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Par Abdellah Tourabi
Analyse.
Des syndicats et des grèves
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Juin 1981, le quotidien Libération
(à lépoque hebdomadaire) annonçait
la grève générale. Va-t-on vers
un remake, 27 ans plus tard ?
(AFP)
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Liée dans limaginaire marocain aux émeutes de 1981 et 1990 et leurs sanglantes répressions, la grève générale fait toujours peur. Pourquoi ?
On est loin dune époque où des théoriciens communistes imaginaient quun mois de grève générale, appelé "le mois sacré", était suffisant pour terrasser le capitalisme et le jeter définitivement dans la poubelle de lHistoire. Les temps ont changé, les syndicats, qui ont perdu en influence au fil des ans, ont des prétentions plus modestes que ce vaste dessein révolutionnaire. Mais la grève générale reste ce quelle a toujours été : un épouvantail.
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Résultat : lannonce dune grève générale par la CDT, (Confédération démocratique du travail) pour le 21 mai, a remis à lordre du jour lutilité et la portée de cette pratique syndicale. Considérant que les propositions du Premier ministre, Abbas El Fassi, étaient insuffisantes, la centrale a décidé de faire cavalier seul, en décrétant une grève générale menée par ses troupes et sans lappui des autres syndicats. En brandissant cette menace, Noubir Amaoui, le patron de la CDT, na certainement pas oublié ce que la grève générale peut évoquer dans limaginaire marocain. Lui qui a été arrêté et emprisonné suite aux émeutes de juin 1981, déclenchées dans le sillage dune grève générale initiée, justement, par la CDT (dont il était déjà le leader).
Les Chouhada Al Koumira
Mai 1981, le gouvernement de Maâti Bouabid annonce une hausse des prix des principales denrées alimentaires. Une hausse justifiée par lévolution des cours mondiaux de ces produits et lincapacité de la Caisse de compensation den soutenir les charges. Les syndicats et les partis dopposition, USFP en tête, montent au créneau et demandent lannulation de ces hausses ainsi quune revalorisation du SMIG. Devant lintransigeance du gouvernement et sous la pression des courants radicaux au sein de lUSFP et la CDT, un mouvement de grève générale est décrété par la centrale syndicale. Le 20 juin, la mobilisation est forte, le mouvement largement suivi. Dans le quartier de Hay Mohammadi, à Casablanca, des heurts violents ont eu lieu entre les forces de lordre et les grévistes. La tension gagne dautres quartiers de la ville et la grève se transforme en émeutes populaires, qui dépassent de par leur ampleur lencadrement des syndicats. La répression a été dune brutalité inouïe. Bilan : plus de 200 morts, selon les syndicats et l'opposition (officiellement 70), dont la plupart ont été enterrés dans des fosses communes et anonymes. LEtat marocain joue le durcissement à légard de lopposition, en arrêtant des membres de lUSFP et de la CDT.
Nouvelle décennie, nouvelle crise sociale et politique. En décembre 1990, le Maroc vit au rythme de la crise du Golfe. Malgré les trésors dhabileté politique et diplomatique déployés par Hassan II, pour tenir une position équilibrée dans le conflit, lopposition marocaine demeurait farouchement hostile à toute forme dintervention contre lIrak. Surtout, la question offrait à l'opposition et aux syndicats une occasion inespérée de se repositionner sur le créneau de la contestation politique et sociale face à la nouvelle force montante : les islamistes. Le 14 décembre 1990, lUMT (Union marocaine du travail) et lUGTM (Union générale des travailleurs du Maroc) observent une grève générale, avec lappui de lUSFP et lIstiqlal. Mais cette fois-ci, cest la ville de Fès qui connaîtra des affrontements entre grévistes (appuyés par les étudiants) et forces de lordre, qui dégénéreront en émeutes populaires, à nouveau férocement réprimées.
Un syndicalisme fragmenté
Une grève générale na pas de chance de réussir en labsence dune action concertée et commune des centrales syndicales, nous explique aujourdhui Mohamed Yatim, secrétaire générale de lUNTM (Union nationale des travailleurs du Maroc), syndicat lié au PJD. Un consensus qui paraît difficile à réaliser en raison de léclatement du spectre syndical et des profondes dissensions qu'il connaît. La paix sociale que Abbas El Fassi souhaite installer jusquà la fin de son mandat ne semble convaincre que lUGTM, historiquement liée à lIstiqlal. Rappelons que la CDT, à son tour, ne sest pas montrée particulièrement agressive sous le mandat de Abderrahmane Youssoufi, lancien Premier ministre socialiste. Les syndicats disposent de leurs propres agendas et leurs stratégies varient en fonction de leur filiation partisane et de leurs visées politiques.
La pratique de la grève générale, marque de fabrique de la CDT, a toujours été utilisée à des moments de forte tension ou à lapproche déchéances politiques, dans le but de peser plus lourd dans les processus de négociation. Pour comprendre cet appel à la grève générale, il ne faut pas perdre de vue lérosion continue de la base de la CDT, nous fait remarquer un responsable de lUMT. Les troupes de Noubir Amaoui ont été décimées par les scissions et les rivalités entre leaders : en moins de cinq ans, la CDT a subi deux scissions, qui ont donné naissance à la FDT (Fédération démocratique du travail) et à la toute récente ODT (Organisation démocratique du travail). Présente notamment dans le secteur public, la CDT doit également subir les assauts de lUNTM, la centrale syndicale islamiste, qui ne cesse de marcher sur les plates-bandes de la CDT, notamment dans le bastion historique de lenseignement. Quant au secteur privé, il demeure sous la domination de lUMT, qui nest pas prête à céder ses parts de marché syndical.
La réussite dune grève générale est fortement compromise par cet affaiblissement permanent des troupes de la CDT. Un phénomène qui ne semble pas toucher uniquement le syndicat de Noubir Amaoui. Il est ahurissant de remarquer que le nombre dadhérents aux syndicats actuellement est le même quil y a 50 ans, remarque, désemparé, ce responsable de lUMT. La grève générale, dans les conditions actuelles de la vie syndicale, semble être désamorcée et incapable de provoquer une paralysie du pays. Toutefois, comme le remarque Mohamed Yatim, la tension sociale, liée à la hausse des prix, pourrait provoquer des débordements qui dépassent les capacités dencadrement du syndicat appelant à la grève générale
à limage du scénario des événements de 1981. Karl Marx disait que lhistoire se répétait deux fois : la première fois comme tragédie, la seconde comme une farce. Espérons quil avait raison, le camarade Marx. |
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Alliance. Cheikh Yassine au secours dAmaoui ?
Malgré son absence des institutions politiques officielles du pays, le mouvement Al Adl Wal Ihsane sest toujours arrangé pour être présent sur le terrain de la contestation politique et sociale. Lassociation de Cheikh Yassine ne rate pas les rares occasions qui lui sont offertes pour exhiber sa capacité de mobilisation et soffrir une visibilité que lEtat tente de lui soustraire. La participation annoncée des Adlistes à la grève générale, initiée par la CDT, sinscrit dans cette optique. Toutefois, Fathallah Arsalane, porte-parole du mouvement, tient à apporter une précision : Nous avons appelé nos militants à participer aux différentes manifestations organisées par les syndicats dont ils sont adhérents, nous explique-t-il. En filigrane : ce nest pas Al Adl en tant que mouvement qui prend part à la grève, mais plutôt ses militants encartés à la CDT. La décision dAl Adl de prêter main forte à un syndicat marqué à gauche nest pas incompatible avec la posture contestataire du mouvement. Le concept dAl Qawma, cher à Cheikh Yassine, présente des similitudes avec les idées de la gauche marxiste, estimant que le mécontentement populaire converge inévitablement vers un soulèvement contre lordre politique et social en place. Toutefois, la présence dAl Adl sur le terrain syndical demeure limitée, surtout en comparaison avec celle des frères rivaux du PJD, très actifs au sein dune UNTM en pleine ascension. Les membres dAl Adl, en labsence dun syndicat propre, sont contraints à militer au sein des centrales existantes, notamment à la CDT et à lUMT. |
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