El Nene. "Je refuse d'être livré aux Moros"
Aït Idder : "Le roi doit accepter la critique"
Associatif. La galaxie des droits de l'homme
Maghreb. Le rêve brisé
Afghanistan. L'autre bourbier
Wana. Les 7 péchés capitaux
Polémique. Qui en veut à l'Islam ?
Peinture. De tons et de matières
N° 322
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Wafaa Leghzaoui

Afghanistan. L’autre bourbier

Les réformes civiles, dont le statut
de la femme afghane, devront
attendre encore longtemps.
(AFP)

Depuis la chute du régime taliban en 2001, l’OTAN s’enlise dans la guerre en Afghanistan. L’envoi de troupes supplémentaires suffira-t-il à inverser la tendance ?


Dimanche 27 avril, jour de la fête nationale, l'Afghanistan commémore la chute du régime communiste. Comme chaque année, dignitaires afghans et étrangers sont réunis à Kaboul pour le défilé militaire. Trois mille soldats, des chars et des avions de chasse… la grande parade annuelle de l'armée afghane se veut une démonstration de force particulière : l'année 2007 a été la plus sanglante depuis le
renversement des Talibans fin 2001. Mais, à peine le président Hamid Karzaï et les responsables installés dans la tribune, des tirs d'armes automatiques et des explosions retentissent. Le chef de l'Etat, aussitôt couvert par ses gardes du corps, est évacué au milieu d'une épaisse fumée noire. Les balles continuent de ricocher sur la tribune durant une quinzaine de minutes et une roquette atterrit juste devant l'estrade. Le bilan est de trois morts : un député, un chef de tribu et un enfant. L’attentat n’est pas le plus meurtrier, mais l'attaque, audacieuse, inquiète. Si les assaillants ont pu s'approcher à moins de 500 mètres des officiels, des complicités au sein des services de sécurité sont à craindre. Même le cœur de la capitale n’est plus sûr pour le chef de l’Etat, qui a déjà échappé à deux tentatives d'assassinat.

La revendication de l'attentat ne s’est pas fait attendre. Les fumées des grenades se dissipaient encore quand les Talibans s’adressaient aux médias. Le but n'était pas, selon leur porte-parole, d'assassiner le président Karzaï : “Nous ne visions personne en particulier. Nous voulions juste démontrer au monde que nous pouvions frapper là où nous voulons”. L'objectif est atteint. En ciblant le défilé d'une armée, équipée et entraînée à grands frais par les troupes étrangères, notamment américaines, les Talibans portent un coup dur à la stratégie de l'OTAN dans le pays.

L’insurrection progresse
La question de l'enlisement se pose plus que jamais. Depuis deux ans, l'insurrection progresse. Les attentats-suicides se multiplient au rythme de plusieurs par semaine et touchent désormais la région nord et l'est du pays. En 2007, plus de 8000 personnes ont été tuées, des rebelles en majorité, mais aussi quelque 1500 civils et près de 220 soldats étrangers. La police afghane a davantage souffert des violences, comptant plus de 700 hommes tués. Et en 2008, une trentaine de soldats de la Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS) sont déjà morts. Commandée par l'OTAN depuis 2003, celle-ci compte aujourd'hui 47 000 hommes provenant de 39 pays, et devrait rapidement passer à 50 000 grâce aux renforts promis par une douzaine d’Etats. Pour convaincre la communauté internationale, Washington a affûté ses arguments sur deux rapports présentés début février au Congrès américain, pronostiquant un “Etat défaillant” si des mesures urgentes n'étaient pas prises pour améliorer la sécurité et relancer les efforts de construction.

Le vœu de George Bush a été exaucé, début avril, au somment de l’OTAN. L'Alliance a annoncé le renforcement de ses troupes dans “la plus grande opération terrestre de l’OTAN hors d’Europe”. Avec ces nouveaux effectifs, l'Organisation entend “répartir les risques” pour combattre les Talibans. Car, actuellement, seuls les troupes des Etats-Unis, du Canada, de la Grande-Bretagne et des Pays-Bas sont déployés dans le sud, la zone la plus dangereuse. L’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, tout comme la France, préféraient limiter le déploiement de leurs forces à la défense du nord et de l’ouest, bien plus paisibles. Or, Ottawa menaçait de retirer son contingent de la zone des combats si d’autres pays n’envoyaient pas de renforts. Si Angela Merkel refuse catégoriquement de renforcer ou de déplacer ses troupes vers le sud, une douzaine de pays ont promis d'augmenter leurs effectifs. La France enverra ainsi 800 militaires à l'est du pays, en soutien à son contingent actuel de 1700 hommes, essentiellement basé à Kaboul. En retour, les Etats-Unis, qui viennent d’envoyer 3500 marines, déplaceront leurs troupes dans le sud du pays.

L’armée afghane est-elle prête ?
Les cassandres y voient un signe d’enlisement. L’OTAN, de son côté, tente de rassurer : le plan de sortie reste inchangé. Après l’attentat manqué contre Hamid Karzaï, l’ONU a assuré que le transfert de la sécurité dans la capitale à l'armée afghane aurait lieu, comme prévu, à l'automne prochain. La communauté internationale pourra alors commencer à retirer progressivement ses troupes. Mais certains observateurs s'interrogent sur la capacité des 64 000 soldats afghans à assurer ces nouvelles responsabilités, vu la corruption généralisée qui gangrène le pays. Depuis la fin 2001, des milliards de dollars ont été déversés pour reconstruire l'Afghanistan. Sans résultats tangibles : un rapport publié en novembre place toujours le pays parmi les cinq derniers dans l'index général de développement. L'économie est faible, le chômage explose et le taux d’analphabétisme atteint 71%, et 86% parmi les femmes. Quant aux réformes civiles, à commencer par celui du statut de la femme, elles devront attendre. D'après le discours officiel de l'OTAN, la “FIAS aide les autorités afghanes à exercer et à étendre leur pouvoir et leur influence sur l’ensemble du pays, afin de créer les conditions propices à la stabilisation et à la reconstruction”. Mais, la veille même de l’attentat, le président Karzaï ne se privait pas de tancer les Américains sur leur conduite de la lutte contre les talibans. Dans une interview accordée au New York Times, le chef de l'Etat afghan réclamait plus d'autonomie de décision pour les autorités locales. Il se plaignait aussi des pertes civiles causées par les opérations des soldats étrangers.

Ces actions et les “dommages collatéraux” qui en résultent rendent la population de plus en plus méfiante, voire hostile, à l'égard de la force internationale. Et pour ne rien arranger, des seigneurs de guerre opposés au gouvernement rejoignent les rangs des insurgés, imités en cela par des trafiquants de drogue, gênés par la présence militaire étrangère, engagée dans la lutte contre la culture du pavot.

Indubitablement, l’ennemi d’hier a changé et la stratégie de l'OTAN semble mise en échec. Plus qu'à la reconstruction du pays, c'est à éviter le renversement du pouvoir pro-occidental, installé après l'éviction des Talibans, que la communauté internationale s'emploie désormais. Et il n'est pas sûr que l'envoi de troupes supplémentaires suffise à inverser la tendance.



Drogue. La guerre de l'opium

L’Afghanistan fournit aujourd’hui 93% de l’héroïne mondiale, une manne financière considérable pour les Talibans. La production du pavot, qui sert à fabriquer l’opium, lui-même composant essentiel de l’héroïne, est en constante progression. Selon un rapport de l’ONU, la production d'opium a fait un bond de 34% en 2007 et devrait continuer de croître en 2008, bénéficiant de liens avec des notables puissants dans le pays et en relation avec des réseaux de trafiquants internationaux. La valeur à l'exportation est ainsi estimée à près de 4 milliards de dollars, soit plus du tiers du PIB du pays… qui constituent le trésor de guerre de l'insurrection. La lutte contre le trafic de drogue est donc devenue une priorité sécuritaire pour le pays. Les forces de l’OTAN et la police locale multiplient ainsi les offensives dans le sud, véritable grenier à pavot. De nombreux programmes sont également développés pour éradiquer les 193 000 hectares cultivés et inciter les paysans à adopter des cultures alternatives. Mais ces derniers, souvent pauvres et endettés, subissent également la pression des Talibans qui protègent les champs de pavot comme les routes empruntées par les trafiquants.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés