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Cinéma. Fenêtre sur courts
N° 323
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Cinéma.
Fenêtre sur courts

Percussion Kid,
de Mohamed Achaour.
(DR)

Avec une moyenne d'un nouveau film par semaine, la production de courts-métrages est en plein boom. Mais cette vitalité ne sert pas toujours la qualité…


Il court, il court, le court-métrage marocain. En une poignée d’années, le petit format du cinéma s’est multiplié comme des cellules dans un bouillon de culture. Cent quarante-huit : c’est le nombre de candidatures dans lequel il a fallu farfouiller pour sélectionner les vingt-huit de la compétition au dernier Festival national du film de Tanger. “La dernière décennie, il en sortait trois ou quatre par an. Aujourd'hui, on en est à un rythme d'un court-métrage par semaine”,
assure Mohamed Bakrim, chargé de Communication au Centre cinématographique marocain (CCM).

Une rétrospective au festival Côté Court de Pantin par-ci, un panorama à la Mostra de Venise par-là, une 3ème édition du Festival du court-métrage et du documentaire qui vient de se boucler à Casa, passant le relais à la prochaine compétition méditerranéenne de Tanger, sans oublier le Prix Mohamed Reggab, les ateliers ONA, les sessions nocturnes de l’Esav de Marrakech, le concours annuel du CCM… Vaille que vaille, malgré sa petite durée (moins d’une heure officiellement, vingt minutes en moyenne) et son propos parfois bizarroïde (enjeu expérimental oblige), le court-métrage marocain semble faire son entrée dans la cour des grands.

Une preuve du dynamisme cinématographique marocain, un signe que la relève est assurée ? “À voir”, répond-on prudemment, tant du côté des réalisateurs que parmi les producteurs. Car quantité ne rime pas forcément avec qualité. “Le niveau est majoritairement innommable”, tranche sévèrement Sarim Fassi Fihri, président de la Chambre nationale des producteurs. “Des Renault 4 à côté de monoplaces de Formule 1, métaphorise le réalisateur Mohamed Ali El Mejboud. C’est l’effet que ça fait quand on se retrouve dans des festivals internationaux”.

Manque d’audace
Faouzi Bensaïdi, repéré par André Téchiné grâce à son court La Falaise, primé dans vingt-six festivals, n'est pas plus tendre. “Cela manque d’audace. On a l’impression que l’ambition qui s’en dégage, c’est de passer réalisateur de téléfilm à 2M. Pourquoi pas ? Mais pas à vingt ans ! Il faut se lâcher, d’autant que c’est un format dont l’enjeu économique n’est pas comparable avec celui d'un long-métrage”. Le court-métrage marocain serait-il à court d’idées ? “En tout cas, ce n’est certainement pas un problème de moyens, poursuit Bensaïdi. Au Maroc, on est dans une situation d’enfants gâtés, quand on voit tout ce que le CCM donne comme argent”. Mais la politique volontariste (voire productiviste) du CCM s’est révélée à double tranchant. Dans le collimateur, une loi sur l’industrie cinématographique (votée en 2001 mais véritablement appliquée qu’à l’arrivée de Noureddine Saïl à la tête du CCM en 2004), stipulant que toute société de production doit produire trois courts-métrages ou un long pour obtenir ou renouveler son agrément et être officiellement enregistrée. “En l’absence d'une loi spécifique à l’audiovisuel, les sociétés n’ayant rien à voir avec le cinéma doivent s’y plier”, explique Sarim Fassi Fihri.

Aux yeux de Mohamed Ali El Mejboud, “ce n’était pas tant pour encourager le court-métrage que pour réguler le secteur de la production”, les sociétés poussant comme des champignons depuis quelques années (500 au total, dont 140 créées entre 2006 et 2007, mais seulement une dizaine en activité régulière, précise-t-on au CCM). Ramenés au rang de formalité administrative pour des “usines à pub qui avaient juste besoin d’un passeport pour continuer”, de nombreux courts-métrages ont souffert d'une production bâclée : deux jours de tournage, techniciens en sous-effectif, décors non appropriés, métrage de pellicule insuffisant…

La règle des trois
“De petites sociétés se sont mises à la recherche de projets de courts comme si elles achetaient trois kilos de patates au marché”, ironise Youssef Barrada, auteur de nombreux courts autoproduits et n’ayant pas réussi à pénétrer le cercle “formel” de l’industrie du cinéma. “Même celles ayant pignon sur rue sont frileuses quand tu leur amènes un scénario de court-métrage”, poursuit celui qui, reçu par l’une d’elles, s’est vu proposer un… poste de monteur. “Le court-métrage ne présente aucun intérêt économique pour le producteur”, concède Fouad Chella, patron de la société Dreamaker à Marrakech. Nécessitant un budget allant de 200 000 à 500 000 DH – la moitié d’un téléfilm – le court-métrage n’en est pas moins promis à une diffusion ultra confidentielle (au Maroc, il n’y a guère que la salle du 7ème Art de Rabat, qui appartient au CCM, qui projette systématiquement un court à chaque séance), pour son côté un peu élitiste, voire hermétique, aux antipodes du divertissement.

C’est justement la portée expérimentale du court-métrage, indispensable école de réalisation, qui incite les jeunes réalisateurs à jouer le jeu de la “loi des trois”, ne serait-ce que pour se faire les dents. “C’est donnant donnant. Mais l’essentiel est de s’entraîner, de se créer un univers personnel, au risque d’être un peu opaque”, reconnaît Yassine Fennane. Après TrustFighter, réalisé dans le cadre du Prix Mohamed Reggab avec Ali N’, et Petite blessure, produit par Sigma mais “jamais sorti”, le jeune réalisateur a enchaîné trois courts-métrages – Chemise blanche, cravate noire, El Aroubi et Dangerman - dans le cadre de l’agrément avec Image Factory, quitte à rapidement expédier l’un pour soigner l'autre. “On ne peut pas cracher sur des opportunités d’avoir une liberté totale de création. Cela, ça n’a pas de prix”, insiste-t-il. “Soyons honnêtes, poursuit Mohamed Ali El Mejboud, la loi des trois courts permet aussi au réalisateur de décrocher sa carte professionnelle”.

Réglementer à outrance
“Dans une démocratie de création, il faut accepter que le mauvais côtoie le bon, la sélection naturelle faisant le reste”, estime Mohamed Achaour, philosophe. Encore faut-il qu’une vraie culture cinéphilique de production aide le bon à émerger et devenir meilleur. "Il n’y a généralement pas cet esprit, cette volonté de découverte d’un jeune réalisateur", regrette Mohamed Mouftakir. Le lauréat du Grand Prix de Tanger 2007, avec Fin de mois, dit avoir exceptionnellement trouvé son bonheur, pour Chant funèbre, dans sa collaboration avec Dreamaker. “Je crois en ces auteurs, assure Fouad Chella, cela signifie avoir une affinité avec eux, une vision de leur carrière”.

Pour mieux filtrer les intentions des sociétés produisant des courts-métrages, la fameuse “loi des trois courts” s’est durcie en début d’année : “Les trois courts proposés doivent faire au minimum 15 minutes et être réalisés par trois cinéastes différents ayant au moins une carte d’assistant. Un film sur trois au minimum doit être entièrement tourné en pellicule, une commission de visionnage vérifie leur qualité et la comptabilité doit être clairement et distinctement établie pour chaque film", énumère Mohamed Bakrim. D’apparence plus pertinente, la nouvelle loi a aussi ses détracteurs.

“Les bonnes intentions du CCM sont là, mais il y a erreur sur les critères, déplore Mohamed Ali El Majboud. Ils déroulent le tapis rouge à coups d’incitations fiscales pour les tournages étrangers, mais ils s’entêtent à vouloir étouffer la production nationale en la réglementant à outrance”, note Youssef Barrada. “Cette histoire de carte, c’est une aberration, ce n’est en rien un gage de talent, poursuit Mohamed Achaour, dont le premier court, Percussion Kid, produit par la SNRT (dans la continuité de la Masterclass Marrakech/Tribeca de novembre 2005) et tourné en vidéo, a été primé à au Caire et à Milan. Pourquoi un jeune de vingt ans devrait-il en attendre cinq de plus avant de prétendre au fonds d’aide ?”. À fortiori quand il s’agit de court-métrage, précisément fait pour s’ouvrir aux nouveaux venus. “On dit vouloir créer une industrie du cinéma, mais ce sont souvent les têtes brûlées qui la tirent vers le haut”, poursuit Youssef Barrada. Les chaînes publiques, qui n’offrent guère de place au court-métrage marocain hors grille du ramadan, sont exhortées à “davantage l’encourager dans un esprit de découverte puis fidélisation des jeunes cinéastes, estime Mohamed Achaour. Après tout, beaucoup vont forcément revenir vers la télé de temps en temps, c’est donc un investissement”. Une alternative à explorer pour que le court-métrage marocain ne pâtisse plus de politiques à courte vue.



Rendez-vous. Promenades des courts

Du 15 au 17 mai, le 3ème Festival du court-métrage de Sebou à Kénitra, découvrez Tariq de Driss Roukhe et Rachid Zaki, Mannequin de Bousselham Eddaïf, Fin de mois de Mohamed Mouftakir, Shift+Suppr de Jihane El Bahhar et Choufoni de Omar Moul Douira. Vendredi 13 juin, Soirée spéciale courts-métrages (2006-2007) à l’Institut français de Casa avec à nouveau Mannequin de Bousselham Eddaïf et Shift+Suppr de Jihane El Bahhar, mais aussi L’Homme qui court de Narjiss Tahiri, Le Chant de l’exil de Rita El Quessar et Sellam, centre d’accueil de Youssef Britel. Enfin, du 23 au 28 juin, cap sur la 6ème édition du Festival international du court-métrage méditerranéen de Tanger, histoire de confronter nos petites histoires au meilleur du cru régional.



Sélection. Courtsmais bons

Petite sélection subjective de 15 courts-métrages de bon augure.
• Cadre de Wahid El Moutanna : plan fixe sur plusieurs générations d’une famille marocaine.
• Percussion Kid de Mohamed Achaour : le rythme dans la peau d’un gamin des montagnes
• Ali J’nah freestyle de Hicham Lasri : trip d’un jeune chauffeur de bus anti-système.
• Papillon de Mohamed Ali El Mejboud : un père de famille qui pète les plombs.
• Fin de mois de Mohamed Mouftakir : mystères autour d’un jeune couple, la nuit.
• Balcon Atlantico de Mohamed Chrif Tribak et Hicham Falah : leçons de séduction à Larache.
• Chapelet de Layla Triqui : balade nocturne et intimiste d’un gamin dans sa propre maison.
• Chemise blanche, cravate noire de Yassine Fennane : un cadre perd les pédales.
• Sacrifake de Osmoz : course contre la montre d’un môme de Sidi Moumen.
• Amal de Ali Benkirane : espoirs déchus d’une petite fille qui voulait être médecin.
• Shift+Suppr de Jihane Bahar : dans la tête d’un scénariste en panne de situation.
• Mort à l’aube de Hicham El Jebbari : dernier jour d’un condamné.
• Histoires de bonnes femmes de Hamid Faridi : quotidien d’une femme victime de violence.
• Le Dernier cri de Hamid Basket : regard silencieux d’un enfant sur l’adultère.
• La Danse du fœtus de Mohamed Mouftakir : hallucinations d’une jeune femme qui avorte.

 
 
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