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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par
Youssef Ziraoui

Interview.
Othman Mellouk : “Les Marocains n’aiment pas le preservatif”

Othman Mellouk, l’un des membres
les plus actifs de l’ALCS.
(DR)

Numéro 2 officieux de l’Association de lutte contre le SIDA (ALCS) et orthodontiste dans le civil, le président de la section marrakchie de l’ONG nous relate son quotidien. Entretien.


Vous avez été choisi pour une tribune au siège de l’ONU en juin. De tous les collaborateurs de Hakima Himmich, vous êtes l’un des rares qui soient parvenus à se faire un nom…
Peut-être, mais Hakima Himmich reste mon mentor. C’est elle qui m’a sensibilisé à cette cause. Et elle continue à incarner l’esprit de l’Association.

D’après les chiffres officiels, le Maroc compte 1600 cas de séropositifs. Ce nombre n’est-il pas sous-estimé ?
Le ministère de la Santé ne déclare que les cas qu’il a recensés et traités. Et pour y voir plus clair, il faudrait que chaque Marocain effectue un test de dépistage, c’est un moment de vérité à passer. Mais il est certain qu’aujourd’hui, le nombre de séropositifs est bien supérieur. Nous estimons que dans une décennie, on devra traiter dix fois plus de personnes qu’aujourd’hui.

Comment votre travail sur le terrain est-il perçu par la société ?
Après vingt ans de combat, les choses ont changé. Il y a quelques années, on nous reprochait de faire fuir les touristes. Quand nous visitions des écoles, les directeurs nous répétaient qu’ils nous appréciaient, mais qu’ils avaient peur de se mettre à dos les associations de parents d’élèves. Et quand on faisait la promotion du préservatif, on nous reprochait d’encourager la débauche… Aujourd’hui, notre travail est reconnu et l’accès à la trithérapie est gratuit et généralisé.

Les autorités continuent-elles de faire obstacle à vos activités ?
De moins en moins. Cela dit, si les autorités ne nous empêchent pas de faire notre travail, elles ne nous aident pas non plus. Les conseils municipaux sont censés subventionner les associations. Depuis quatre ou cinq ans, notre centre de dépistage n’a pas reçu un centime d’aide. On essaie de s’en sortir quand même…

Pensez-vous que l’usage du préservatif se soit banalisé ?
Selon les chiffres du ministère de la Santé, un jeune sur trois (de 15 à 24 ans) n’utilise pas de préservatif. Pour les adultes, bien qu’aucune étude n’ait été réalisée, je crains que l’usage soit encore moins fréquent. Les adultes ont honte de venir nous demander des préservatifs, tandis que les jeunes sont plus décomplexés.

Marrakech figure parmi les villes les plus touchées par le sida. Pourquoi ?
Depuis 2007, Marrakech est passée devant Agadir et Casablanca. Cela s’explique par la décentralisation du traitement de la maladie. Aujourd’hui, on soigne les patients sur place, ce qui gonfle les chiffres.

Certains imputent le développement du sida, à Marrakech notamment, au tourisme étranger…
C’est faux. Les travailleuses du sexe nous révèlent souvent que les clients européens utilisent naturellement les préservatifs…

Et les Marocains ?
Ils sont plus réticents. Certains sont même prêts à payer un supplément pour un rapport non protégé, sans “jelda”, comme ils disent. Le Marocain a définitivement un problème avec les préservatifs.

Le prix n’aide pas non plus…
C’est exact. Certaines prostituées, qui vendent des “passes” à 30 dirhams, n’ont pas les moyens d’acheter un préservatif à 5 dirhams l’unité. Je pense que le prix ne devrait pas dépasser le dirham.

À Marrakech, le nombre de tests de dépistage réalisés à l’ALCS a diminué. Pourquoi ?
Pour différentes raisons, les homosexuels et les prostituées se font plus discrets ces derniers temps…

Pourtant, ils ne sont pas les seuls à être infectés par le VIH…
Effectivement, il n’y a pas de profil type du malade. Il y a des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des hétéros, des homosexuels… Mais il est vrai que les prostitués et les homosexuels font partie de nos populations cibles, car particulièrement vulnérables. Vous savez, chaque fois qu’il y a tapage médiatique, il s’ensuit des vagues d’arrestations, comme à Ksar El Kébir l’année dernière. Cela nuit à notre travail, d’autant que, les mêmes qui tirent la sonnette d’alarme sur le sida, pointent du doigt l’ALCS.

On vous reproche quoi au juste ?
De ne pas défendre l’abstinence comme moyen de prévention, entre autres. Le haram, l’interdit, le péché, toutes ces notions sont enseignées à l’école, dans la famille, à la télévision, par l’imam. Ce n’est pas à nous de faire de la morale.

Et vous, comment vous prêchez la bonne parole ?
On fait beaucoup de travail sur le terrain. C’est difficile, car les populations vulnérables sont méfiantes par réflexe. Une fois, nous avons effectué une enquête auprès de travailleuses du sexe dans la médina de Marrakech. Une semaine plus tard, un quotidien consacrait sa “Une” à ces mêmes femmes. Automatiquement, elles ont fait le lien avec notre visite, alors qu’il n’en était rien. Tout était à refaire, il fallait regagner leur confiance.

 
 
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