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Par Wafaa Lrhezzioui
Reportage.
Lissasfa. La vie après le drame
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La famille Hakimi, qui a perdu
un fils dans lincendie, vit dans
une baraque de fortune,
à quelques pas de lusine.
(TNIOUNI)
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Ils ont perdu une fille, un frère, une mère ou un voisin dans lincendie de Lissasfa. Ils ont reçu des bouteilles dhuile, des pains de sucre et des billets de banque comme réponse à leur soif de révolte. Mais la douleur persiste
Policiers, gendarmes, fourgonnettes estampillées Sûreté nationale ou 4x4 banalisés
en dix jours, les habitants de Lissasfa nont jamais autant vu défiler les autorités dans leur quartier. Une douzaine dagents font le pied de grue, accroupis au bas de limmeuble calciné. Des barrières refoulent les curieux, comme le bus jaune qui ramène les |
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enfants de lécole. Celui-ci est bien obligé d'emprunter une piste attenante, où dautres gamins jouent avec des bouts de bois, des cailloux et des emballages cartonnés. La vie a presque repris son cours dans cette banlieue de Casablanca. Presque. Dans une baraque de fortune, construite à proximité de la fameuse usine Rosamor, la famille Hakimi tente de faire son deuil. Elhoucine aurait eu 18 ans en juin. Il na pas pu échapper aux flammes. Cétait le deuxième de la famille et il travaillait depuis lâge de 15 ans, raconte, avec un calme résigné, sa mère. La voix est douce et le regard présent. Détachée, sa préoccupation principale est de corriger lerreur de certains journaux, décrivant sa voisine comme la mère dElhoucine. Laîné de la famille, Mustapha, travaillait également chez Rosamor Ameublement. Malade, il sétait fait porter pâle ce funeste samedi. Dès les premières flammes, il sétait précipité au secours des employés. Plusieurs jours après le drame, il se repasse avec dautres rescapés et témoins le film de la terrible journée. Dans le quartier, beaucoup de versions circulent, mais toutes saccordent pour critiquer lorganisation des secours. Leau narrivait pas jusquau troisième étage et il ny avait pas doxygène dans les ambulances, sénerve Mustapha.
50 000 dirhams. En espèces !
Pour apaiser la douleur des familles des victimes, anxiolytiques et autres calmants ont été délivrés par les médecins du CHU Ibn Rochd. Chez les Hakimi, les boîtes de Ludomil, un antidépresseur, et de Manef, concentré de vitamines, passent de main en main. Et dautres ordonnances nont pas encore été utilisées. Langoisse nest pas seulement due au traumatisme psychologique. Pas facile doublier un fils, un frère. Plus difficile encore de survivre avec un revenu en moins. Ici, il reste cinq enfants pour subvenir aux besoins de la famille, mais dautres ont perdu plusieurs membres. Du coup, pour consoler les proches des victimes, le soutien a aussi été financier. Deux représentants du roi, en costume-cravate, sont venus présenter leurs condoléances avec une enveloppe, affirme, presque fière, la mère. Le prix dune vie à Lissasfa ? 50 000 dirhams. Pas de chèque. Mais du liquide, plus discret, et des prières pour tout reçu. Une somme confortable pour cette famille plus que modeste. Le prix du silence pour une militante locale de lAMDH, qui appelle ces familles à dénoncer les conditions du travail ouvrier. Quelques-unes des familles des victimes ont été amadouées. Il devient alors difficile de les mobiliser, argue la jeune femme. La famille dElhoucine, elle, ne se bâillonne pas et prépare un dossier pour obtenir lallocation décès de la CNSS. Il travaillait depuis trois ans mais na été déclaré que 21 jours, proteste son frère. En outre, il nétait pas employé directement par Rosamor Ameublement, mais par Tectra, une société dintérim. Dautres étaient aussi salariés dune troisième boîte, Sharpa, en mission temporaire dans lusine de matelas, détaille t-il.
Les autorités nous ont promis de compléter tous les points de retraite et de rectifier les irrégularités, tient à rappeler Samir. Cet étudiant en école dingénieurs a perdu son frère dans la catastrophe. Aïssa Aït Elhaj, 23 ans, était laîné de la famille et la seule source de revenu. Il faisait vivre son père, ses quatre frères et surs, sa femme et sa fille. Lui aussi était salarié de la société dintérim Tectra. À peine ses heures à lusine effectuées, le jeune homme sattelait à un deuxième job. Avec trois collègues, ils rejoignaient un petit garage quils avaient monté pour, qu'un jour, ils n'aient plus besoin daller à lusine. Cétait du provisoire, explique son frère. Il avait quitté lécole pour que je puisse poursuivre mes études, ajoute-t-il, les larmes aux yeux. La famille avait déménagé lannée dernière de Sidi Bennour pour la zone industrielle de Casablanca. Au 1er étage dun immeuble moderne, leur tristesse se fond avec la sobriété du salon. Samir accueille famille, amis et voisins venus présenter leurs condoléances. Ils partagent son souvenir autour dun verre de thé, gracieusement offert par les autorités locales. Le caïd darrondissement nous a apporté des produits alimentaires, du sucre, du thé, de lhuile ou du miel. Il énumérait ce qui venait du président de la commune, du gouverneur et du Parlement, rapporte Samir.
Papa est au travail
Assis à ses côtés, son père accuse toujours le coup. Il a longuement pleuré et peine toujours à évoquer le souvenir de son aîné. Mon frère était talentueux. Il a commencé comme couturier à 1000 dirhams par mois pour gravir les échelons. Il était devenu coupeur et gagnait 2250 dirhams, rappelle alors Samir. Pour conjurer le sort, il regarde Fatim-Zahra, sa nièce, tenir la photo de son père décédé. Du haut de ses trois ans, la fillette ne réalise pas encore le drame. Quand on lui demande où est son papa, elle répond, timide et souriante à la fois : Au travail. Et, sur la colline surplombant lusine, elle montre du doigt les ruines noircies du bâtiment. On nous a promis de la scolariser dans une école privée. Espérons quils tiendront parole, plaide Samir. Avant de tempérer : Faut pas être ingrat !. Après lenterrement, sa famille a également reçu une autre visite du caïd avec une enveloppe garnie de billets. Un don de 30 000 dirhams pour ma belle-soeur et 20 000 pour mon père, confie Samir. La répartition avait été faite et les enveloppes portaient les noms et prénoms. À qui doivent-ils cette générosité ? À la grâce de Sa Majesté
, sera la seule indication donnée par le caïd. Cétait sous-entendu, mais ici tout le monde dit que ça vient du roi, indique le jeune homme. Linformation suffit à certaines familles. Comme le père de Saïda, qui récuse toute question dune phrase laconique : Si quelquun a fait quelque chose de bien, il aura sa place au paradis. Fin de non-recevoir. Cest du passé, tranche froidement la mère. Le salon or et orange, mosaïques au mur et sculptures au plafond, a perdu sa chaleur en même temps que les parents leur fille. Les indemnités restent taboues dans de nombreux foyers. Et quelques extrémistes réfutent le précepte largent na pas dodeur. Des barbus dans les bidonvilles ont refusé largent, considérant que c'était haram, raconte Samir.
Achahida Nora
Plus loin, dans le quartier voisin d'Ennassim, on parle désormais dAchahida Nora, la martyre, pour décrire une jeune femme morte dans lincendie. Elle avait seulement vingt ans, clame sa mère. Juste en dessous, dans un petit appartement, Khadija Belghali a laissé sa mère et ses deux fils, également ouvriers, avec plusieurs enfants à charge. Les autorités mont annoncé sa mort à 3 heures du matin. À la morgue, je nai reconnu ma fille que par ses habits, tellement son corps était déformé, témoigne sa mère, Fatna. Le poids des années et des malheurs a forgé un caractère à ce petit bout de femme. Elle nen est plus à sa première épreuve, mais cest la voix pleine démotion quelle livre : Elle est entrée dans la société pour mourir. Khadija naura même pas eu le temps de toucher son premier salaire, après un an et demi de chômage. Sans contrat, la CNSS na pas délivré dallocation décès. Mais Fatna a elle aussi bénéficié de la charité royale. Un représentant du roi sest présenté mercredi avec deux valises. Jai reçu 10 000 dirhams, et mes deux fils, de 33 et 27 ans, 20 000 dirhams chacun, indique la vieille dame, s'agrippant à la photo de sa fille.
De la même manière, le père de Hanane Haddaoui tient fermement la carte nationale de sa fille. Il a le cur gros et les yeux vides. Depuis lincendie, son enfant, âgée de 26 ans, sest refermée sur elle-même. Malgré la visite du médecin et dune longue liste de médicaments, la jeune fille ne mange plus et ne parle plus. Elle travaillait au secrétariat et a pu senfuir sans blessures. Mais elle a essayé déteindre les flammes avec des extincteurs vides et a assisté à lagonie des autres employés, raconte son cousin. Voir mourir ses proches, ça ne s'oublie pas. |
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Justice. Lheure des comptes
Le procureur du roi a annoncé, mercredi dernier, un dernier bilan de 55 morts (29 femmes et 26 hommes) et de 12 blessés. Sil est impossible de savoir si la totalité des familles des victimes a reçu les 50 000 dirhams annoncés par certaines, la MAP rapporte que la CNSS a remis, vendredi 2 mai, les allocations décès d'un montant unitaire de 9250 dirhams aux ayants droit de 19 victimes. Mais pour les responsables associatifs, les seules indemnités qui vaillent seront judiciaires. Le président de la section de lAMDH à Casablanca, Mohamed Abounasr, indique ainsi que le comité de solidarité avec les victimes, regroupant lAMDH et des formations politiques, ont dépêché vingt avocats pour représenter ces familles. Les parents et les rescapés avaient dailleurs fait le déplacement au Tribunal de première instance de Casablanca, mercredi 7 mai. La salle était pleine. Mais laudience naura duré que dix minutes. Cest le temps quil a fallu aux avocats de la défense pour faire reporter le début du procès au 14 mai. Un délai demandé pour avoir accès au dossier. Les trois inculpés, Adil Moufarreh, propriétaire de Rosamor Ameublement, son fils Abdelali, gérant de lusine et un ouvrier, soupçonné davoir jeté le mégot à lorigine du départ de feu, sont toujours en détention provisoire. Affaire à suivre
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