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N° 324
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

ZB se sent libre, pour à peine 200 dirhams par mois. Une bonne affaire.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem a appris que le baril de pétrole coûtait aujourd’hui 120 dollars. La dernière fois qu’il avait entendu parler de ce fameux baril, il traînait en bon fils de famille autour de 30 ou 40 dollars, paisible et modeste. Il a beaucoup de mal à comprendre ce qui s’est passé. Il faut dire que sa culture dans ce domaine est des plus sommaires. Rassurez-vous, ça ne va pas l’empêcher de s’exprimer : il n’y a aucun type de corrélation entre le niveau d’information du Boualem et la quantité d’analyse qu’il produit ou le volume employé pour les exprimer. Déjà, pour lui, un baril est un truc en bois cerclé de fer qu’on fait rouler sur le côté, comme dans Lucky Luke, et du coup il se demande pourquoi des gens continuent à remplir des barils au lieu de passer à des containers plus modernes. Bon, donc ce truc-là, soudain, il a triplé de prix. Normalement, il est sous terre, le pétrole. On l’imagine donc mal faire grève parce qu’il est sous payé ou parce qu’il a des problèmes de pouvoir d’achat comme les Français, les pauvres. C’est donc les gens qui le pompent qui ont décidé d’augmenter le prix. Bizzarement, le prix de l’essence chez nous n’augmente pas. Zakaria Boualem se souvient que lorsque le prix du baril passait de 29 à 32 dollars, le prix à la pompe augmentait aussi, et on expliquait dans la foulée qu’il n’y avait pas d’autre solution parce que sinon, le Maroc allait sombrer dans la faillite. Mais là, à 120 dollars, le prix à la pompe n’augmente pas, sans doute parce le Maroc est déjà en faillite, le pauvre. Imaginez un peu, de l’essence à 30 dirhams le litre… Un plein pour le prix d’un smig mensuel, un marché noir d’essence au détail,
des gens qui achètent une cuillerée ou deux juste pour pouvoir rentrer chez eux, d’autres qui arrêtent de fumer parce que le briquet est trop cher… La conséquence immédiate ? Le grand retour des ânes comme moyen de transport officiel des Marocains, les pauvres. Les parkings transformés en écuries, les stations-service en magasins d’avoine, les vendeurs d’accessoires auto obligés d’inventer des gadgets pour customiser un âne : sabots alu, petits tapis en peluche, ailerons chromés et pots d’échappement pour quadrupèdes. ça règlerait les problèmes de sécurité routière mais ça dérangerait peut-être les gendarmes et leur radars, les pauvres. Zakaria Boualem imagine le Boulevard Zerktouni plein à ras bord d’ânes en tout genre, dont un nombre important qui refusent d’avancer par fierté, puis il se ressaisit un peu. C’est qu’il vient de réaliser qu’il y a des gens sur cette planète qui ont vu leurs revenus tripler soudain. Les Américains, par exemple, qui ont mis la main sur le pétrole irakien, gagnent trois fois plus qu’avant. Bizarrement, on n’entend jamais parler d’attentats sur les plates-formes d’exploitation pétrolière, juste sur les souks surpeuplés. Nos frères les arabes aussi, avec un baril à 120 dollars, gagnent trois fois plus qu’avant, soudain. Quelle bonne nouvelle ! Ils peuvent tout acheter en triple. Trois Soufiane Alloudi, par exemple - malheureusement, on n’en a qu’un, sinon on serait champion, du monde. Ils peuvent construire trois marinas chez nous au lieu d’une seule, c’est formidable. Ils peuvent organiser trois Coupes du monde ou mettre trois aéroports là ou un seul suffirait. Notre spécialiste en économie me signale que c’est déjà le cas, ils ont déjà tout en triple, même les mentons ou les femmes… C’est très bien pour eux, que Dieu leur ajoute. Zakaria Boualem, sur l’instant, se demande combien de temps encore cette étrange planète va tourner de travers avant d’exploser comme une pastèque tombée d’un camion Berliet. Parce que ce n’est pas tout. Le riz augmente, le lait aussi, et même les pommes de terre, parce que paraît-il que les chinois se sont mis à manger des frites. Zakaria Boualem ne connaît pas REM, sinon il aurait chanté avec eux : “C’est la fin du monde et nous le savons, c’est la fin du monde, et je me sens bien”…*

(*) Album Document, sorti en 1987, disponible à Derb Ghallef à 8,50 dh.

 
 
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