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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Irina Prentice*
de Beyrouth, pour TelQuel

Liban. Le retour du chaos

Avec cette nouvelle flambée de
violence, le crainte d’une nouvelle
guerre civile hante les Libanais.
(AFP)

Le conflit armé entre la majorité et l’opposition libanaises s’étend progressivement à tout le pays. Le spectre d’une nouvelle guerre civile sera-t-il exorcisé par l’intermédiation internationale ?


“Pourquoi cette tuerie ?”, se lamente Samia Ahmed, lors des funérailles de son époux Mohamed Shamea, un jeune homme de 20 ans, tué dans l’explosion de violence qu'a connue le Liban tout au long de la semaine dernière. “Ils ne devraient pas tuer les enfants du Liban, ajoute-t-elle. Nous ne voulons plus de zaïms, nous ne voulons plus
d’hommes politiques”. La jeune veuve, âgée d’à peine dix-sept ans et enceinte de cinq mois, sanglote silencieusement, assise dans un cercle de femmes en deuil. à ses côtés, sa mère se lamente bruyamment, pleurant son gendre Mohamed qui ne connaîtra jamais son enfant.

Ainsi va-t-il des familles qui ont vu mourir plus de 60 des leurs, à l’issue des affrontements armés qui ont éclaté le 7 mai entre les factions sunnites et druzes loyales au gouvernement, et celles de l’opposition, dirigées par les chiites du Hezbollah.

Future TV incendiée
“Il est évident que le Liban est en train de renouer avec ses vieux démons”, lâche dans un soupir Moustapha Kassem, caméraman vétéran, qui fut témoin des quinze ans de guerre civile (1975-1990). Même si la violence est encore contenue dans les bastions pro-gouvernementaux, chaque jour, le champ de bataille s’élargit et de plus en plus de localités se retrouvent impliquées dans un conflit qui fait à nouveau les gros titres de la presse.

À l’écriture de ces lignes (mercredi 13 mai), le conflit semblait circonscrit aux communautés sunnite, chiite et druze. Pour l’instant, la communauté chrétienne, déjà divisée et minoritaire dans la région de Beyrouth, garde ses distances et évite de s’y impliquer directement, consciente qu’elle aurait trop à y perdre et que sa revendication du pouvoir, accueillie avec scepticisme par les autres groupes ethno-religieux, deviendrait pour le coup inaudible.

Pour l’heure, l’opposition, dirigée par le Hezbollah, assiège les bastions du chef druze Walid Joumblatt et surtout ceux du dirigeant sunnite Saad Hariri (fils de Rafic, assassiné en 2005). Le siège de sa chaîne de télévision, Future TV, a ainsi été incendié après que les combattants chiites l’ont empêché d’émettre, vendredi 9 mai. La bataille de ces deux dirigeants, déjà perdue à Beyrouth, semble être dans sa dernière phase dans les provinces. La suite dépend désormais des pourparlers nationaux et internationaux qui viennent de s’ouvrir.

Responsabilités “partagées” ?
La mèche a été allumée le 7 mai, quand le gouvernement de Fouad Siniora (soutenu par l’Arabie Saoudite et les grandes puissances occidentales) aidé de la force d’interposition internationale (stationnée au Liban depuis la guerre avec Israël, durant l’été 2006) ont tenté de démanteler le système de surveillance de l’aéroport de Beyrouth, installé par le Hezbollah. L’action du gouvernement s’est déroulée en deux temps : d’abord en demandant au général Wafic Shukeir (le directeur de la sécurité de l’aéroport, un allié du Hezbollah) de présenter sa démission, puis en retirant lesdites caméras de surveillance. Quelques heures plus tard, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, intervenait sur la chaîne de télévision de son parti pour condamner ce qu’il a qualifié “d’attaque du système sécuritaire de l’aéroport”, justifié selon lui par “la nécessité de s’opposer à l’espionnage du Mossad”. Nasrallah a ainsi mis en demeure le gouvernement de renoncer à sa décision, qualifiée de “déclaration de guerre et début de la guerre”, et menacé “ceux qui touchent aux armes de la résistance contre Israël de subir les graves conséquences de leurs actes”.

Avant même que les factions pro-gouvernementales aient pu répondre, le son des armes à feu, ponctué d’explosions, s’est fait entendre à Beyrouth. Une demi-heure après le discours télévisé de Nasrallah, la bataille était engagée dans différents quartiers de la capitale… jusqu’à ce qu’une tempête éclate et force les combattants à regagner leurs “bases”. Le répit n’a été que de courte durée : dès le lendemain, vers 5 heures du matin, les affrontements ont repris, au rythme des échos faisant état de la “prise” de quartiers pro-gouvernementaux entiers par le Hezbollah et ses alliés.

Une semaine d’affrontements plus tard, il n’importe plus de savoir qui a démarré le conflit. Pour les Libanais, autant l’opposition que les loyalistes au gouvernement Siniora sont aujourd’hui responsables de la tournure qu’a prise le conflit. Ceux-ci parlent déjà “d’irakisation” du pays, en écho de l’époque où toutes les velléités de guerre civile dans le monde étaient qualifiées de “libanisation”…

“Où va ce pays ? Personne ne le sait"
“Le temps du changement est arrivé, clame Maroun, un supporter de l’opposition. Nos dirigeants sont des voleurs qui pillent le pays et détournent l’aide financière venue de l’étranger à leur profit. Regardez autour de vous, où voit-on trace de ces aides ?”. Et de fait, au Liban, l'écart entre le train de vie des plus riches et celui des plus pauvres ne cesse de se creuser. Et le gouvernement actuel semble accorder bien peu d’attention à la revalorisation des salaires (la hausse des prix des denrées de base sévit ici comme ailleurs dans le monde), à la sécurité sociale ou à la santé publique.

Toutefois, les accusations de corruption sont également partagées. Le Hezbollah a certes une réputation d’honnêteté assez bien ancrée parmi la population, mais le manque de transparence de sa structure financière a déjà attiré au mouvement de Hassan Nasrallah de sévères critiques.

Le Liban aurait-il ouvert une nouvelle page sombre de son histoire ? En tout cas, les affrontements vont sans doute retarder la visite du président américain Bush, prévue dans les jours qui viennent, pour ce qui doit être sa dernière visite au Moyen-Orient avant de quitter le pouvoir. Déjà, le déplacement du porte-avions USS Cole (qui traverse le Canal de Suez pour rejoindre la Méditerranée) est révélateur du sérieux avec lequel les Etats-Unis prennent la nouvelle situation au Liban, et qui pourrait bouleverser toute la donne régionale.

“Où va ce pays ? Personne ne le sait”, lançait, au comble du désespoir, Samia Ahmed lors de la veillée mortuaire de son jeune époux. On ne saurait mieux décrire le sentiment général…

* De nationalité américaine, Irina Prentice est correspondante de NBC News à Beyrouth.
Traduit de l’américain par Daria Van Vacas




Hezbollah. Un Etat dans l’Etat

Fondé en juin 1982, le Hezbollah est un mouvement chiite libanais né d'une faction armée créée en réaction à l'invasion israélienne. Considéré comme un mouvement de résistance par nombre de pays arabes, il est en revanche qualifié d'organisation terroriste par les États-Unis, le Canada et Israël, alors nombre d'autres États (comme l’Australie, le Royaume-Uni ou l'Union Européenne) ne considèrent que sa branche armée comme terroriste. Très présent sur la scène politique libanaise, le “Parti de Dieu” compte 14 sièges au Parlement libanais (sur 128). Le mouvement dirigé par Hasan Nasrallah est très actif dans la vallée de la Bekaa, dans la banlieue sud de Beyrouth et au sud du Liban (zones sur lesquelles il étend un contrôle militaire), où il jouit d'une grande popularité grâce à sa forte présence sur le terrain social. Il y gère en effet hôpitaux, écoles et orphelinats. Il est même présenté comme le premier employeur au Liban !
Possédant une chaîne de télévision (Al Manar), le Hezbollah dispose aussi de son propre réseau de télécommunication. Malgré les nombreux appels à son désarmement, le Hezbollah, financé par la Syrie et l’Iran, refuse de déposer les armes, dont il justifie la légitimité par l'impératif de “résistance à l'ennemi israélien”. Des armes que le mouvement a, cette fois-ci, tourné vers ses propres compatriotes…

 
 
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