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N° 324
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ziraoui

Électricité. Bientôt la pénurie ?
10 clés pour faire la lumière

La consommation atteint un pic,
qui approche du point de rupture.
(DR)

L’été risque d’être chaud, et pas seulement à cause de la canicule : le Maroc a de plus en plus de mal à faire face à ses besoins en électricité. Coup de projecteur sur le casse-tête énergétique.


1. La tension monte
Imaginez la scène : Casablanca, plongée dans le noir de longues heures durant. Arrêt des usines et de la signalisation sur les artères, plus d'éclairage ni de télévision dans les foyers, plus de réfrigérateurs… bref,
toute une ville, voire une région, paralysée. Le black-out, en jargon d’électricien. Un chaos que des métropoles plus prestigieuses ont déjà vécu par le passé : Paris en 1999, New York en 2003, Berlin en 2004, Moscou en 2005, etc. Le Maroc n’est donc pas à l’abri de ce scénario catastrophe. Il a d’ailleurs été évité de justesse l’été dernier. La faute à qui ? À pas de chance : une défaillance sur la ligne haute tension qui traverse la Méditerranée et qui permet au royaume de s’approvisionner auprès de son voisin espagnol, dont il est dépendant en électricité à hauteur de 10%. Pourtant, chez l’Office national d’électricité, on se veut rassurant. “Les risques de black-out sont minimes et ne pourraient exister qu’en cas d’accident grave sur le réseau”, rassure Abdelrhani Baakil, Directeur général adjoint de l’ONE. À voir… Des hôtels surbookés aux climatiseurs en surrégime, c’est tout le Maroc qui pompe. Marrakech et Agadir présentent ainsi des signaux d’alerte depuis des années. “Dans tout le pays, le taux d’équipement des ménages ne cesse d’augmenter. Les grands projets touristiques pullulent, de nouvelles villes sortent de terre comme des champignons… Ajoutez à cela la croissance industrielle et démographique : le Maroc peine à faire face à la demande”, note cet observateur. La preuve en chiffres : la consommation augmente d’environ 9% par an. Autrement dit, elle devrait doubler d’ici 10 ans. En parallèle, la production ne suit pas la cadence.


2. Des installations court-circuitées
Alors qu’à Mohammedia les turbines carbureront bientôt au gaz, à Tan Tan et à Beni Mathar, au diesel, d’autres projets d’envergure, à même de booster la production d’électricité sont en cours. Mais leur réalisation nécessite plusieurs années. Sans compter les blocages administratifs, comme ce fut le cas pour le projet de Cap Ghir (au nord d’Agadir), annoncé en grande pompe en 2006. Les deux unités de production censées voir le jour en 2011 ont été bloquées par les élus du Souss. Les topographes de l’Office jettent alors leur dévolu sur la région de Safi. Résultat : un nouveau bras de fer avec les élus de la localité, qui brandissent un argument imparable : la préservation du potentiel touristique de la région. L’affaire finit par remonter à la primature qui tranche : l’ONE n’a pas sa place dans l’arrière-pays de Safi. Mais les pourparlers se poursuivent, si l’on en croit ce responsable de l’ONE : “Le marché international des équipements est tel que si on retarde de 6 mois le lancement, on perd au moins un an en bout de course. Nous ne pouvons que nous mobiliser pour que ce projet soit lancé dans les plus brefs délais. Notre secteur a longtemps souffert de retard dans la prise de décision. Cela coûte très cher à l’ONE”. En gros, le temps, c’est vraiment de l’argent.


3. Une heure de soleil en plus
Dans cette course contre la montre, le gouvernement tente de rattraper son retard. L’équipe de Abbas El Fassi a en effet décidé de passer à l’heure d’été, du 1er juin au 27 septembre. “En général, les pics de consommation sont constatés en fin de journée, cette mesure réduira les besoins en éclairage”, nous expliquait Fatima Mossadeq, chargée de la communication à l’ONE. Une heure de soleil en plus, qui permettra au Maroc de mettre de côté 460 millions de dirhams sur les deux prochaines années, selon les prévisions de l’Office. Une économie qui reste dérisoire face à une consommation énergétique estimée à 64 milliards de dirhams pour 2008. Du côté des officiels, on se veut réaliste : “Ça ne résoudra pas le problème énergétique du pays, mais nous devons prendre toutes les mesures pour l'atténuer”, admet le porte-parole du gouvernement, Khalid Naciri. Le passage à GMT+1 est prévu pour le 1er juin. Mais, curieusement, aucune campagne d'information auprès des utilisateurs n’a été entamée. Quant à la sensibilisation à l'économie d’énergie, elle a évolué. Le temps des spots télé “Hafidou Ala Taka” (“Ne gaspillez pas l’énergie”) est révolu. Aujourd’hui, les décideurs optent pour une approche beaucoup plus ciblée.


4. Des économies de bout de chandelle
“Améliorer les performances énergétiques des hammams et des fours de boulangerie”. Cette mesure pourrait prêter à sourire, mais elle est on ne peut plus sérieuse. Du moins, elle a sa place dans les priorités du ministère de l’Energie et des Mines. Soutenu par l’Agence française de développement (AFD), le programme concerne quelque 140 hammams. “Une centaine de chaudières améliorées ont été installées, cinquante audits énergétiques ont été réalisés avec l’amélioration de 40 hammams à Casablanca et 30 chaudronniers ont été formés”, annonce le département d'Amina Benkhadra. Cost-killer sur le tard, le ministère de tutelle entend bien faire la chasse au gaspi dans les secteurs de la santé, de l’hôtellerie et des logements collectifs. “On pourrait économiser jusqu’à 420 Mégawatts si toutes les actions étaient entreprises ! En chiffres, au moins 4 milliards de dirhams d’économie nette pour la collectivité sans compter la réduction de la facture pétrolière”, justifie-t-on du côté de l’ONE. Les actions prévues permettraient d’atteindre des économies d’énergie allant de 15 à 20% à l’horizon 2020. Entre-temps, c’est toute la configuration de la carte énergétique du royaume qui est à revoir.


5. Le défi des moulins à vent
Même en brassant de l’air, on peut arriver à quelque chose, comme produire de l’énergie. Le Maroc dispose d’un fort potentiel éolien. Les projets concernant les énergies renouvelables (y compris l’hydraulique et le solaire) ont mobilisé d’importants investissements. D’ici l’horizon 2012, quelque 17 milliards de dirhams seront consacrés aux parcs éoliens et aux ouvrages hydroélectriques. On y croit dur comme fer : “En 2012, la contribution des énergies renouvelables (y compris l’hydraulique) devrait atteindre 10% dans la consommation nationale, contre 4% actuellement”. Mais ce type d’énergie ne peut constituer qu'un appoint au niveau du réseau électrique. Explication : “Le vent n’est pas disponible durant les périodes de pointe de consommation en fin de journée, nuance le DGA de l’ONE. Ce n’est pas une alternative aux énergies de base que constitue le thermique fonctionnant au charbon ou au gaz”. Mais encore faut-il assurer l’approvisionnement en ces matières.


6. À plein gaz !
Il y a quelques mois, on pensait le projet du terminal gazier bouclé. L’étude de faisabilité était finalisée. Le consortium adjudicataire de ce projet (ONE, Samir et Akwa) devait soumettre les résultats de l’étude au ministère de l’Energie et des Mines. L’autorité de tutelle aurait dû trancher sur le choix du site censé abriter le terminal. Parmi les trois ports sélectionnés (Jorf Lasfar, Mohammedia et Tanger), c’est celui de Jorf Lasfar qui partait favori, étant donné l’existence d’une centrale thermique sur le lieu. “Deux tiers du gaz acheminé devraient servir à produire l’électricité”, rappelle-t-on du côté du ministère de l’Energie. Et puis plus rien. Silence radio. Le projet a été simplement mis en veilleuse. En attendant, le Maroc veut respirer le gaz du voisin, “Le gaz étant l’unique produit qui passe légalement de l’Algérie au Maroc”, comme le rappelle le journaliste Ignacio Cembrero dans un article paru récemment dans le quotidien espagnol El Pais. Si, pendant longtemps, le Maroc se contentait de prélever un droit de passage sur le gazoduc reliant l’Algérie à l’Espagne, il préfère désormais se dédommager en nature, ponctionnant l’équivalent de 80 millions de dollars en gaz. Mais avec la hausse des prix des matières premières, on est loin du compte…


7. De l’électricité dans les marchés
“Avec le renchérissement du prix des matières premières, le charbon est devenu l'option la plus économique à moyen terme”, assure cet observateur. “Cette matière reste le combustible le plus disponible et continuera à peser dans la production d’électricité”, confirme-t-on du côté de l’Office. D’autant qu’une variété de charbon, dite “propre”, permet de préserver l’environnement. L’engouement pour les centrales électriques à charbon propre ne concerne pas seulement les pays émergents. “On retrouve cette technologie dans plusieurs Etats américains, en Espagne, au Japon, en Grande-Bretagne et dans d’autres lieux où la sensibilité environnementale et le développement touristique sont forts”. C’est sans doute une des solutions les plus adaptées pour le Maroc. Et elle est surtout plus réaliste que d’autres options explorées.


8. Un projet de centrale… atomisé
Affichée depuis plusieurs années, la volonté du royaume d’accéder au club (très fermé) des pays producteurs de l’électronucléaire risque de rester un vœu pieu. “Le projet nucléaire rentre dans le cadre du plan de développement de l’Office. Un site a été sélectionné sous l’égide de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique), nous révèle cette source proche du dossier. Nous avons invité les entreprises présélectionnées à nous soumettre leurs offres techniques que nous sommes en train d’évaluer. La phase d’évaluation devrait s’achever dans les mois à venir”. Mais le Maroc continue de traîner les pieds. “Le nucléaire est à l’étude, mais le projet ne verra pas le jour avant 2020”, nous déclare-t-on du côté du département de communication de l’Office. Pourtant, il y a peu de temps encore, l’ONE avait l’air plus pressé. Russes, Français et Américains avaient approché les décideurs marocains dans l’espoir de décrocher le marché de construction d’une centrale nucléaire. Mais le dossier semble être reporté aux calendes grecques, tant pour des sensibilités politiques que pour des raisons économiques.


9. L’ONE dans la pénombre
Alors que la demande explose, l’ONE augmente la cadence des investissements. “Durant la période 2007-2012, le programme d’investissement s’élèvera à 47,5 milliards de dirhams”, nous révèle cette source proche du dossier. L’ONE se taille ainsi la part du lion (20%) dans le budget de l’Etat prévu pour les entreprises publiques. Ce qui a provoqué l’ire des députés lors de l’examen de la Loi de Finances 2008. Le patron de l'ONE a même été convoqué devant les parlementaires pour s’expliquer sur la dégradation des comptes de l’Office. L’inquiétude des élus est justifiée. Les résultats financiers ne sont pas reluisants. L’ONE traîne d'abord un lourd passif, sous la forme d'un endettement à long terme de plus de 16 milliards de dirhams et d'une trésorerie déficitaire pour près de 3 milliards de dirhams. En parallèle, les actifs de l’Office se déprécient. “Les provisions sur des créances clients quasiment irrécupérables lui coûteront près de 1,5 milliard de dirhams. C’est une perte sèche que devra supporter l’ONE”, rapporte cet analyste financier. Pire encore, le déséquilibre d’exploitation est structurel : l’ONE vend l’électricité moins cher que son coût de production.


10. Du jus, à quel prix ?
Comment alors espérer pour l’ONE d’engranger des bénéfices et devenir (enfin) une entreprise rentable ? Parmi les solutions envisagées, celle d’une recapitalisation, dans le cadre de la libéralisation du secteur en cours. L’idée date du milieu des années 90. Les premières avancées aussi. “Cette libéralisation s’imposait d’elle-même. L’ONE n’avait pas une capacité de production suffisante pour faire face à la demande croissante, et n’était pas prêt à consentir un investissement aussi lourd”, explique cet observateur. L’ONE est alors habilité, “à passer des conventions avec des sociétés privées, pour la production de l’énergie électrique d’une puissance supérieure à 10 MW”, apprend-on au ministère de l’Energie. Ainsi, les trois sociétés concessionnaires (la Jorf Lasfar Energy Company, la Compagnie éolienne du Détroit et l’Energie électrique de Tahaddart) produisent 2 KW sur trois au Maroc. Côté vente, l’ONE alimente 45% du marché national. Le reste est assuré par des sociétés privées (Lydec et Veolia) et par des régies communales de distribution. L’ONE pourrait même céder encore plus de terrain. Objectif : “Établir un équilibre économique durable du secteur”, explique cette source au ministère. “Ces revenus devraient couvrir les charges d’exploitation et autres coûts, mais aussi rémunérer les capitaux investis et contribuer au financement des investissements futurs”. Sauf que le projet de loi visant à libéraliser et moderniser le secteur tarde à rejoindre le circuit législatif. Le Maroc paie ainsi le prix du retard cumulé tout au long des dernières années.


Programme d’investissement de l’one 2007-2012
Projets
Puissance
en MW
Investissements
en milliards DH
 Ouvrages hydro-électriques
440
3,2
 Turbines à gaz et groupes diesel
700
3,9
 Centrale thermosolaire (gaz naturel)
472
5
 Centrale à charbon
1000
13,8
Source : Ministère de l’Energie et des mines

 
 
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