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N° 323
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

ZB se sent libre, pour à peine 200 dirhams par mois. Une bonne affaire.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem fait actuellement face à son patron, l’inestimable Abdellah Benabdallah. Ce dernier a l’air un peu gêné, comme s’il voulait annoncer au Boualem une mauvaise nouvelle. Le regard fuyant, il ne termine aucune phrase, multiplie les tics de langage, répète “fhemtini” et “un petit peu” tous les trois mots et le tout constitue un spectacle qui comble de satisfaction notre héros. Silencieux, assis sur le dos, il observe son directeur s’empêtrer dans ses explications, refusant absolument de lui faciliter la tâche. Au bout d’un nombre absurde de phrases, il finit par comprendre l’objet du débat : le téléphone portable du Boualem. En tant qu’informaticien mobilisable à n’importe quelle heure de la journée, de la nuit ou des environs, notre homme bénéficie d’une ligne payée par la banque et d’un forfait de 200 dirhams par mois.

- Nous avons reçu une note de la DRH. Ils refusent de continuer à payer cette ligne, nous allons la mettre à votre nom.
- Ah bon ?
- C’est un petit peu cher, fhemtini, il y a eu un audit, fhemtini, ils ont vérifié un petit peu les dépenses et ils ont décidé de supprimer les portables pour le personnel. C’est une décision qu’on est un petit peu obligé d’appliquer, fhemtini.
- C’est bien.

Zakaria Boualem, bien entendu, ne manifeste aucune espèce d’émotion. Même pas un petit peu. Depuis longtemps, il a compris que la banque n’est pas une banque, encore moins une entreprise, c’est juste le décor d’un théâtre où certains ont décidé de jouer leur vie. Pas lui. Les outils de travail ne sont pas des outils de travail, mais des signes extérieurs de pouvoir ou, éventuellement, des récompenses. Une formation est une récompense, une voiture ou un téléphone aussi. Il est étonnant de constater que tout le monde finit plus ou moins par obtenir ce qu’il veut au fil des années. Ceux qui sont accros au statut finissent avec un beau titre et la carte de visite qui va avec. Ceux qui ne savent pas ce qu’ils veulent, comme le Boualem, se contentent de faire leur travail avec juste ce qu’il faut de conscience professionnelle pour ne pas se faire remarquer et attendent le week-end pour vivre enfin. Zakaria Boualem se fout de ce téléphone, mais refuse de faciliter la vie à son directeur.

- Aucun problème, Si Benabdallah. Il y a d’autres personnes dans mon cas ?
- Oui, un petit peu. Il faut que je supprime dix lignes, fhemtini ?
- Oui, ça fait 200 dirhams par mois, multipliés par 10, c'est-à-dire 24 000 dirhams d’économies pour la banque à la fin de l’année, c’est en effet considérable.
- Oui, un petit peu.
- Donc, fin 2008, au lieu des 300 millions de dirhams de bénéfices, il faut s’attendre à 300 millions plus 24 000, c’est une très bonne nouvelle. Je vais de ce pas acheter des actions, elles vont sans doute s’envoler.
- Euh… Vous êtes d’accord pour prendre en charge vos factures, alors ?
- Mais pas du tout, je vais faire mieux, je vais vous rendre ce téléphone, vous pourrez le vendre à Derb Ghallef et encore augmenter les profits de la banque de 180 dirhams.
- Vous allez prendre une autre ligne ?
- Peut-être, ou peut-être pas, fhemtini ?
- Euh… Il faut qu’on puisse vous contacter quand même un petit peu.
- Envoyez un pigeon voyageur ou des signaux de fumée. Appelez moul pissri du quartier, comme dans les années 70, ça me rappellera ma jeunesse.

Ce qui énerve notre homme, c’est l’idée qu’un fhamator ait fait une puissante étude pour minimiser les coûts de fonctionnement de la banque et que, pour justifier son salaire, il se soit attaqué à ces 200 dirhams par mois. Un peu plus haut dans la hiérarchie, on prend en charge les frais des patrons, la scolarité de leurs enfants, l’achat de leurs cravates et une voiture de luxe par an. Tout cela n’est rien. Lorsqu’un trader français plante la maison-mère de 5 milliards d’euros, ils continuent de rigoler devant la caméra et gardent leurs postes. Mais un téléphone pour un vulgaire Boualem, ça leur est intolérable ! Ça tombe bien, il commençait à trouver lui aussi ce téléphone intolérable. Il le sort de sa poche, efface les numéros et le pose sur le bureau de son patron et quitte le bureau avec panache. Il se sent libre, pour à peine 200 dirhams par mois. Une bonne affaire, donc.

 
 
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