Coup de pouce royal
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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Le Maroc ne respecte pas ses artistes. Pourtant, ils ont les moyens de conquérir le monde !
Sa Majesté le roi Mohammed VI a bien voulu ordonner loctroi dun don en guise dencouragement aux jeunes groupes prometteurs ayant hissé leurs productions au rang de la créativité. Ainsi sest (curieusement) exprimé le directeur artistique du festival Mawazine, pour annoncer des dons royaux de 150 à 250 000 DH à des groupes musicaux comme Hoba Hoba Spirit, H-Kayne, Darga et quelques autres. Qualifier de
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prometteurs des groupes qui tournent depuis 10 ans, attirent les spectateurs par centaines de milliers (beaucoup plus que les stars étrangères invitées au Maroc) et se produisent régulièrement dans les festivals européens les plus prestigieux, cest
comment dire ?
un peu décalé.
Mais bon, tout maladroite quelle soit, la formulation na pas dimportance. Cest le geste qui compte, et au Maroc, un geste du roi, ça compte énormément. Son premier effet sera de remettre les pendules à lheure. Depuis quelques années, les islamo-populistes ne cessent de faire des cartons sur les festivals musicaux et les groupes marocains qui sy produisent (tout cela est source de malice, souillure et saleté, déclarait encore Abdelilah Benkirane il y a quelques jours). Ce discours nauséabond, qui convoque Satan à tout propos et diabolise tout ce qui groove au nom des valeurs islamiques, avait fini par se banaliser. Le soutien du Commandeur des croyants himself est donc plus que bienvenu. Les insultes pourront continuer, mais dorénavant, on sait ce quen pense lAutorité suprême. Bravo et merci, Majesté.
Surtout, maintenant, les yeux des décideurs vont souvrir. Cest malheureux que cela fonctionne ainsi, mais bon, il faut faire avec ce quon a : dès que Sidna manifeste son intérêt pour quelque chose, les investisseurs affluent. Cest en train de marcher pour le foot, avec la création de la très ambitieuse Académie Mohammed VI.
Espérons que cela fonctionnera pareil pour la musique. Jusquà présent, la production dalbums était dépendante de lhumeur des sponsors et elle était très variable. Nous en savons quelque chose, à TelQuel, nous qui avons coproduit plusieurs compilations et un album solo, avant que le robinet des sponsors ne tarisse sans explications
Mais il ny a pas que la production. En termes dinfrastructures, strictement rien na bougé en 10 ans, déplorent Hicham et Momo, les courageux promoteurs de LBoulevard, un festival qui a changé la face du Maroc musical. Imaginez quune ville de 5 millions dhabitants comme Casablanca, avec la profusion de groupes quelle abrite, na pas une seule salle de concerts (ou même de répétition) digne de ce nom.
Les festivals, cest formidable, mais cela ne dure quune saison. Tout le reste de lannée, ce sont et cest malheureux de le constater les instituts culturels français et espagnols qui bougent. Pour le reste, aucun suivi, aucun travail de fond de lEtat ni des municipalités
Les organisateurs de LBoulevard se sont vu promettre 3 lieux de répétitions par la municipalité de Casa avant de sen voir, à chaque fois, dépossédés. Le dernier en date a été transformé, sous leurs yeux ébahis, en
parking ! Ceci sans parler du Bureau marocain des droits dauteur, cette aberration administrative dont personne ne comprend le fonctionnement. Chaque jour, des dizaines de chansons marocaines passent en boucle sur les radios, sans que leurs auteurs ne perçoivent un centime dessus !
Des petits pays pauvres et opprimés comme la Jamaïque, Cuba ou, plus près de nous, le Mali, ont compris depuis longtemps limportance de la musique dans la construction identitaire dune nation. Du coup, Bob Marley, Buena Vista Social Club, ou encore Ali Farka Touré et Oumou Sangaré sont des icônes planétaires. Et nous, rien
Pourtant, avec lincroyable richesse de notre patrimoine musical (moderne comme traditionnel), nos artistes ont largement les moyens de conquérir le monde. Mais on ne conquiert pas le monde quand on nest même pas respecté chez soi. Le geste royal de Mawazine est un bon début. Croisons les doigts pour que cela soit la genèse dun véritable mouvement de fond(s). Cela ferait un bien fou à ce pays. |