Islamistes. Le PJD en questions
Années de plomb. Les oubliés de l'IER
Société. Les Moroccan doctors
Elections. Le rapport qui dit (presque) tout
Consommation. Le client est loi
Moyen-Orient. Indépendance contre Nakba
Afrique du sud. La chasse à l'étranger
Électricité. Bientôt la pénurie ?
Festival. Ziggy, Goran et les autres
Mode. Glamour attitude
N° 325
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

La grève et l’argent de la grève

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

La Constitution garantit aux gens le droit de protester, mais elle n’est pas censée non plus l’encourager.


Il y a donc eu grève générale mercredi dernier. Enfin, appel à la grève générale, et par un seul syndicat : la naguère puissante CDT. À l’heure où ces lignes sont écrites, on ne peut affirmer dans quelles proportions exactes le mouvement a été suivi. Mais quoi qu’il en soit, une information a dû faire réfléchir les fonctionnaires : l’Etat a décidé de ne plus leur payer leurs jours de grève – jusqu’ici, il le faisait. Les syndicats, CDT en tête, ont vertement protesté, qualifiant cette mesure d’“atteinte au droit de grève, pourtant garanti par la Constitution”.

C’est une manière de voir les choses, et on n’est pas obligé de la partager. Attenter au droit de grève reviendrait à sanctionner les grévistes pour absence injustifiée, voire à les révoquer. Il n’en a été question à aucun moment. En revanche, ne pas les payer pour leur journée chômée semble parfaitement justifié. Après tout, ils sont payés pour rendre un service à la collectivité – et ce jour-là précisément, ils ne l’ont pas rendu. Quoi de plus normal que de retenir la paie correspondante ? La Constitution garantit aux gens le droit de protester, mais elle n’est pas censée non plus l’encourager. Si les protestataires estiment une cause juste au point de la défendre par la grève, qu’ils souffrent de faire le sacrifice d’un jour de salaire en échange. Le deal est équitable.

La décision de l’Etat de suspendre les salaires des grévistes s’applique à tous les secteurs publics depuis le dernier Conseil de gouvernement, mais elle est déjà appliquée, depuis quelques années, dans l’Education nationale. C’est le socialiste Habib El Malki qui avait pris cette décision, après avoir constaté le nombre très élevé (“effarant”, selon un parent d’élève) de jours de grève suivis dans l’année dans son département. C’est bien simple, à chaque fois que l’un ou l’autre des syndicats (il y en a beaucoup) voulait améliorer sa position de négociation par rapport aux syndicats concurrents, il lançait un mot d’ordre de grève. Et le mot d’ordre était massivement suivi, que les enseignants soient encartés ou non au syndicat qui l’avait lancé. Ça leur faisait tout simplement des vacances, payées par le contribuable. Et c’était aberrant.

La plupart de nos lois étant inspirées de celles de notre ancienne puissance “protectrice”, voyons comment ça se passe en France. Là-bas, les salaires des fonctionnaires grévistes sont retenus par l’Etat, et une partie de la somme ainsi économisée sert notamment à payer ceux qui ont assuré un service minimum. Souvent, il arrive que les salaires retranchés soient tout de même versés aux grévistes, à l’issue des négociations qui suivent nécessairement les grèves. Cette carte-là sert de “bonus”, une fois que le gouvernement et les syndicats arrivent à un accord sur leurs différends. C’est utile pour favoriser le compromis.

Chez nous, c’est comme si le compromis n’était pas le but. Comme si les négociations n’étaient pas des négociations, mais un bras de fer à l’issue duquel il doit forcément y avoir un gagnant et un perdant. Il est légitime de réclamer l’amélioration du pouvoir d’achat, surtout quand une crise mondiale tire les prix vers le haut. Mais demander à l’Etat de régler le problème par une intervention strictement budgétaire, en ne voulant pas savoir d’où viendra l’argent, si d’autres services publics seront lésés ou pas… cela ne relève pas du militantisme, mais du sectarisme. Un syndicat qui se respecte examine les chiffres, les comptes et les budgets, et négocie sur la base de solutions alternatives. Il ne se bouche pas les yeux et les oreilles en hurlant “après mes adhérents, le déluge”… et en réclamant d’être payé pour ça. Un peu de conscience civique ne nuit en rien, même aux causes les plus justes.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2005 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés