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N° 326
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Coup de pouce royal

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

Le Maroc ne respecte pas ses artistes. Pourtant, ils ont les moyens de conquérir le monde !


“Sa Majesté le roi Mohammed VI a bien voulu ordonner l’octroi d’un don en guise d’encouragement aux jeunes groupes prometteurs ayant hissé leurs productions au rang de la créativité”. Ainsi s’est (curieusement) exprimé le directeur artistique du festival Mawazine, pour annoncer des dons royaux de 150 à 250 000 DH à des groupes musicaux comme Hoba Hoba Spirit, H-Kayne, Darga et quelques autres. Qualifier de
“prometteurs” des groupes qui tournent depuis 10 ans, attirent les spectateurs par centaines de milliers (beaucoup plus que les stars étrangères invitées au Maroc) et se produisent régulièrement dans les festivals européens les plus prestigieux, c’est… comment dire ?… un peu décalé.

Mais bon, tout maladroite qu’elle soit, la formulation n’a pas d’importance. C’est le geste qui compte, et au Maroc, un geste du roi, ça compte énormément. Son premier effet sera de remettre les pendules à l’heure. Depuis quelques années, les islamo-populistes ne cessent de faire des cartons sur les festivals musicaux et les groupes marocains qui s’y produisent (tout cela est source de “malice, souillure et saleté”, déclarait encore Abdelilah Benkirane il y a quelques jours). Ce discours nauséabond, qui convoque Satan à tout propos et diabolise tout ce qui groove au nom des “valeurs islamiques”, avait fini par se banaliser. Le soutien du Commandeur des croyants himself est donc plus que bienvenu. Les insultes pourront continuer, mais dorénavant, on sait ce qu’en pense l’Autorité suprême. Bravo et merci, Majesté.

Surtout, maintenant, les yeux des décideurs vont s’ouvrir. C’est malheureux que cela fonctionne ainsi, mais bon, il faut faire avec ce qu’on a : dès que Sidna manifeste son intérêt pour quelque chose, les investisseurs affluent. C’est en train de marcher pour le foot, avec la création de la très ambitieuse “Académie Mohammed VI”.

Espérons que cela fonctionnera pareil pour la musique. Jusqu’à présent, la production d’albums était dépendante de l’humeur des sponsors – et elle était très variable. Nous en savons quelque chose, à TelQuel, nous qui avons coproduit plusieurs compilations et un album solo, avant que le robinet des sponsors ne tarisse sans explications…

Mais il n’y a pas que la production. “En termes d’infrastructures, strictement rien n’a bougé en 10 ans”, déplorent Hicham et Momo, les courageux promoteurs de L’Boulevard, un festival qui a changé la face du Maroc musical. Imaginez qu’une ville de 5 millions d’habitants comme Casablanca, avec la profusion de groupes qu’elle abrite, n’a pas une seule salle de concerts (ou même de répétition) digne de ce nom.

Les festivals, c’est formidable, mais cela ne dure qu’une saison. Tout le reste de l’année, ce sont – et c’est malheureux de le constater – les instituts culturels français et espagnols qui “bougent”. Pour le reste, aucun suivi, aucun travail de fond de l’Etat ni des municipalités… Les organisateurs de L’Boulevard se sont vu promettre 3 lieux de répétitions par la municipalité de Casa avant de s’en voir, à chaque fois, dépossédés. Le dernier en date a été transformé, sous leurs yeux ébahis, en… parking ! Ceci sans parler du Bureau marocain des droits d’auteur, cette aberration administrative dont personne ne comprend le fonctionnement. Chaque jour, des dizaines de chansons marocaines passent en boucle sur les radios, sans que leurs auteurs ne perçoivent un centime dessus !

Des petits pays pauvres et opprimés comme la Jamaïque, Cuba ou, plus près de nous, le Mali, ont compris depuis longtemps l’importance de la musique dans la construction identitaire d’une nation. Du coup, Bob Marley, Buena Vista Social Club, ou encore Ali Farka Touré et Oumou Sangaré sont des icônes planétaires. Et nous, rien… Pourtant, avec l’incroyable richesse de notre patrimoine musical (moderne comme traditionnel), nos artistes ont largement les moyens de conquérir le monde. Mais on ne conquiert pas le monde quand on n’est même pas respecté chez soi. Le geste royal de Mawazine est un bon début. Croisons les doigts pour que cela soit la genèse d’un véritable mouvement de fond(s). Cela ferait un bien fou à ce pays.

 
 
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