Guantanamo. Y a-t-il une vie après l'enfer ?
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Majdoulein El Atouabi

Guantanamo. Y a-t-il une vie après l’enfer ?

Les deux soeurs de Saïd Boujaâdia,
lors de la conférence de presse
organisée par l’ONG britannique
Reprieve à Rabat, le 19 mars dernier.
(AIC PRESS)

Après la récente libération de Saïd El Boujaâdia, la prison américaine de Guantanamo n’abrite plus que deux détenus marocains. Les dix autres, revenus à la “mère patrie” depuis 2004, ne sont pas (encore) sortis de l’auberge.


Jeudi 1er Mai. Base aérienne de Kénitra. La montre indique 9h lorsqu'un Lockheed C-130 de l’US Air Force se pose sur le tarmac. À son bord, neuf passagers : cinq Afghans, trois Soudanais et… Saïd El Boujaâdia, l'un des trois derniers prisonniers marocains de la prison de Guantanamo. Libéré par les autorités américaines après sept années de
détention, l'homme ne réalise même pas que son retour au Maroc coïncide avec la date exacte de son 40ème anniversaire. Natif de douar El Boujaâdia, dans la région de Casablanca, le 1er mai 1968, et détenu à Guantanamo depuis novembre 2001, l'homme a perdu toute notion de temps. Son seul et unique souhait pour le moment : qu'on lui retire les menottes et qu'on le laisse fouler le sol de son pays en homme libre.
Il n'en sera rien. Menotté, les yeux bandés, El Boujaâdia est acheminé dans un premier temps vers le siège de la DGST à Témara, avant d'être livré, au bout d'une longue séance de débriefing, à la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ) à Casablanca. Et ce n'est que le jeudi 8 mai, une semaine après son retour au Maroc, qu'il sera traduit devant le Tribunal de Salé, où l'on ordonne sa détention préventive, en attendant son jugement pour “constitution de bande criminelle et préparation d'actes de sabotage visant des intérêts étrangers dans le nord du pays”.
Au même moment, mais à des milliers de kilomètres de Rabat, un autre “Guantanaméen”, libéré le même jour que Saïd El Boujaâdia, était reçu à Khartoum, la capitale du Soudan, avec des égards dignes d’un héros national. “Le parallèle est frappant. Tandis que Sami Al Hajj (ndlr : ancien cameraman d’Al Jazeera) était chouchouté par les autorités soudanaises, le Marocain Saïd El Boujaâdia (re)prenait le chemin de la prison, cette fois chez lui”, s'étonne Christopher Chang, enquêteur pour le compte de Reprieve, une ONG britannique qui milite pour la fermeture de Guantanamo et la réhabilitation de ses prisonniers. “Contrairement à nombre de pays où les anciens pensionnaires de Guantanamo recouvrent le plus souvent la liberté, immédiatement après leur retour chez eux, le Maroc trouve toujours quelque chose à reprocher à ses ressortissants. C’est étrange”, renchérit Chang. En effet, ce n'est pas la première fois que d'anciens prisonniers marocains de Guantanamo se retrouvent derrière les barreaux après leur retour au pays. Depuis août 2004, date de la libération d'une première fournée de cinq prisonniers, le passage par la case prison est devenu la règle.

Le silence des anciens
Sur les onze prisonniers remis à ce jour aux autorités marocaines, tous se sont retrouvés embastillés à un moment ou un autre. Et deux le sont toujours : Saïd El Boujaâdia, donc, et Brahim Benchekroun. Libéré en août 2004 en compagnie de Mohamed Mazouz, Abdellah Tabarak, Mohamed Aouzar et Redouane Chakouri, Benchekroun était poursuivi en état de liberté provisoire pour “constitution de bande criminelle”. En novembre 2005, il a été remis en détention pour son implication dans le réseau terroriste “Jamaât Attawhid Wal Jihad”, dirigé par Khalid Azig et Mohamed Rha. Ce qui lui a valu une condamnation à six ans de réclusion, qu’il purge actuellement à la prison d’El Jadida. Condamné à deux ans de prison, dans le cadre du même dossier, Mohamed Mazouz, un autre ancien de Guantanamo libéré en 2004, a quitté la prison après avoir purgé sa peine. Il vivote actuellement à Tanger, où il exerce le métier de marchand ambulant. Quant à Abdellah Tabarak, il fut condamné à six mois de prison. Depuis sa libération, ce quinquagénaire, présenté par les Américains comme “le garde du corps personnel de Oussama Ben Laden”, vit comme un reclus à Casablanca. “Il respecte strictement les consignes qui lui ont été dictées en se faisant le plus discret possible”, nous confie Abderrahim Mouhtad, de l’association Annassir, qui milite pour les droits des prisonniers islamistes.

Passage à la case prison
Le même scénario s’est reproduit en février 2006, à l’occasion de la libération d’un deuxième groupe de trois prisonniers marocains de Guantanamo. Détenus plusieurs jours durant dans les locaux de la BNPJ, puis poursuivis en état de liberté provisoire, Najib Lahssini, Mohamed Souleïmani El Alami et Mohamed Ouali ont été sommés de “se tenir à carreau”, en attendant un verdict aux allures d’épée de Damoclès. Finalement, les trois seront acquittés en 2007. Ils vivent actuellement en toute discrétion auprès de leurs familles respectives à Settat, Fès et Casablanca. Idem pour Ahmed Rachidi qui a été remis aux autorités marocaines en avril 2007. Poursuivi en état de liberté provisoire, il a fini par bénéficier d'un non-lieu. Sorti de Guantanamo à la même période, Mohamed Benmoujane, le beau-frère de Saïd El Boujaâdia, qui passe pour être le plus jeune Marocain de Guantanamo, n’a pas eu autant de chance. “Aussitôt arrivé au Maroc, on m’a incarcéré à la prison de Salé. J’y ai passé six mois, au terme desquels j’ai été condamné à 10 ans de prison, avant que la Cour d’appel ne m’acquitte. Aujourd’hui, je suis au chômage. Et si ce n’était la solidarité familiale, je serais dans la rue”, nous a-t-il déclaré. Le calvaire de Mohamed Benmoujane est loin d’être terminé. Mécontent du verdict de la Cour d’appel, le ministère public a décidé de se pourvoir en cassation. Le dossier Benmoujane sera rejugé le 27 mai.

La méfiance des sécuritaires
“Rien n’explique l’acharnement des autorités marocaines contre les anciens de Guantanamo. Quand ils ne sont pas emprisonnés, ces gens, qui n’ont rien commis de condamnable au Maroc et qui sont pour la plupart diminués physiquement et mentalement, à cause de leurs longues années de détention, sont harcelés en permanence”, s’indigne Abderrahim Mouhtad. “Je suis épié dans mes moindres faits et gestes. Chaque fois qu’une cellule terroriste est démantelée au Maroc, je m’attends au pire, à ce que des policiers viennent m’emmener en prison”, nous confirme Mohamed Benmoujane. Simple excès de zèle ou véritable méfiance vis-à-vis des anciens de Guantanamo ? Les deux, sans doute.
“En menant la vie dure aux anciens de Guantanamo, les Marocains veulent d'abord plaire à leurs alliés américains”, assène Abderrahim Mouhtad. Avérée ou pas, cette thèse n’explique pas à elle seule l’attitude des autorités marocaines. “Avant même d’être acheminés vers le Maroc, les prisonniers de Guantanamo sont précédés par des dossiers volumineux où sont notifiés les détails de leurs auditions. Il est donc normal que les autorités locales vérifient avec eux certains points en rapport avec la sécurité nationale”, nous explique, pour sa part, un responsable sécuritaire marocain, qui poursuit : “Certains peuvent faire un mauvais usage de leur liberté et tremper dans des affaires douteuses. Ce qui justifie amplement leur mise sous surveillance”.

Le syndrome afghan est toujours dans les mémoires. Beaucoup parmi les anciens salafistes, partis combattre les Soviétiques en Afghanistan durant les années 1980, sont revenus fanatisés. Certains ont été arrêtés pour leur implication, plus ou moins directe, dans des réseaux terroristes démantelés depuis le début des années 2000. Craint-on la reproduction de ce même scénario avec les anciens de Guantanamo, qui sont pratiquement tous passés par des camps d’entraînement en Afghanistan ? La réponse, du point de vue sécuritaire, pourrait être oui. Le cas de Brahim Benchekroun et Mohamed Mazouz, condamnés pour leur appartenance au réseau terroriste Attawhid Wal Jihad, en est d’ailleurs l'exemple. Endoctrinés et entraînés au maniement des armes, quelques-uns des anciens de Guantanamo constituent, sur le papier du moins, des recrues de choix pour la préparation d’actes terroristes. Cela justifie-t-il pour autant l’acharnement sécuritaire dont ils sont l'objet ? “On peut comprendre l’aspect préventif de la surveillance des anciens de Guantanamo. Mais cette vigilance ne doit pas se transformer en procès d’intention. Le moment est venu pour laisser ces gens vivre en paix et réintégrer la société. C’est sans doute le meilleur moyen de les dissuader de flirter avec le terrorisme”, répond Abderrahim Mouhtad.



Saïd El Boujaâdia. Il pesait 80 kilos…

“La dernière fois que j’ai vu mon mari en 2001, c’était un gaillard de 80 kilos. Lundi dernier, à l’occasion d’une visite à la prison de Salé, j’ai retrouvé un vieillard chétif et méconnaissable, qui ne pesait guère plus de 50 kilos. Mais le pire, c’est qu’il semblait perturbé psychologiquement. À tel point qu’il a refusé de nous voir”, raconte Bouchra Benmoujane, épouse de Saïd El Boujaâdia. Arrêté par l’armée américaine en novembre 2001 en Afghanistan, où il résidait avec son épouse Bouchra, son fils Oussama et ses deux filles, Safia et Maïmouna, Saïd El Boujaâdia est le prisonnier marocain qui a passé le plus de temps à Guantanamo. Pourtant, dès avril 2007, les autorités américaines avaient reconnu son innocence. “Saïd n’était pas retenu en tant que prisonnier, mais en tant que témoin pour le dossier d’accusation d’un détenu de nationalité yéménite”, explique son avocat, Me Taoufik Moussaïf. “Du moment que les autorités américaines n’ont rien trouvé à lui reprocher, pourquoi les Marocains s’entêtent-ils à le garder en détention ?”, se demande l’avocat. La réponse à cette question se trouve dans un communiqué diffusé par l’agence MAP, dans lequel on apprend, sans autre précision, qu'El Boujaâdia est accusé de “constitution de bande criminelle et préparation d’actes de sabotage visant des intérêts étrangers dans le nord du Maroc”. “Mon client est poursuivi pour des faits antérieurs à 2001”, renchérit Me Moussaïf. Mais, selon une source à la Sûreté nationale, El Boujaâdia serait poursuivi pour “une éventuelle complicité avec la cellule terroriste des Saoudiens arrêtés en 2002 pour la préparation d’attentats contre des navires de l’OTAN dans le détroit de Gibraltar”. Une cellule, nous explique-t-on, dont l’un des membres dirigeants, Zouhaïr Al Tabiti, ne serait autre que le beau-frère de Bouchra Benmoujane, sœur de Mohamed Benmoujane et épouse de Saïd El Boujaâdia… On en saura certainement plus lors de l’ouverture du procès El Boujaâdia, le 26 mai.



Prisonniers marocains. Le club des ex

Quel est le nombre exact de Marocains ayant “séjourné” à Guantanamo ? Si l’on se fie aux décomptes effectués par l’association Annassir et l’ONG britannique Reprieve, le nombre exact est de quinze. Cinq (Mohamed Mazouz, Abdellah Tabarak, Mohamed Aouzar, Redouane Chakouri et Brahim Benchekroun) ont été remis au Maroc en 2004, trois (Najib Lahssini, Mohamed Souleï-mani El Alami et Mohamed Ouali) en 2006, deux (Mohamed Benmoujane et Ahmed Rachidi) en 2007 et un seul (Saïd El Boujaâdia) en 2008. Ce qui donne un total de onze prisonniers remis aux autorités marocaines jusqu’à aujourd’hui. Toujours selon Annassir et Reprieve, il ne resterait à Guantanamo que deux prisonniers marocains, Younes Chakouri et Abdellatif Nasser. Deux manquent donc à l’appel. Il s’agit de Lahcen Ikassrien et Tarek Dergoul. Possédant la double nationalité marocaine et espagnole, le premier a été remis, sur son insistance, aux autorités espagnoles en juillet 2005. Poursuivi en état de liberté provisoire, il a été innocenté en 2006 par la justice espagnole. De son côté, Tarek Dergoul a profité de sa nationalité britannique pour demander son transfert vers la Grande-Bretagne où il vit en liberté depuis le mois de mars 2004. “Vu le sort réservé aux anciens de Guantanamo au Maroc, tout indique que d’autres Marocains ont préféré renier leurs origines pour mettre en avant leur nationalité d’adoption”, explique Abderrahim Mouhtad.

 
 
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