nouveau mouvement des droits de l’homme est de trouver des modalités d’organisation efficaces. Fouad Abdelmoumni n’hésite pas à enfoncer le clou : “Les compétences managériales manquent cruellement. Ce sont trop souvent de simples rivalités individuelles qui poussent certaines personnes à créer leur propre structure”.

De leur côté, les fondateurs des nouvelles associations insistent sur les relations tumultueuses avec les “historiques”. “Au début, nos relations étaient exécrables avec l’AMDH, l’OMDH (Organisation marocaine des droits de l’homme) et le Forum vérité et justice, témoigne le fondateur d’une jeune structure. Pourtant, nous n’avons pas vocation à les concurrencer : nous voulons plutôt être complémentaires”.

Abdelouahab Tadmouri, le fondateur du FDHN, écarte la notion de concurrence d’un revers de la main, expliquant que “l’éclosion de toutes ces associations répond simplement à la crise économique et sociale que subissent les Marocains”. Car la petite guéguerre que se livrent les “anciens” et les nouveaux venus n’est profitable ni aux uns, ni aux autres. Les deux camps ont leurs propres préoccupations et leurs propres problèmes. Pour l’AMDH par exemple, il s’agit de canaliser ses troupes. La moindre erreur est très vite amplifiée quand elle concerne une grande association. Les émeutes de Sefrou en septembre 2007 sont là pour en témoigner quand, très vite, on a pointé du doigt la responsabilité de l’AMDH. Autre exemple, la communication désastreuse de l’ONG lors du prétendu “mariage gay” de Ksar El Kébir : la direction nationale avait été obligée de désavouer son antenne locale, coupable d’avoir accrédité trop vite ce qui s’est avéré n’être qu’une rumeur. Dans les deux cas, l’AMDH s’était retrouvée sous le feu des projecteurs… et pas du bon côté.

Pour les petites structures, c’est souvent l’inadéquation entre des objectifs très larges et des moyens réduits qui pose problème. C’est aussi le manque de visibilité qui est patent. L’originalité et la créativité sont nécessaires même en ce qui concerne le nom de la nouvelle association, tant sont nombreuses les “marques” déjà déposées. Pour le CDG (Centre des droits des gens), le pari est réussi. Quitte à tordre le concept de droits de l’homme, son fondateur, Jamal Chahdi, en a inventé un nouveau, le “droit des gens”. Créé en 1999, le CDG compte aujourd’hui, selon son leader, 1850 membres. L’association illustre parfaitement à la fois le mouvement de délocalisation et la tendance à la spécialisation des petites structures. Loin du centralisme casablancais ou rbati, le CDG a ainsi son siège à Fès, et il a préféré s’intéresser à la question éducative plus qu’aux autres. Mais il n’est encore qu’une petite étoile parmi d’autres, dans une galaxie qui a déjà deux soleils : l’AMDH, grâce à sa forte représentation géographique et sa capacité de mobilisation, et l’OMDH, qui bataille plutôt sur le champ institutionnel, parfois avec une politique “entriste”.



Rétro. De Hassan II à Mohammed VI

C’est de manière particulièrement discrète que les droits de l’homme ont fait leur entrée dans le champ politique sous Hassan II. En 1979, la naissance de l’AMDH, groupuscule alors presque clandestin, réunissant les vestiges d’Ilal Amam, consacre la naissance du mouvement. L’OMDH entre dans le jeu en 1985, avec une ligne politique plus consensuelle et bien moins frondeuse. Mais c’est au début des années 90, dans un contexte post-guerre froide, à un moment où le triomphe des démocraties occidentales consacre les droits de l’homme, que Hassan II comprend la nécessité d’encadrer ce mouvement. Il prend ainsi trois initiatives, restées presque sans lendemain de son vivant : la création du CCDH (1990), l’inscription du principe des droits de l’homme dans la Constitution (1992) et la mise en place d’un (éphémère) ministère des droits de l’homme en 1993. Puis… plus rien, jusqu’à l’intronisation de Mohammed VI. Car c’est bien le jeune monarque qui donnera au CCDH son lustre actuel, en y ralliant des opposants de l’ancienne génération comme feu Driss Benzekri. L’expérience de l’IER de 2003 à 2006 aura également contribué à alimenter le débat sur les droits de l’homme, lui conférant enfin une assise publique et, surtout, officielle. N’empêche qu’il reste bien du chemin pour une (véritable) consécration des droits de l’homme au royaume de Mohammed VI.

 
 
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