La grève et largent de la grève
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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La Constitution garantit aux gens le droit de protester, mais elle nest pas censée non plus lencourager.
Il y a donc eu grève générale mercredi dernier. Enfin, appel à la grève générale, et par un seul syndicat : la naguère puissante CDT. À lheure où ces lignes sont écrites, on ne peut affirmer dans quelles proportions exactes le mouvement a été suivi. Mais quoi quil en soit, une information a dû faire réfléchir les fonctionnaires : lEtat a décidé de ne plus leur payer leurs jours de grève jusquici, il le faisait. Les syndicats, CDT en tête, ont vertement protesté, qualifiant cette mesure datteinte au droit de grève, pourtant garanti par la Constitution.
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Cest une manière de voir les choses, et on nest pas obligé de la partager. Attenter au droit de grève reviendrait à sanctionner les grévistes pour absence injustifiée, voire à les révoquer. Il nen a été question à aucun moment. En revanche, ne pas les payer pour leur journée chômée semble parfaitement justifié. Après tout, ils sont payés pour rendre un service à la collectivité et ce jour-là précisément, ils ne lont pas rendu. Quoi de plus normal que de retenir la paie correspondante ? La Constitution garantit aux gens le droit de protester, mais elle nest pas censée non plus lencourager. Si les protestataires estiment une cause juste au point de la défendre par la grève, quils souffrent de faire le sacrifice dun jour de salaire en échange. Le deal est équitable.
La décision de lEtat de suspendre les salaires des grévistes sapplique à tous les secteurs publics depuis le dernier Conseil de gouvernement, mais elle est déjà appliquée, depuis quelques années, dans lEducation nationale. Cest le socialiste Habib El Malki qui avait pris cette décision, après avoir constaté le nombre très élevé (effarant, selon un parent délève) de jours de grève suivis dans lannée dans son département. Cest bien simple, à chaque fois que lun ou lautre des syndicats (il y en a beaucoup) voulait améliorer sa position de négociation par rapport aux syndicats concurrents, il lançait un mot dordre de grève. Et le mot dordre était massivement suivi, que les enseignants soient encartés ou non au syndicat qui lavait lancé. Ça leur faisait tout simplement des vacances, payées par le contribuable. Et cétait aberrant.
La plupart de nos lois étant inspirées de celles de notre ancienne puissance protectrice, voyons comment ça se passe en France. Là-bas, les salaires des fonctionnaires grévistes sont retenus par lEtat, et une partie de la somme ainsi économisée sert notamment à payer ceux qui ont assuré un service minimum. Souvent, il arrive que les salaires retranchés soient tout de même versés aux grévistes, à lissue des négociations qui suivent nécessairement les grèves. Cette carte-là sert de bonus, une fois que le gouvernement et les syndicats arrivent à un accord sur leurs différends. Cest utile pour favoriser le compromis.
Chez nous, cest comme si le compromis nétait pas le but. Comme si les négociations nétaient pas des négociations, mais un bras de fer à lissue duquel il doit forcément y avoir un gagnant et un perdant. Il est légitime de réclamer lamélioration du pouvoir dachat, surtout quand une crise mondiale tire les prix vers le haut. Mais demander à lEtat de régler le problème par une intervention strictement budgétaire, en ne voulant pas savoir doù viendra largent, si dautres services publics seront lésés ou pas
cela ne relève pas du militantisme, mais du sectarisme. Un syndicat qui se respecte examine les chiffres, les comptes et les budgets, et négocie sur la base de solutions alternatives. Il ne se bouche pas les yeux et les oreilles en hurlant après mes adhérents, le déluge
et en réclamant dêtre payé pour ça. Un peu de conscience civique ne nuit en rien, même aux causes les plus justes. |