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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Souleïman Bencheikh

Analyse. Amaoui, un zaïm aux abois

Noubir Amaoui, une icône du syndicalisme… sur le déclin ?
(TNIOUNI)

Le grand manitou du syndicalisme marocain a sorti son joker : la grève générale, décrétée, mais très peu suivie, du 21 mai dernier. Le jeu en valait-il la chandelle ?


Nul n’est prophète en son pays. Pourtant, prophète, Amaoui l’a (presque) été. Agitateur d’idées et manipulateur de foules, le seigneur de la CDT (Confédération démocratique du travail) a longtemps été la terreur des gouvernements et l’espoir de la rue. De deux mots, “grève” et “générale”, il a fait un symbole. Et de ce symbole, il a tissé un
mythe : celui du premier fils du peuple à avoir gagné ses galons à la sueur de son front, sans renier ses origines. Surnommé Bousberdila, en référence à ses éternelles baskets, l’enfant de la Chaouia a le parler vrai et son verbe, habilement mâtiné de darija casablancaise, séduit. Ses détracteurs dénoncent un homme rompu aux coups fourrés, héritier d’un syndicalisme aux relents staliniens. En fait, Amaoui est tout cela à la fois, fait de contradictions, avec les défauts de ses qualités. Mais moins populaire que populiste, politicien plus que visionnaire, le “frère” Noubir a perdu de sa superbe. Et ce 21 mai, il a entamé son chemin de croix : pour la première fois, le pape du syndicalisme marocain a échoué à mobiliser en faveur de “sa” grève générale.

La tentation du pire
Ce dimanche 25 mai, quelque 300 militants se pressent sur la place Derb Omar, à Casablanca, pour décider, sous la houlette d’Amaoui, de la poursuite ou non du dialogue social avec le gouvernement. Dans la foule, des syndicalistes de la CDT bien sûr, mais aussi de nombreuses barbes fleuries. Les ouailles de Cheikh Abdeslam Yassine sont venues en nombre, engagées sur la même pente que leurs frères CDTistes : deux mouvements qui ont fait trembler les gouvernements et qui peinent à trouver un nouveau souffle, deux groupes aujourd’hui réunis pour écouter Amaoui. Comme dans ses plus belles années, le leader de la CDT captive son audience. Dans un discours de presque quarante minutes, maniant, pêle-mêle, références nationalistes, marxistes et islamistes, Amaoui distribue les coups : des autres syndicats au gouvernement en passant par les gesticulations d’El Himma, tout y passe. Seul le roi est épargné, mais prié de prendre en charge le dialogue social et de désavouer son Premier ministre. Quant à sa menace (formulée dans une précédente intervention) de dévoiler plusieurs secrets gênants sur des personnalités de haut rang, Amaoui l’a remisée au placard. “Mes camarades m’ont convaincu de ne pas faire le jeu du gouvernement et de garder cette liste de la honte au chaud pendant un moment encore”, a-t-il claironné. Un signe de bonne volonté ? Pas si sûr… Car, dans son intervention, Amaoui a contesté les chiffres de participation à la grève, présentés par le gouvernement, allant jusqu’à menacer les autorités d'un procès pour “désinformation”. Selon le patron de la CDT, la grève du 21 mai a été un franc succès : “Le message de la centrale est passé. L’appel à la grève générale a terrorisé le gouvernement et des villes entières sont restées vides pendant toute la matinée”, a-t-il expliqué. Pourtant, le soir même de la grève générale, le ministère de la Modernisation des secteurs publics avait déjà pris le contre-pied de la CDT, qui estimait que le mouvement avait été suivi à 60%. Selon le gouvernement, le taux de participation, tous secteurs confondus, n’aurait pas dépassé les 5%. À la CDT, ce chiffre désespérément bas fait d’autant jaser que, toujours selon le gouvernement, la grève sectorielle du 13 mai (dont se sont désolidarisés les camarades d’Amaoui) a davantage mobilisé, avec une moyenne nationale de 42%. Ainsi, la stratégie solitaire de la CDT n’aura pas payé. Et pourtant, bien avant le 21 mai, Amaoui avait prévenu : “Aucun syndicat n’a jamais pu déclencher à lui seul une grève générale touchant tous les secteurs d’activité”. Le leader de la CDT a ainsi volontairement fixé la barre très haut. Mais pourquoi hausser le ton maintenant, après presque 10 ans d'hibernation ? Et pourquoi le faire seul, sans chercher à rallier les autres centrales ?

Les acrobaties de l’équilibriste
Déjà, il y a quelques semaines, la décision des élus CDT de se retirer avec fracas de la chambre haute du Parlement augurait de la stratégie jusqu’au-boutiste désormais privilégiée par Amaoui. Jamais, depuis son instauration en 1997, la Chambre des conseillers n’avait connu un retrait aussi nombreux que significatif. Le 19 avril, neuf élus affiliés à la centrale claquaient la porte du Parlement. Du jamais vu. “Par cette décision, nous voulons protester contre le dysfonctionnement de la Chambre des conseillers et l’incapacité de cette instance à légiférer et à contrôler le gouvernement”, avait alors expliqué le secrétaire général adjoint de la CDT, Abdelkader Ezzaïr. Cette décision a d’ores et déjà fait couler beaucoup d’encre. Certains notant que la plupart des élus en question étaient en fin de mandat, d’autres rappelant que le faible poids du Parlement dans le paysage politique n’est pas une révélation. La chambre des Conseillers, telle que conçue par la Constitution de 1996, n’est-elle pas, dès le départ, une chambre d’enregistrement ? Ignorant les interrogations suscitées par cette première démission collective, les camarades d’Amaoui planchent désormais sur une décision similaire, mais cette fois pour les sympathisants de la CDT… à la chambre basse. Car la CDT n’est pas qu’un syndicat représenté au suffrage indirect à la Chambre des conseillers. Son histoire en fait une structure autant syndicale que politique, présente dans les deux chambres du Parlement grâce à son bras armé : le Congrès national ittihadi (CNI). Contrôlé en sous-main par Amaoui, le CNI est né en 2001 d’une scission de l’USFP. Lors des dernières élections législatives, il s’est allié au Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste (PADS) et au Parti socialiste unifié (PSU). L’alliance compte six élus à la Chambre des représentants. Et la base gauchisante de la CDT pousse aujourd’hui Amaoui à réclamer leur démission, toujours pour protester contre l’impuissance du Parlement.

En attendant, il est accusé de tous les maux : coupable d’avoir brisé l’unité syndicale, responsable de l’effritement de l’USFP, critiqué pour ses envolées populistes... De toute part, la stratégie solitaire du leader de la CDT est remise en cause. À l’UGTM, syndicat inféodé à l’Istiqlal, on n'a pas de mots assez durs. “Noubir Amaoui a des visées politiciennes. Il veut récupérer une légitimité qu’il avait d’ailleurs acquise de manière douteuse”, tonne Mohamed Benjelloun Andaloussi, secrétaire général de la centrale. Et d’ajouter : “Avec les gouvernements précédents, la CDT a accepté des offres beaucoup moins intéressantes. (…) Nous tentons de comprendre les motivations d'Amaoui. En vain”. De stratégie, le leader de la CDT ne semble pas en avoir. Engagé dans un bras de fer dont dépend sa survie politique, il a choisi la surenchère, voulant récupérer sur le tard la grogne populaire qui s’accumule à mesure que flambent les prix.

Amaoui a tiré la carte de la prophétie auto-réalisatrice : crier au mal et l’attendre patiemment pour éviter d’avoir à le soigner. À l’image d’un Cheikh Yassine, qui prévoyait le déluge, le syndicaliste croit plus que jamais à un possible embrasement social. Espérons que le timonier de la CDT ne soit, à l’image du fondateur de la Jamaâ, qu’un faux prophète.



Surenchère. Pousse, Noubir, pousse !

Malgré son discours très musclé, Noubir Amaoui n’a pas renoncé à négocier avec le gouvernement. Le patron de la CDT laisse ouverte la porte des tractations, du moins en apparence. Et il a déjà fixé ses conditions : “Gare au gouvernement et aux patrons du secteur privé s’ils s’amusent à retenir le salaire de la journée de grève sur la paie des fonctionnaires et salariés”, a-t-il expliqué, dimanche 25 mai, devant ses supporters. En ajoutant, sur un ton enflammé : “La rétention salariale s’apparenterait à du terrorisme gouvernemental. Ce serait une atteinte au droit de grève. Je vous promets que si on touche à vos salaires, le gouvernement verra de quel bois on se chauffe”. Et Amaoui de brandir, dans la suite logique des choses, la menace d’une bataille juridique. “Nous allons attaquer le gouvernement en justice, a-t-il expliqué. D’abord parce qu’il a menacé des fonctionnaires grévistes et qu’il a porté atteinte au droit de grève garanti par la Constitution. Ensuite, parce qu’il a propagé de fausses informations sur les taux de participation à la grève générale. Le gouvernement a menti à l’opinion publique”. Question : Amaoui sera-t-il, cette fois-ci, entendu ? Il est permis d'en douter…

 
 
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