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Histoire. Le Saladin intime
Portrait. Serial acteur
N° 326
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Aït Akdim

Histoire. Le Saladin intime

Des chrétiens défilant devant
Saladin, au lendemain de la prise
de Jérusalem en 1187 (Gravure
d’Alphonse Marie De Neuville,
1883).
(DR)

Pour avoir repris Jérusalem aux Croisés, le sultan Salah Eddine Al Ayyoubi occupe une place de choix dans le panthéon arabo-musulman. Dans Le Livre de Saladin, l’écrivain Tariq Ali donne à découvrir l’histoire secrète du guerrier kurde, celle des palais et de leurs intrigues.


Bien avant juin 1967 et la Naksa, Jérusalem a fait tourner (et tomber) bien des têtes du Moyen-Orient. Huit siècles plus tôt, précisément en 1187, Salah Eddine (dit Al Ayyoubi en référence à son père) reconquiert
Jérusalem, ville trois fois sainte. Alors que s’accumulent les signes avant-coureurs du déclin du monde islamique, la victoire de Saladin (comme on l'appelle en Occcident) contre les Francs est l'une des dernières pages glorieuses de l’Islam. Quelques décennies plus tard, en 1258, la chute de Baghdad entre les mains des Mongols fait définitivement basculer l’Orient arabe dans une crise qui se poursuit encore. De l'épopée de Saladin, on savait tout : le courage du sultan et son intelligence stratégique, sa formidable armée, la chronologie des batailles, la foi des combattants du jihad, etc. Chroniqueurs et poètes ont façonné le mythe autour de la double figure du chef d’Etat éclairé et du guerrier héroïque. Qu’attendre alors d’une biographie romancée et assumée comme telle ? Simplement tout ce qui restait à raconter : la vie quotidienne de personnages d’exception, l’époque et ses mœurs, les vicissitudes du quotidien. Une manière de voir, avec un mode quasi documentaire, la grande histoire à travers les lunettes de l’histoire intime.

Le sultan et le scribe
C’est la geste de cette reconquête que fait revivre l’écrivain Tariq Ali dans Le Livre de Saladin (Editions Sabine Wespieser, février 2008), un ouvrage à mi-chemin entre le récit historique et la fiction. Dix ans après sa sortie en anglais aux éditions Verso, cette biographie romancée de Saladin paraît enfin en langue française. Le pavé de plus de 500 pages est depuis peu disponible sur le marché marocain à un prix spécial. “Nous avons négocié avec l’éditeur français un tarif plus abordable : 160 DH, à comparer aux 26 ¤ que coûte l’ouvrage en France”, nous explique le distributeur. Le Livre de Saladin est en fait le deuxième tome du Quintet de l’islam, fresque historique lancée par l’écrivain anglo-pakistanais au moment de la guerre du Golfe avec À l’ombre du grenadier (bientôt traduit en français), roman prenant pour cadre l’Andalousie de la Reconquista catholique, au moment de l’expulsion des Maures. Pour rappel, les éditions Sabine Wespieser avaient déjà publié l’année dernière Un Sultan à Palerme, livre qui raconte la cohabitation entre Musulmans et Chrétiens dans la Sicile cosmopolite du 12ème siècle. En plus de La Femme de pierre, chronique de l’effondrement de l’Empire ottoman, un ultime opus, en cours d’écriture, s’inscrit dans un contexte plus contemporain, au tournant du 21ème siècle. Le Livre de Saladin débute par une mise en abîme classique à l’extrême. Par une nuit de l’hiver 1181, un inconnu s’invite au domicile de Ibn Yakoub, lettré juif et ami du grand savant Ibn Maïmoun. Ce dernier est le fameux Maïmonide, le fameux philosophe de Cordoue exilé au Caire, après un passage par le Maroc. Dans la capitale de la défunte dynastie fatimide, Ibn Maïmoun exerce la médecine, et sa renommée le précède. Pas étonnant que le sultan Saladin lui-même frappe à la porte du humble Ibn Yakoub : il cherche son confident et ami Ibn Maïmoun. Une entrevue chanceuse pour Ibn Yakoub, qui lui ouvrira les portes du palais quelques jours plus tard, le grand Saladin lui proposant de devenir son scribe personnel. Aussitôt mis au courant des projets de reconquête de Jérusalem, le chroniqueur devient sans le savoir l'un des plus proches collaborateurs du sultan qui règne déjà sur le Caire et Damas. Pendant douze ans, le scribe suivra Saladin du Caire à Damas, jusqu’à la prise de Jérusalem. À coups de flash-back et de révélations intimes, Ibn Yakoub nous livre plus que la chronologie exacte (et banale) d’un homme politique. Au-delà, Le Livre de Saladin brille surtout par les détails fantasmés de la vie du Caire et de Damas, au 12ème siècle. Dans le secret des alcôves, entre histoires d’amour, facéties d’eunuques et préparation de la guerre à venir, Ibn Yakoub est aussi le témoin privilégié des mœurs de son époque.

Ebats et débats
Des souvenirs de l’enfance du sultan à Baâlbek et de son adolescence à Damas, l’érudit juif trace le portrait d’un homme “ordinaire”, soumis à la chair et aux plaisirs dus à son rang. L’occasion également de parler des femmes, éternelles oubliées, à travers les faits et gestes de la sultane Jamila qui se rebelle contre la condition faite à son sexe, discourt de philosophie rationaliste et préfère la couche de la concubine Halima. Le roman, qui se divise en trois lieux (Le Caire, Damas et Jérusalem) brasse donc aussi bien les ébats que les débats qui traversent l’Orient musulman. L’eunuque Amjad, confident de la sultane Jamila en raison de son infirmité, est en même temps le jouet de la concubine Halima. Même le vieux serviteur du sultan, Chadhi (oncle illégitime du sultan), dont la mémoire est précieuse, ne tarit pas d’anecdotes sur le jeune Saladin. Souvenirs et anecdotes sont consignées par Ibn Yakoub, qui ne sort pas indemne non plus de la folie lubrique qui traverse le récit. Trop souvent absent de son foyer pour suivre les faits et souvenirs de Saladin, le scribe surprend un soir son épouse Rachel en pleins ébats avec son maître Ibn Maïmoun. Tant de détails feraient oublier que l’on est en plein Moyen-Age arabe. Même les discussions sur les religions qui émaillent le récit témoignent de la sensualité de la vie de palais, comme lorsque l’hérétique Bertrand de Toulouse répond aux lettrés du sultan qui l’interrogent sur sa foi : “L’islam se soucie trop de la chair”. Le principal souci de Saladin est ailleurs : tant que les Croyants seront désunis, ils ne fouleront pas le Dôme du Rocher. Rassembler dans son camp avant de se lancer à l’assaut des Francs. Une première phase décrite par Tariq Ali dans toute la complexité de l’administration du califat, où “l’ombre d’Allah sur terre” ne mène pas toujours le jihad contre les infidèles.

Dans Le Livre de Saladin, les Croisés sont décrits comme des barbares, et le souvenir de leurs exactions est partout présent. Du Caire à Damas, chez les musulmans et chez les juifs, la perte de Jérusalem est un traumatisme. Longtemps méconnue en Occident, cette histoire, étayée il est vrai par les chroniqueurs de l’époque, avait déjà été popularisée par Amin Maâlouf dans son magistral Les Croisades vues par les Arabes. Tariq Ali, par la voix de son narrateur-scribe, dévoile une face méconnue du grand chef guerrier. Celui qui réussira à entrer victorieux en 1187 dans la ville (trois fois) sainte, s’imposant définitivement dans le Panthéon arabo-musulman.



Tariq Ali. Chroniqueur de la civilisation musulmane

Né à Lahore en 1943, Tariq Ali étudie à Oxford et s’installe définitivement en Grande-Bretagne dans les années 60. Il est depuis une quarantaine d’années l'une des voix majeures de la gauche radicale britannique. Essayiste, romancier, éditeur et scénariste, il écrit régulièrement sur les colonnes du Guardian ou dans la London Review of Books. Paru en anglais en 1998, Le Livre de Saladin est le deuxième tome de son Quintet de l’islam, un cycle romanesque retraçant les tribulations de la civilisation musulmane à de grands moments de son histoire. Tariq Ali, l’essayiste, est aussi un spécialiste reconnu du Moyen-Orient et ses crises. En français, on peut lire ses essais Le choc des intégrismes (Editions Textuel, 2002), Bush à Babylone (Editions La Fabrique, 2004), Quelque chose de pourri au Royaume-Uni, libéralisme et terrorisme (Editions Raisons d’agir, 2006). Aujourd’hui, Ali prépare la parution en juin d’un essai politique consacré à l’actualité de son pays d’origine : le Pakistan. L’ouvrage, commandé juste après l’assassinat de l’ex-Premier ministre Benazir Bhutto, doit paraître avant l’automne, sous le titre The Duel : Pakistan in the Flight Path of American Power (Le Duel : le Pakistan sur la trajectoire de la puissance américaine). Tout un programme…

 
 
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