|
Propos recueillis par
Mehdi Sekkouri Alaoui
Justice.
Abdelouahed Radi : Je suis un ministre de souveraineté
|
Abdelouahed Radi,
ministre de la Justice.
(AFP)
|
Dans cet entretien à bâtons rompus, le ministre de la Justice revient sur une actualité chaude, très chaude : lincroyable évasion de la prison de Kénitra, laffaire Belliraj, le Code de la presse
et létat de santé de lUSFP dont il est lun des ténors.
Le 7 avril dernier, neuf détenus de la prison de Kénitra disparaissaient dans la nature. Où en est lenquête aujourdhui ?
Comme chacun le sait, les services de sécurité ont réussi, dans les jours qui ont suivi cet évènement, à mettre la main sur un des neuf évadés (Mohamed Chetbi) dans la ville de Rabat. Cette arrestation devrait normalement faire avancer davantage lenquête et mener, espérons-le, la police sur les traces des autres fugitifs.
|
|
Savez-vous exactement comment sest déroulée cette évasion ?
Bien sûr. Comme je lai déjà dit auparavant au Parlement, les neuf détenus en question ont utilisé lemplacement des WC pour creuser un tunnel de deux mètres de profondeur, 22 mètres de longueur et 60 centimètres de diamètre. Quant à la terre extraite, ils lont mise dans des sacs en plastique quils ont stockés au fur et à mesure dans quatre cellules différentes. En tout cas, ils étaient bien organisés. Ils avaient même réussi à installer un système déclairage dans le tunnel.
Comment expliquez-vous que neuf détenus sous haute surveillance ont pu sévader avec une facilité aussi déconcertante ?
Il y a eu négligence, cest indiscutable ! Cependant, je dois insister pour aller au fond du problème. Le peu de moyens dont dispose la direction pénitentiaire fait que le Maroc na que très peu de fonctionnaires pour garder ses détenus. Chez nous, on en est à un gardien pour onze détenus, alors que la norme internationale en exige un pour trois. Cette situation incongrue fait quon na pas les moyens de fouiller minutieusement les cellules. Il y a aussi une autre contrainte à ne pas négliger : à chaque fois que la direction dune prison entame des fouilles, les détenus (islamistes) protestent en entamant des grèves de la faim ! Ce nest pas facile à gérer.
Cette évasion, qui rappelle aussi celle du narcotrafiquant El Nene, pose la question de la responsabilité. Certains observateurs estiment que, en tant que ministre de tutelle, vous auriez dû assumer vos responsabilités et démissionner
Au Maroc, heureusement quon ne pratique pas la politique du bouc émissaire. Précisons les choses : lévasion des neuf islamistes nest pas due à la négligence du ministère de la Justice, mais plutôt à une défaillance technique. Lenquête en cours nous le montrera. Quant à lévasion dEl Nene, lintéressé a payé les gardiens qui lont aidé à sévader.
Que comptez-vous faire pour améliorer les conditions de vie dans les prisons marocaines ?
Déjà, il y a eu la création par le roi, la semaine dernière, dune délégation générale de ladministration pénitentiaire qui va dorénavant chapeauter le milieu carcéral marocain. Dautre part, nous disposons aujourdhui dun plan quinquennal qui devrait progressivement changer les choses. Dans les deux à trois ans à venir, on doit inaugurer au moins neuf nouvelles prisons qui sont dailleurs actuellement toutes en construction. Au Maroc, la moyenne est de 1,5 mètre carré despace par détenu, alors que la norme internationale est de 9. Lécart est considérable. Dans les cinq années à venir, le plan de réforme prévoit de rectifier le tir en passant à 5 mètres carrés par détenu. Il est prévu également daméliorer la nourriture, les soins et lhygiène qui sont proposés aux détenus.
Actuellement, un prisonnier a droit à 5 dirhams de nourriture par jour, 60 centimes pour les soins médicaux et 20 centimes pour lhygiène. On doit doubler, voire tripler ces chiffres pour permettre aux détenus de vivre dans des conditions décentes et humaines. En créant cette délégation, le roi vous a plutôt retiré votre tutelle sur les prisons marocaines. Nest-ce pas un désaveu pour votre ministère et vous ?
Pas du tout ! Contrairement à ce que pensent les gens, la décision royale ne vient pas en réaction à lévasion du 7 avril. Elle était prévue depuis longtemps, lévasion des neuf détenus na fait quaccélérer les choses. A mon arrivée à la tête du département en octobre dernier, il était déjà question de séparer la direction pénitentiaire du ministère de la Justice, et jétais daccord parce que cétait la meilleure solution. Les prisons marocaines doivent être gérées par des spécialistes de la question et non par des magistrats.
Avez-vous été associé au choix (par le roi) de Moulay Hafid Benhachem à la tête la délégation générale de ladministration pénitentiaire ?
Bien sûr quon a été associés. On a même proposé des noms pour ce poste et, au final, Sa Majesté a tranché.
Le ministère de la justice est-il un ministère de souveraineté ?
Vous savez, dans le monde entier la justice fait partie des prérogatives de souveraineté de lEtat. Cest ce quon appelle un pouvoir régalien : la justice ne peut être privatisée comme dautres secteurs. Au Maroc, elle est rendue au nom de Sa Majesté le roi mais en même temps, tout doit être fait dans un esprit déquité, dindépendance de la Justice
Alors, si cest cela ce que vous appelez un ministère de souveraineté, oui, la Justice en est un.
Est-ce que le système des grâces royales nempiète pas, à sa manière, sur votre marge de manuvre en tant que ministre ?
Pas du tout, il sagit là dun droit accordé aux chefs dEtat dans le monde entier.
Mohammed VI en accorde beaucoup
Tant mieux alors sil y a chez nous plus de clémence et dhumanité quailleurs. Je le répète, nos juges ne sont pas du tout amoindris ni désavoués par les grâces. Dailleurs ça ne les concerne pas, ils ont pour devoir de rendre des jugements en leur âme et conscience, cest tout. Et ce nest pas moi qui le dis, cest la loi.
Et les services de sécurité ? Ne trouvez-vous pas quils ont tendance à transgresser la loi ?
Arrêtons de généraliser. Cest trop facile démettre ce genre de jugement, il faut en apporter la preuve.
Des ONG tant nationales quinternationales évoquent de nombreux cas de torture, denlèvements
Nous navons à aucun moment reçu des plaintes des personnes concernées. Pour quil y ait torture ou enlèvement, il faut bien quil y ait des plaignants. Je ne veux pas dire quil ny a eu jamais de défaillance, mais il sagit de cas isolés. Nous réagissons toujours avec sévérité lorsque les faits sont avérés. Il arrive même que des responsables dactes illégaux soient condamnés à de lourdes peines.
Que comptez-vous faire au sujet du centre de détention secrète de la DGST de Témara ?
Il ny a rien à faire. Des enquêtes ont été effectuées sur place : on na trouvé que des bureaux dune administration normale.
Comment évaluez-vous la gestion de laffaire Belliraj ?
Elle a été parfaitement gérée. Les services de sécurité ont découvert un réseau terroriste. Ils ont arrêté ses membres, les ont interrogés puis présentés au procureur qui a estimé quils devaient passer entre les mains dun juge dinstruction. Ce dernier est dailleurs en train de les interroger un à un, en attendant que le tribunal siège et rende son jugement. Il ny a rien danormal là-dedans.
Pourtant, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer le manque de preuves retenues contre les prévenus?
Je nai pas à me prononcer sur cette question. Les gens croient que cest le ministre de la Justice qui juge, ils se trompent. Aujourdhui, je le répète encore une fois, il y a un juge dinstruction qui enquête, il faut le laisser travailler. Ensuite, il y aura un tribunal et des juges qui trancheront en leur âme et conscience. Cest cela, la démocratie.
Vous avez dit, dans une récente déclaration à la presse, que les instructions aux juges doivent cesser. Vous admettez quil y en a alors ?
Non, tout ce que jai dit, cest que la justice doit être indépendante vis-à-vis du pouvoir politique, de largent, de lopinion publique, des manifestations
Et de la presse qui peut, elle aussi, influencer un jugement. Toutes ces composantes ne doivent pas simmiscer dans le travail des juges.
A-t-on une justice indépendante au Maroc ?
Et comment ! Je vous défie de prouver le contraire. Allez rencontrer nimporte lequel des 3200 juges qui exercent au Maroc et demandez-lui si, depuis que je suis à la tête de ce ministère, il a déjà reçu des instructions de ma part. On ne le dit pas assez, mais le ministre de la Justice na aucun pouvoir sur les juges. Ce nest pas lui qui les nomme, qui assure leur promotion, qui les mute. Ils dépendent plutôt du Conseil supérieur de la magistrature qui est composé dune dizaine de personnes dont six sont élus par les juges eux-mêmes, ainsi que par le ministre de la Justice qui représente le roi, le président du Conseil supérieur de la magistrature, le premier président de la Cour suprême, le procureur général du roi et le président de la première chambre de la Cour suprême.
Et les derniers jugements contre la presse, ils sont aussi indépendants ?
Jai mon opinion personnelle à ce sujet, mais je ne peux pas me prononcer, jai une obligation de réserve. Si je me mets à parler, je risquerais dinfluencer la Justice. Je ne suis pas libre dans mes déclarations.
Où en est le nouveau Code de la presse, dont votre ministère est partie prenante ?
Le projet qui circule a ramené le nombre de cas où il y aurait de la prison au minimum. Les associations de journalistes veulent, quant à elles, la suppression totale des peines privatives de liberté. Cest ce point qui continue de bloquer, alors quil y a accord sur tout le reste.
Loin de la justice, vous êtes aussi lun des dirigeants socialistes du pays. Comment se présente le prochain congrès (du 13 au 15 juin) de votre parti, lUSFP ?
Nous espérons que ce congrès sera celui de lunité et du rassemblement. La préparation va bon train, la commission préparatoire et le conseil national ont approuvé les quatre rapports : politique, économique et social, identité et organisation. Il ne reste plus que lélection des congressistes et quelques petits détails dordre organisationnel.
Comptez-vous postuler pour le poste de premier secrétaire ?
Depuis quelque temps, des camarades viennent me voir tous les jours pour me demander de présenter ma candidature à la tête dune liste
|
 |
Réforme. La nouvelle vie des tribunaux
Les tribunaux sont lunité de production et la vitrine de la justice, il est donc important et urgent de les remettre à niveau. On laura compris, Abdelouahed Radi veut faire de la réforme des tribunaux une priorité. Première chose à laquelle il veut sattaquer : la carte judiciaire du royaume. Il faut quon arrête de construire des tribunaux en se basant sur des critères politiques, explique-t-il, ajoutant que dans certains régions, de nombreux tribunaux sont actuellement vides parce quil ny a pas daffaires à juger. Deuxième volet si cher à Abdelouahed Radi : le relooking des salles daudience. Les 22 tribunaux (18 de première instance et 4 dappel) qui seront construits dans les cinq ans à venir seront, dixit le ministre, tournés vers lavenir. Les enceintes devraient être plus adaptées (À ce jour, il suffisait de louer quelques étages dun immeuble et dy installer un tribunal, tout cela va cesser), plus confortables, modernes et entièrement informatisées (Nous avons actuellement 5000 ordinateurs, il nous en faut au moins 10 000 supplémentaires). La surprise du chef, pour finir : des bornes interactives seront installées dans les halls des tribunaux pour informer les citoyens de lavancée de leurs dossiers, des procédures
. Coût total du chantier : 1,1 milliard de dirhams. |
|
|