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Propos recueillis par
Youssef Aït Akdim
Interview.
Abdelwahab Meddeb. La charia est une hypocrisie !
Bio express.
1946. Naissance à Tunis, dans une famille de lettrés traditionnels.
1979. Sortie de Talismano, son premier roman.
1983. Traduit vers le français le chef-duvre de Tayeb Salih, Saison de la migration vers le Nord.
1991. Doctorat Ecriture et double généalogie à lUniversité dAix-Marseille.
1997. Crée lémission Cultures dislam sur France Culture, quil continue danimer.
2002. Reçoit le Prix François Mauriac pour La maladie de l'islam.
2004. Publie Face à l'islam, un livre dentretiens.
2006. Sortie de Contre-prêches, recueil de chroniques radiophoniques.
2008. Parution de Sortir de la malédiction, L'islam entre civilisation et barbarie. |
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Nietzschéen et adepte de la philosophie à coups de marteau, Abdelwahab Meddeb revient à la charge avec un nouvel essai polémique : Sortir de la malédiction, lislam entre civilisation et barbarie (Éditions du Seuil, janvier 2008). Un livre dans lequel lintellectuel franco-tunisien assume un discours laïque et érudit. Entretien.
Vous publiez Sortir de la malédiction. Pourquoi un nouveau livre sur lislam ?
Ce livre est le quatrième volet dun quatuor, ouvert en 2002 par La |
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maladie de lislam. Deux autres livres ont suivi, Face à lislam et Contre-prêches. La cible critique reste la même, mais le sujet et langle dattaque peuvent changer. Les deux derniers livres du quatuor (Contre-Prêches et Sortir de la malédiction) ont un lien évident avec lactualité : la crise patente des pays dont la généalogie est lislam.
Le temps est venu de livrer des propositions ?
Avec ce dernier livre, il y a comme la volonté de clore une série. Il sagit bien de déceler, dans lurgence, des solutions. Jai organisé mon argumentaire autour de quatre grandes problématiques : dabord, la relation avec le droit (le divin et le positif), ensuite la violence au nom de Dieu, enfin, la question de laltérité doublement traitée, avec le rapport à la femme et à létranger. Cette dernière question ma assailli lors dun séjour en Egypte, juste avant les attentats de Louxor. Jai été choqué par un discours de déresponsabilisation, qui accuse létranger du mal qui est en soi. Le terrorisme qui prend pour cible létranger apparaît comme le passage à lacte dun discours xénophobe majoritaire dans la population.
Faut-il, alors, tout mettre sur le compte de la religion ?
Lislam, avant lavènement de la modernité occidentale, était porteur davancées sociales et politiques. La dhimmitude (ndlr : le statut politique et juridique accordé aux juifs en échange du paiement d'un tribut) était considérée comme un moindre mal pour la reconnaissance de lautre. Cest une forme de tolérance qui était reconnue jusquà Voltaire et Locke. À la même époque, le catholicisme était beaucoup plus exclusiviste. Et toutes les dispositions juridiques que contient le Coran constituent une avancée par rapport à la Torah : les femmes héritent, elles ont un statut juridique. Le problème de lislam, cest que toutes ces avancées deviennent dérisoires avec la rupture de la modernité.
Comment expliquer, par exemple, que la notion de liberté reste si étrangère à la pensée musulmane ?
La modernité occidentale fait émerger la notion dun sujet juridique autonome, fondé à la fois sur légalité et la liberté. En droit musulman, ce principe de liberté est le grand absent. On peut comprendre quhistoriquement, le communautaire primait sur lindividuel. Récemment encore, lArabie Saoudite a diffusé un document ouvertement polémique, réfutant larticle 18 de la Déclaration universelle des droits de lhomme, article qui proclame la liberté de conscience. Au-delà du raisonnement tautologique qui anime ce mauvais pamphlet, le point aveugle de son raisonnement demeure celui qui met en jeu la notion de liberté. Dans une réflexion à deux voix sur les résonances entre Islam et Europe, Jamal Eddine Bencheikh et André Miquel avaient justement constaté que la seule question qui nest pas partagée est celle de la liberté. Nul doute, la liberté est un concept totalement moderne inconnu des pensées traditionnelles.
Doit-on alors liquider lislam parce quil na pas eu de choc de modernité ?
Lenjeu de mon livre a peut-être été mal compris. Mes amis dorigine chrétienne et juive sont, au pire des cas, dans le post-christianisme ou le post-judaïsme. Pour être modernes, il est nécessaire de vivre la rupture. Et celle-ci nimplique pas la liquidation de la tradition, cest tout un art que de perpétuer un dialogue intime avec ce qui reste de cette tradition après lavoir trahi. Disons que je passe au crible tout ce qui me vient de lislam, et que je me défais de ce qui ne peut correspondre à ce que jaime de mon époque. Ce qui reste de cet examen me paraît très fécond.
Justement, dans votre dernier essai, vous appelez à abandonner la charia
Sagissant du droit, les islamistes font un usage politique de la charia, laquelle devient pour eux un signe idéologique. Ils injectent une puissance juridique là où elle nexiste pas dans le Coran. Par exemple, le droit des affaires en Arabie wahhabite est de fait totalement américain, mais on lhabille systématiquement dune référence à la charia. Regardez lhypocrisie de la finance et de la banque islamiques
Faut-il abandonner la charia parce quelle est archaïque, inégalitaire ou seulement hypocrite ?
Tous les philosophes et historiens du droit constatent que 80% du droit chariîque na aucun fondement coranique. Lattachement à un tel droit procède de lidéologie identitaire, celle qui veut se construire dans la distinction. Du reste, cet archaïsme juridique (qui correspond à un état anthropologique strictement patriarcal) est peut-être encore celui de lArabie, mais plus du tout celui dune majorité de Maghrébins.
Labandon de la charia doit-il commencer par les Constitutions ? En réalité, les droits particuliers ne sont-ils pas déjà laïques ?
En tout cas, ce nest pas assumé en tant que tel. Il faut reconnaître les droits spéciaux (le droit du travail, le droit du commerce international) comme des droits modernes. En même temps, les Constitutions de la majorité des pays de culture musulmane reconnaissent encore le droit islamique. Force est de constater quaujourdhui la construction juridique de ces pays est bancale. Plusieurs temporalités se superposent. Une première temporalité est archaïque, elle trouve lorigine du droit en Dieu : cest la charia. La deuxième temporalité est autoritaire, elle fait triompher le droit du prince (là on est contemporain de Bodin et de Hobbes). La dernière temporalité, contemporaine, est celle du droit des transactions internationales. Personnellement, je ne sais pas comment articuler ces temporalités.
Vous pensez que le dépassement de la charia est principalement un travail de législateur ?
Cest un travail de juristes. Quand on fait le diagnostic de la charia, cest à la fois une construction idéologique et un marqueur identitaire. On est bien au cur de la manipulation. Il y a besoin dun texte technique, précis, pour définir létat du droit, et mettre le doigt sur le grand écart entre ce quon déclare et ce qui est vraiment. La deuxième étape serait celle du législateur. Quen est-il de cet Etat où cohabitent, au sein de la personne, trois temporalités : celle de Médine, celle du 17ème siècle et une dernière, contemporaine ?
Dans votre livre, vous abordez la question de lapostasie. Pourquoi cette crispation autour de la liberté religieuse en terre dislam ?
Lapostasie est un très bon exemple de lhypocrisie de la charia. Supposons que le Coran soit la parole de Dieu. La condamnation à mort de lapostat, parce que cest de cela quil sagit, nest pas dans le Coran. Elle est au mieux dans le Hadith, parole humaine, même si on a rechargé la figure symbolique du prophète. Ensuite, on observe que lapostasie a existé dans le droit canon, à une certaine époque de la chrétienté. Sa condamnation absolue a correspondu à un temps de lhistoire, celui de lexclusivisme théologique. Maintenant, le pape ne pouvant plus condamner à mort lapostat, déclare lapostasie comme un péché mortel. Il y a eu donc évolution chez les catholiques. Une telle évolution peut aussi advenir en islam. Dautant que la condamnation à mort de lapostat est en contradiction avec larticle 18 de la Déclaration universelle des droits de lhomme qui prône la liberté de conscience et le libre choix de sa religion. Que peuvent faire les pays musulmans se réclamant de la charia contre les conversions de musulmans au christianisme ? Cest dailleurs un mouvement qui est appelé à se poursuivre.
Ces conversions ne sont-elles pas de nature à renforcer les islamistes, qui les vivent comme une provocation ?
La réalité, cest quaujourdhui des non-musulmans entrent en islam et que des musulmans en sortent. Les musulmans participent à la réalité mondiale, or la conversion est un impensé islamique. Sur la question de lapostasie, on est passé dans le christianisme de la condamnation à mort à la condamnation à lenfer, cest ça la laïcité.
Assumez-vous la part de provocation dans votre pensée ?
Cest dans ma manière. Et de ce point de vue-là, laspect provocateur peut faire réfléchir. Je me réclame de la fidélité infidèle de Derrida.
Les islamistes avancent souvent lidée quils sont majoritaires. Que privilégier : la démocratie ou la laïcité ?
Il faut un combat de tous les jours contre la manipulation par la charia. Les laïcs sont une minorité dans nos pays. Je suis favorable à une pensée de la confrontation front contre front. Je pense que les grands débats se jouent à 10% de laïcs contre 10% de jihadistes. Si nous devions être engagés dans une guerre implacable, un seul camp triomphera, et le reste de la société suivra le vainqueur. Il est nécessaire en tant quindividu de pouvoir agir librement. Fais ce que tu veux, tant que tu ne minterdis pas de penser comme je lentends, de boire du vin ou de choisir ma foi.
Etes-vous plutôt optimiste ou pessimiste ?
Je suis de ce point de vue-là profondément nietzschéen : un désespéré positif. Je vois le tragique dans lhomme. Jestime que linterprétation globale, globalisante de lislam ceux parmi les islamistes qui savent jouer des mots ne disent jamais totale est une vision totalitaire. Et les idéologies totalitaires sont construites sur le principe de mort. Comme, malgré tout, chez lhomme, cest le principe de vie (et de survie) qui triomphe, je suis optimiste.
Malgré tout ?
Ce qui me reste après mêtre défait de ce qui nest pas moderne dans lislam, cest cette manière quil y a en lui de préserver lénergie grecque du souci de soi, de la beauté, à travers larchitecture ou la passion des jardins et de la poésie, par exemple. À ces conditions là, je serais un musulman du libre choix, plutôt que par contrainte ou par héritage. |
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