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Par Mehdi Sekkouri Alaoui
Scandale. Le Maroc des fosses communes
[ pour voir la carte des charniers, cliquer ici ]
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En décembre 2005, 81 cadavres
sont découverts dans la caserne
des sapeurs-pompiers de Hay
Mohammadi, à Casablanca.
(AIC PRESS)
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Un charnier, puis deux, trois et quatre
Avec une effrayante régularité, le passé des années de plomb remonte à la surface. Les Marocains nont pas fini de compter leurs morts.
Au Maroc, chaque fois quun bennay (maçon) se met à creuser, il se retrouve nez à nez avec des squelettes. Bien quelle prête à sourire, la boutade circule largement dans les milieux droit-de-lhommistes marocains. Et pour cause, en lespace de deux mois seulement, trois fosses communes ont été découvertes dans le pays. À Fès dabord, |
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en mars, lorsque des ouvriers chargés de restaurer un jardin public font une découverte inattendue : des ossements humains. Lhistoire se répète quatre semaines plus tard, cette fois à Nador, lors de travaux dextension dune caserne de la Protection civile. Rebelote, le 13 mai, à lentrée de la ville dEl Jadida, sur le chantier dun futur complexe touristique. Un terrain qui, daprès une source locale, aurait appartenu dans le temps à un haut responsable sécuritaire. Fès, Nador, El Jadida : trois découvertes macabres qui viennent sajouter à celle effectuée, en décembre 2005, à Hay Mohammadi, au QG casablancais des sapeurs-pompiers. Et rien ne dit que le cauchemar en série sarrêtera là.
La politique du coup de pioche
Une chose est certaine : en décidant de faire part de ces découvertes à lopinion publique, les autorités marocaines se sont attiré la sympathie des associations de défense des droits humains. Ce nest pas si courant. Il y a encore quelques années, aucun officiel nosait admettre lexistence de fosses communes au Maroc. À lépoque, devant de telles découvertes, les autorités auraient sans aucun doute tout camouflé sans que personne ne sen rende compte, analyse Mohamed Sebbar, président du très actif Forum vérité et justice (FVJ). Le changement dattitude est perceptible. Cest clair, on assiste aujourdhui à un léger tournant dans la manière avec laquelle le Maroc officiel gère ce dossier. À El Jadida, par exemple, dans une démarche inédite, le procureur du roi nous a même proposé de nous joindre à lenquête en cours, ajoute notre source. La sympathie nouvelle des autorités a cependant des limites. Comme ses camarades de lAMDH et de lOMDH, les deux autres associations très sensibles au sujet, Mohamed Sebbar regrette que les fosses communes ne doivent leur découverte quà un coup de pioche chanceux. Un pur hasard, sans rapport aucun avec les (supposées) investigations menées par les bons soins du Conseil consultatif des droits de lhomme (CCDH). En effet, que ce soit à Fès, Nador ou El Jadida, le CCDH, présidé par Ahmed Herzenni, ne s'est manifesté quaprès coup. Quant au charnier découvert en 2005 à Casablanca, tout le monde savait où il se trouvait depuis le début des années 80. Dailleurs, le Forum vérité et justice a organisé de nombreux sit-in devant la caserne en question, précise pour sa part le militant associatif Seddik Lahrech. Et de sinterroger : Quattend donc le CCDH pour se mettre vraiment au travail et localiser les autres fosses communes ?.
Bonne question. Au CCDH, on se montre plutôt évasif sur le sujet. Herzenni semble sen tenir au seul rapport de la défunte IER (Instance équité et réconciliation). On a hérité des résultats de lIER qui a conclu, après des enquêtes très poussées, quil nexistait que deux fosses communes au Maroc, celles de Casablanca et Nador, argumente-t-il. Cest tout ? Nous sommes toujours prêts à rouvrir ce dossier sil y a un nouvel élément qui porte à croire en l'existence dautres fosses communes. Une réponse moyennement convaincante. Car ce ne sont pas les indices (sur lexistence dautres charniers) qui manquent. Les associations de droits humains, qui se basent sur des témoignages accumulés au fil des années, sont convaincues de lexistence de fosses communes dans la région de Bouskoura, sur la route de Médiouna, au Sahara, au fameux PF 3 à Rabat
En février 2007, Lahcen Ouchlikh, l'une des victimes des évènements de Nador, en 1984, nous racontait (1984.
La révolte des awbach, TelQuel n° 259) comment, après sêtre évanoui des suites d'une blessure, il avait repris connaissance dans ce qui sapparentait à une fosse commune, creusée à la hâte près de la caserne militaire de Taouima, dans la banlieue de Nador. Jai vu de mes propres yeux des dizaines de cadavres dans la fosse. De telles révélations mériteraient de plus amples investigations. Et avec tous les moyens de lEtat
En attendant les tests ADN
Maintenant que les fosses communes, du moins quatre dentre elles, ont été découvertes, se pose la question de lidentification des victimes. Les ossements déterrés nont visiblement rien révélé à ce jour. À lexception de celle de Nador, où deux victimes ont été identifiées
parce que lune avait sur elle sa carte didentité, et lautre un jeu de billes dans sa poche. Les familles attendent donc toujours ce coup de fil salvateur, qui leur permettra enfin de faire leur deuil. Mais rien ne vient. Et ce retard qui ne laisse pas indifférente la société civile. Il est temps quon nous donne des explications. Cest irresponsable de faire durer les choses ainsi, sinsurge Mohamed Sebbar. Le président du CCDH, de son côté, se veut malgré tout rassurant : Il ny a aucune inquiétude à avoir, tout se passe comme prévu. Lopération didentification est un processus laborieux qui prend beaucoup de temps. Cest tout !.
La sérénité du CCDH, qui confine parfois à lattentisme, laisse perplexe le Dr Abdelkrim Manouzi, président de lAssociation médicale de réhabilitation des victimes de la torture (AMRVT), et frère du célèbre disparu Houcine Manouzi. Cette situation est tout à fait anormale, sachant quil existe au Maroc toute la technologie nécessaire pour effectuer des analyses ADN et qui se font généralement en un mois et demi seulement. Et de préciser : Il est à craindre que ce retard (dans le processus didentification) ne soit dû à des considérations politiques. LEtat marocain nest peut-être pas entièrement convaincu par la nécessité de voir la vérité en face.
En attendant le réveil de lEtat, Amnesty International et la Croix rouge internationale se disent prêtes à prendre en charge lopération didentification des victimes. Mais à une seule condition : que les autorités marocaines en fassent la demande. Alors, on attend, conclut, sceptique, le Dr Manouzi. Les autorités auraient-elles (encore) quelque chose à nous cacher ? |
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