Sexualité. Demain, la pilule
Lissasfa. La vie après le drame
Évadés de kénitra. Plus que 8 !
USFP. Et si Elyazghi restait ?
Football. Lemerre en questions
Analyse. Des syndicats et des grèves
Télévision. Carton jaune pour Al Jazeera
Rallye. Orage mécanique
Etats-Unis. Obama est OK
Birmanie. L'effet Nargis
Automobile. La guerre des prix
Abdelwahab Meddeb. "La charia est une hypocrisie !"
Sortie. America, America
Rencontre. Le kiosquier intello
Cinéma. Fenêtre sur courts
N° 323
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par
Sanaa Elaji

Rencontre.
Le kiosquier intello

Mohamed El Mardy,
Rubio pour les intimes.
(TNIOUNI)

Mohamed El Mardy n'est pas un vendeur de journaux comme les autres. Son kiosque, planté en face du Parlement à Rabat, voit défiler une faune qui partage avec “Rubio” sa passion : la lecture.


Il s’appelle Mohamed El Mardy, mais à Rabat, tout le monde le connaît sous le surnom de Rubio. Son kiosque à journaux, planté depuis une vingtaine d’années à côté du café Balima et en face du Parlement, est devenu, au fil des ans, le rendez-vous obligé des journalistes et écrivains de la capitale. Ces derniers en ont fait une sorte de point de
ralliement, et de son tenancier un véritable ami. Rencontre avec un homme qui vit des mots, au propre comme au figuré.

D’où vient le surnom de Rubio ?
Figurez-vous que j’avais les cheveux blonds. Je suis originaire d’Oujda, et là-bas, tous les blonds s’appellent Rubio (rires). Malheureusement, une brûlure a emporté toute ma chevelure. Il ne me reste que le surnom…

Vous tenez un kiosque de journaux à Rabat. Comment avez-vous atterri dans ce métier ?
Dans les années 70, j’étais serveur dans un café et je m’étais lié d’amitié avec des vendeurs de journaux. Ils me prêtaient des magazines, que je me contentais de feuilleter en regardant les images, vu que je ne savais pas lire. Un incendie a détruit le café où je travaillais et je me suis alors retrouvé sans travail. Et ce sont mes amis vendeurs de journaux qui m’ont aidé à me lancer dans le métier. Jusqu’à ce que je m’installe devant le café Balima, en 1987.

Vous vendiez des journaux, alors que vous étiez analphabète ?
Je vais vous raconter une anecdote, que je n’oublierai jamais. Un jour, un client français s’est présenté chez moi et a demandé L’Evénement du jeudi. Je me suis mis à le chercher n’importe où, alors qu’il était posé là, juste devant moi. Le client, qui s’en est aperçu, s’est servi en me lançant : “Monsieur, quand on ne sait pas lire, on ne vend pas de journaux”. C’est un ami, présent ce jour-là, qui m’a traduit sa phrase. Bien sûr, cela m’a fait mal.

C’est alors que vous avez décidé d’apprendre à lire ?
Vous savez, je n’ai jamais été à l’école. Et c’était effectivement frustrant de vendre des écrits sans pouvoir même déchiffrer ce qu’il y a dessus. Ce sont encore mes amis qui m’ont aidé à apprendre à lire et à écrire. Je ne les en remercierai jamais assez.

Et aujourd’hui, vous lisez ce que vous vendez ?
Chaque soir, je lis pratiquement tout ce qui est édité, journaux et livres. Je suis bien obligé de le faire, car je dois en discuter dès le lendemain avec mes amis journalistes et écrivains. Mais des fois, je suis bien obligé de leur demander de m’expliquer des mots et des expressions que je n’ai pas compris…

Est-il vrai que vous allez écrire vos mémoires ?
En effet, je suis en train de les écrire et je pense bientôt les faire éditer. Mais je ne sais pas encore si je vais citer nommément les personnalités et les intellectuels dont il y est question…

Selon votre longue expérience de vendeur de journaux, pensez-vous que les lecteurs sont de moins en moins nombreux ?
J’espère toujours que l’Etat censure un journal. Car dès qu’il le fait, ses ventes explosent. Pour les livres, c’est une autre histoire. Ce sont surtout des ouvrages pratiques ou utilitaires qui se vendent le mieux, en des occasions bien définies. On dirait aujourd’hui qu’on ne cherche qu’à passer le permis pour conduire une voiture, mais la réparer quand elle tombe en panne n’intéresse personne. Tout le monde veut émigrer aux États-Unis… mais personne veut apprendre à parler anglais.

Votre kiosque, situé devant le Parlement, vous offre une vue imprenable sur notre scène politique…
Ce que je vois, ce sont surtout les manifestations de diplômés chômeurs. J’avoue que j’ai du mal à comprendre ces gens. Ils ont le droit de protester, mais tout en étant créatifs, au lieu de ressasser depuis des années le même discours, aussi vide que celui des partis politiques. Ils ne se renouvellent pas, ne se remettent pas en question. Résultat : ils passent leurs journées à dormir devant le Parlement.

Vous n’êtes pas un peu dur, là… ?
Personnellement, je ne lie pas leur situation à la question de l’instruction, qui demeure quelque chose d’indispensable et qui, à la limite, n’a rien à voir avec un droit à l’emploi. Moi-même, je me suis débrouillé tout seul pour m’en sortir. Tout cela à force de volonté, sans rien demander à personne.

Hormis la lecture, vous avez d’autres passions ?
Ma vie, ce sont les livres. Je descends dans mon garage et là, je plonge dans mon monde à moi, fait de milliers de livres…

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés