Guantanamo. Y a-t-il une vie après l'enfer ?
Abdelouahed Radi : "Je suis un ministre de souveraineté"
Internet. La tribu des hackers
Reportage. Allah, Al Kora, Al Malik
Foot. L'écurie de Sa Majesté
Société. Les voix sans visage
Othman Mellouk : "Les Marocains n'aiment pas le preservatifé
Liban. Le retour du chaos
France. Zizanie au Conseil musulman
Bourse. La cagnotte des dividendes
Musique. Les MMA en coulisses
Sortie. Pasolini n'est pas mort
Festival. Droits sur image
N° 324
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par
Mehdi Sekkouri Alaoui

Justice.
Abdelouahed Radi : “Je suis un ministre de souveraineté”


Abdelouahed Radi,
ministre de la Justice.
(AFP)

Dans cet entretien à bâtons rompus, le ministre de la Justice revient sur une actualité chaude, très chaude : l’incroyable évasion de la prison de Kénitra, l’affaire Belliraj, le Code de la presse… et l’état de santé de l’USFP dont il est l’un des ténors.


Le 7 avril dernier, neuf détenus de la prison de Kénitra disparaissaient dans la nature. Où en est l’enquête aujourd’hui ?
Comme chacun le sait, les services de sécurité ont réussi, dans les jours qui ont suivi cet évènement, à mettre la main sur un des neuf évadés (Mohamed Chetbi) dans la ville de Rabat. Cette arrestation devrait normalement faire avancer davantage l’enquête et mener, espérons-le, la police sur les traces des autres fugitifs.

Savez-vous exactement comment s’est déroulée cette évasion ?
Bien sûr. Comme je l’ai déjà dit auparavant au Parlement, les neuf détenus en question ont utilisé l’emplacement des WC pour creuser un tunnel de deux mètres de profondeur, 22 mètres de longueur et 60 centimètres de diamètre. Quant à la terre extraite, ils l’ont mise dans des sacs en plastique qu’ils ont stockés au fur et à mesure dans quatre cellules différentes. En tout cas, ils étaient bien organisés. Ils avaient même réussi à installer un système d’éclairage dans le tunnel.

Comment expliquez-vous que neuf détenus sous haute surveillance ont pu s’évader avec une facilité aussi déconcertante ?
Il y a eu négligence, c’est indiscutable ! Cependant, je dois insister pour aller au fond du problème. Le peu de moyens dont dispose la direction pénitentiaire fait que le Maroc n’a que très peu de fonctionnaires pour “garder” ses détenus. Chez nous, on en est à un gardien pour onze détenus, alors que la norme internationale en exige un pour trois. Cette situation incongrue fait qu’on n’a pas les moyens de fouiller minutieusement les cellules. Il y a aussi une autre contrainte à ne pas négliger : à chaque fois que la direction d’une prison entame des fouilles, les détenus (islamistes) protestent en entamant des grèves de la faim ! Ce n’est pas facile à gérer.

Cette évasion, qui rappelle aussi celle du narcotrafiquant El Nene, pose la question de la responsabilité. Certains observateurs estiment que, en tant que ministre de tutelle, vous auriez dû assumer vos responsabilités et démissionner…
Au Maroc, heureusement qu’on ne pratique pas la politique du bouc émissaire. Précisons les choses : l’évasion des neuf islamistes n’est pas due à la négligence du ministère de la Justice, mais plutôt à une défaillance technique. L’enquête en cours nous le montrera. Quant à l’évasion d’El Nene, l’intéressé a payé les gardiens qui l’ont aidé à s’évader.

Que comptez-vous faire pour améliorer les conditions de vie dans les prisons marocaines ?
Déjà, il y a eu la création par le roi, la semaine dernière, d’une délégation générale de l’administration pénitentiaire qui va dorénavant chapeauter le milieu carcéral marocain. D’autre part, nous disposons aujourd’hui d’un plan quinquennal qui devrait progressivement changer les choses. Dans les deux à trois ans à venir, on doit inaugurer au moins neuf nouvelles prisons qui sont d’ailleurs actuellement toutes en construction. Au Maroc, la moyenne est de 1,5 mètre carré d’espace par détenu, alors que la norme internationale est de 9. L’écart est considérable. Dans les cinq années à venir, le plan de réforme prévoit de rectifier le tir en passant à 5 mètres carrés par détenu. Il est prévu également d’améliorer la nourriture, les soins et l’hygiène qui sont proposés aux détenus.

Actuellement, un prisonnier a droit à 5 dirhams de nourriture par jour, 60 centimes pour les soins médicaux et 20 centimes pour l’hygiène. On doit doubler, voire tripler ces chiffres pour permettre aux détenus de vivre dans des conditions décentes et humaines. En créant cette délégation, le roi vous a plutôt retiré votre tutelle sur les prisons marocaines. N’est-ce pas un désaveu pour votre ministère et vous ?
Pas du tout ! Contrairement à ce que pensent les gens, la décision royale ne vient pas en réaction à l’évasion du 7 avril. Elle était prévue depuis longtemps, l’évasion des neuf détenus n’a fait qu’accélérer les choses. A mon arrivée à la tête du département en octobre dernier, il était déjà question de séparer la direction pénitentiaire du ministère de la Justice, et j’étais d’accord parce que c’était la meilleure solution. Les prisons marocaines doivent être gérées par des spécialistes de la question et non par des magistrats.

Avez-vous été associé au choix (par le roi) de Moulay Hafid Benhachem à la tête la délégation générale de l’administration pénitentiaire ?
Bien sûr qu’on a été associés. On a même proposé des noms pour ce poste et, au final, Sa Majesté a tranché.

Le ministère de la justice est-il un ministère de souveraineté ?
Vous savez, dans le monde entier la justice fait partie des prérogatives de souveraineté de l’Etat. C’est ce qu’on appelle un pouvoir régalien : la justice ne peut être privatisée comme d’autres secteurs. Au Maroc, elle est rendue au nom de Sa Majesté le roi mais en même temps, tout doit être fait dans un esprit d’équité, d’indépendance de la Justice… Alors, si c’est cela ce que vous appelez un ministère de souveraineté, oui, la Justice en est un.

Est-ce que le système des grâces royales n’empiète pas, à sa manière, sur votre marge de manœuvre en tant que ministre ?
Pas du tout, il s’agit là d’un droit accordé aux chefs d’Etat dans le monde entier.

Mohammed VI en accorde beaucoup…
Tant mieux alors s’il y a chez nous plus de clémence et d’humanité qu’ailleurs. Je le répète, nos juges ne sont pas du tout amoindris ni désavoués par les grâces. D’ailleurs ça ne les concerne pas, ils ont pour devoir de rendre des jugements en leur âme et conscience, c’est tout. Et ce n’est pas moi qui le dis, c’est la loi.

Et les services de sécurité ? Ne trouvez-vous pas qu’ils ont tendance à transgresser la loi ?
Arrêtons de généraliser. C’est trop facile d’émettre ce genre de jugement, il faut en apporter la preuve.

Des ONG tant nationales qu’internationales évoquent de nombreux cas de torture, d’enlèvements…
Nous n’avons à aucun moment reçu des plaintes des personnes concernées. Pour qu’il y ait torture ou enlèvement, il faut bien qu’il y ait des plaignants. Je ne veux pas dire qu’il n’y a eu jamais de défaillance, mais il s’agit de cas isolés. Nous réagissons toujours avec sévérité lorsque les faits sont avérés. Il arrive même que des responsables d’actes illégaux soient condamnés à de lourdes peines.

Que comptez-vous faire au sujet du centre de détention secrète de la DGST de Témara ?
Il n’y a rien à faire. Des enquêtes ont été effectuées sur place : on n’a trouvé que des bureaux d’une administration normale.

Comment évaluez-vous la gestion de l’affaire Belliraj ?
Elle a été parfaitement gérée. Les services de sécurité ont découvert un réseau terroriste. Ils ont arrêté ses membres, les ont interrogés puis présentés au procureur qui a estimé qu’ils devaient passer entre les mains d’un juge d’instruction. Ce dernier est d’ailleurs en train de les interroger un à un, en attendant que le tribunal siège et rende son jugement. Il n’y a rien d’anormal là-dedans.

Pourtant, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer le manque de preuves retenues contre les prévenus?
Je n’ai pas à me prononcer sur cette question. Les gens croient que c’est le ministre de la Justice qui juge, ils se trompent. Aujourd’hui, je le répète encore une fois, il y a un juge d’instruction qui enquête, il faut le laisser travailler. Ensuite, il y aura un tribunal et des juges qui trancheront en leur âme et conscience. C’est cela, la démocratie.

Vous avez dit, dans une récente déclaration à la presse, que les instructions aux juges doivent cesser. Vous admettez qu’il y en a alors ?
Non, tout ce que j’ai dit, c’est que la justice doit être indépendante vis-à-vis du pouvoir politique, de l’argent, de l’opinion publique, des manifestations… Et de la presse qui peut, elle aussi, influencer un jugement. Toutes ces composantes ne doivent pas s’immiscer dans le travail des juges.

A-t-on une justice indépendante au Maroc ?
Et comment ! Je vous défie de prouver le contraire. Allez rencontrer n’importe lequel des 3200 juges qui exercent au Maroc et demandez-lui si, depuis que je suis à la tête de ce ministère, il a déjà reçu des instructions de ma part. On ne le dit pas assez, mais le ministre de la Justice n’a aucun pouvoir sur les juges. Ce n’est pas lui qui les nomme, qui assure leur promotion, qui les mute. Ils dépendent plutôt du Conseil supérieur de la magistrature qui est composé d’une dizaine de personnes dont six sont élus par les juges eux-mêmes, ainsi que par le ministre de la Justice qui représente le roi, le président du Conseil supérieur de la magistrature, le premier président de la Cour suprême, le procureur général du roi et le président de la première chambre de la Cour suprême.

Et les derniers jugements contre la presse, ils sont aussi “indépendants” ?
J’ai mon opinion personnelle à ce sujet, mais je ne peux pas me prononcer, j’ai une obligation de réserve. Si je me mets à parler, je risquerais d’influencer la Justice. Je ne suis pas libre dans mes déclarations.

Où en est le nouveau Code de la presse, dont votre ministère est partie prenante ?
Le projet qui circule a ramené le nombre de cas où il y aurait de la prison au minimum. Les associations de journalistes veulent, quant à elles, la suppression totale des peines privatives de liberté. C’est ce point qui continue de bloquer, alors qu’il y a accord sur tout le reste.

Loin de la justice, vous êtes aussi l’un des dirigeants socialistes du pays. Comment se présente le prochain congrès (du 13 au 15 juin) de votre parti, l’USFP ?
Nous espérons que ce congrès sera celui de l’unité et du rassemblement. La préparation va bon train, la commission préparatoire et le conseil national ont approuvé les quatre rapports : politique, économique et social, identité et organisation. Il ne reste plus que l’élection des congressistes et quelques petits détails d’ordre organisationnel.

Comptez-vous postuler pour le poste de premier secrétaire ?
Depuis quelque temps, des camarades viennent me voir tous les jours pour me demander de présenter ma candidature à la tête d’une liste…



Réforme. La nouvelle vie des tribunaux

“Les tribunaux sont l’unité de production et la vitrine de la justice, il est donc important et urgent de les remettre à niveau”. On l’aura compris, Abdelouahed Radi veut faire de la réforme des tribunaux une priorité. Première chose à laquelle il veut s’attaquer : la carte judiciaire du royaume. “Il faut qu’on arrête de construire des tribunaux en se basant sur des critères politiques”, explique-t-il, ajoutant que “dans certains régions, de nombreux tribunaux sont actuellement vides parce qu’il n’y a pas d’affaires à juger”. Deuxième volet si cher à Abdelouahed Radi : le relooking des salles d’audience. Les 22 tribunaux (18 de première instance et 4 d’appel) qui seront construits dans les cinq ans à venir seront, dixit le ministre, “tournés vers l’avenir”. Les enceintes devraient être plus “adaptées” (“À ce jour, il suffisait de louer quelques étages d’un immeuble et d’y installer un tribunal, tout cela va cesser”), plus confortables, modernes et entièrement informatisées (“Nous avons actuellement 5000 ordinateurs, il nous en faut au moins 10 000 supplémentaires”). La surprise du chef, pour finir : des bornes interactives seront installées dans les halls des tribunaux “pour informer les citoyens de l’avancée de leurs dossiers, des procédures…”. Coût total du chantier : 1,1 milliard de dirhams.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés