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N° 326
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Wafaa Lrhezzioui

Nostalgie. L’âge d’or de la presse partisane

L’édition du 19 juin 1981 du journal
Libération, organe de l’USFP.
(AFP)

Longtemps la seule voix critique face au monopole d’Etat sur l’audiovisuel, la presse des partis en a souvent payé le prix dans les prisons hassaniennes. Rencontre avec les acteurs d'un journalisme militant, au sens politique du terme.


Courageux ou “nullard”. Il fut un temps où ces sobriquets fusaient dans les esprits à la vue du journal qu’on arborait. Et les titres partaient comme des petits pains. On s’affirmait de gauche ou on feignait le mépris des gauchistes, on enfreignait la tradition familiale ou on
feuilletait le journal de papa. Des années 60 au début des années 90, la presse partisane connaît ses années folles. “Les Marocains des années 60 étaient un peuple jeune et éveillé. Ils comprenaient qu’ils avaient un retard, quelque chose à rattraper. Ils étaient assoiffés, rêvant d’un Etat moderne. La presse se devait de défendre ces idéaux et ces droits”, analyse Lahcen Laâssibi. Cet ancien étudiant usfpéiste a intégré le quotidien arabophone du parti, Al Ittihad Al Ichtiraki, en 1988 en tant que journaliste. “Je suis arrivé au début de la professionnalisation. Mais, auparavant le recrutement était uniquement militant. Le journalisme était une autoroute vers la prison. Ne s’y aventuraient donc que des convaincus”.

Ahmed Boughaba est de ceux-là, lancés dans le métier comme on entre dans l’arène... politique. “C’est le militantisme qui m’a poussé à aimer le journalisme”, plaide-t-il. Le jeune homme affûte sa plume dans des journaux clandestins puis fourbit ses armes à Al Mouharrir, organe de l’USFP. “J’écrivais sous un pseudonyme car, à l’époque, je faisais partie de l’organisation Ilal Amam”. Ahmed Boughaba fera ensuite le passage obligé par les geôles hassaniennes, de 1982 à 1985. Depuis sa cellule, il continue d’épancher sa soif d’expression et ses écrits trouveront refuge à Anoual, organe de presse de l’OADP, plus connue par Al Mounaddama (actuel PSU). “J’étais presque libre”, livre-t-il aujourd’hui. Il n’est pas question de liberté physique, mais de marge de manœuvre éditoriale.

Entre ouverture et censure
“Anoual a toujours défendu les détenus politiques, et même soutenu les prisonniers islamistes”, commente Mostafa Meftah, ancien membre de l’OADP. Ce soutien, le journal ira jusqu’à l’apporter à la direction de l’USFP. En 1981, le parti de la rose voit ses publications suspendues, Anoual met alors ses colonnes à sa disposition. “On considérait que rien ne pouvait se faire sans l’unification de toutes les forces vives de la nation”, explique-t-il. Et différentes sensibilités s’exprimeront dans ce mensuel qui deviendra, à partir de 1982, un hebdomadaire. Anoual se voulait alors ouvert aux courants et aux dissidents du parti. “J’ai été perçu comme en désaccord avec les dirigeants, mais je n’ai jamais été censuré. Pourtant, je m’exprimais de manière très dure”, concède Mostafa Meftah.

Aux journaux de l'actuel PPS aussi, on manœuvrait avec les instances du parti. “L’ancien rédacteur en chef d’Al Bayane, Nadir Yata, a fait un coup d’éclat en se déplaçant aux Etats-Unis pour interviewer George Bush père. C’était impensable”, se souvient Ahmed Zaki, l’actuel directeur de publication. La fameuse rubrique “Mais dit l’autre”, au titre explicite, a marqué cet esprit d’ouverture au sein du PPS. Rien ne fut acquis pour autant. “Aujourd’hui encore, les responsables ont tendance à vouloir maintenir une ligne calquée sur le parti”, indique Ahmed Zaki. Pour garantir son autonomie, le quotidien de l’ancien parti communiste s’est doté il y a deux ans d’une charte éthique avec pour ligne éditoriale d’être “un journal de gauche ouvert sur toutes les forces démocratiques et modernistes”.

D’autres ont dû affronter la double censure des autorités et du parti. “Si le Makhzen exerçait des pressions et la censure, les dirigeants du parti pratiquaient beaucoup ce genre de sport”, argue Khalid Jamaï, ancien rédacteur en chef de l’Opinion, organe de l’Istiqlal. “Personnellement, ma lettre ouverte à la Koutla, il a fallu que je l’adresse au directeur de Libération (ndlr : organe de l’USFP) pour qu’elle soit publiée”. Le journaliste se souvient du temps où il n’était qu’un ouvrier de l’information, se rappelle ces ordres, du type “aujourd’hui tu vas taper sur untel”, et commente : “On se contentait d'exécuter”. À l’Istiqlal, le parti entend bien exercer son autorité : le directeur du journal doit être membre du comité exécutif. Mais, au sein de la rédaction, aucune obligation n'est faite aux journalistes d’être encartés au parti ou même sympathisants. Les aspirants journalistes professionnels encaissent et patientent. “Il faut être un coureur de fond. J’étais conscient que les journaux de parti étaient condamnés à moyen terme”, note Khalid Jamaï. Il trouvera finalement une bouffée d’air frais au début des années 90 avec une chronique dans l'hebdomadaire

La Vie éco. “C’est psychédélique : vous êtes rédacteur en chef d'un journal, et vous demandez asile dans un autre pour pouvoir vous exprimer !”. En somme, un boulot alimentaire, rivé au parti, et un autre pour réellement défendre ses idées.

“Fallait avoir les reins solides”
Ahmed Boughaba fera aussi des concessions pour gagner sa vie. “En sortant de prison, j’ai travaillé comme journaliste professionnel à Al Mithaq Al Watani, le seul organe qui m’ait accepté”. Pour ne pas renier ses convictions de gauche, il botte en touche en officiant dans la rubrique culture du quotidien du RNI. Mais la partie qui l’oppose à la ligne éditoriale tracée par le parti ne s’arrête pas. “Même là, je ne pouvais pas tout écrire. J’étais obligé de m’autocensurer car Mohamed Benaïssa, patron du journal, était alors ministre de la Culture. Je ne faisais alors que rapporter ce qui se passait, je ne critiquais pas. Et c’était difficile”, avance-t-il.
Même adjectif chez divers acteurs de différentes formations politiques. “Il fallait négocier chaque papier, confirme Khalid Jamaï. C’était toujours la bagarre”. La rédaction vit au rythme des alliances entre négociations politiques et retournements politiciens. “Un jour, on te parle de fraudes électorales, le lendemain on te dit d’oublier. Pourquoi ? Parce qu’entre-temps, les dirigeants avaient négocié des sièges de député”, assène-t-il. Et le vieux routier de la presse marocaine d’analyser : “Il fallait avoir les reins solides, car on en a vu de toutes les couleurs”. Des tourments devenus anecdotes, qui font aujourd’hui sourire celui qui les raconte. “Un jour, le journaliste sportif Najib Salmi a osé demander son bulletin de paie. Un droit en tant que salarié. Résultat : il est sorti de l’Opinion avec les menottes, emmené par des éléments de la police judiciaire. Il a été traduit en justice et condamné”. Khalid Jamaï se souvient également comment son comparse a été mis au placard après avoir traité de la cuisante défaite de l’équipe nationale de football contre l’Algérie en 1979. Un sort qu’il connaîtra aussi à la fin de sa carrière dans le quotidien de l'Istiqlal : “Alors que j’étais rédacteur en chef, on m’a installé dans un bureau sans téléphone. Je passais mes journées, de 9 heures à 15 heures, sans rien faire”.

La presse partisane, une pionnière ?
Une pression que Lahcen Laâssibi a eu la chance de ne pas subir. “Depuis que j’ai commencé, personne de la direction politique n’est intervenu dans le contenu de mes articles, affirme le journaliste. J’ai vu Youssoufi appeler pour critiquer tel ou tel traitement, mais ils n’interviennent pas avant l’édition. Et c’est cela qui compte”. Laâssibi a aussi eu la chance de travailler pour celui qui fut, en termes de ventes, le premier quotidien du pays. “Le Maroc est le seul pays arabo-musulman à avoir eu comme presse la plus populaire, une presse partisane”. Toujours salarié d’Al Ittihad Al Ichtiraki, il en garde la fierté d’avoir participé à ce qu’il qualifie de “première expérience de journalisme d’investigation sociétal, culturel et sportif”. “On traitait de la sexualité, de la corruption, de l’adultère, de la pollution, et on a été les premiers à parler de Tazmamart", clame-t-il.

La presse partisane a aussi été un précurseur dans les faits-divers. “À l’époque, la presse d’Etat n’informait pas des accidents de la route ou des incendies criminels pour, selon elle, ne pas déstabiliser le pays. C’était donc le point fort de la presse partisane de donner ce genre d’informations”, raconte Lahcen Laâssibi. “Car plus le journal se vend, plus il est facile de faire passer ses idées”. Son journal se délectera d'ailleurs, en 1993, de l’affaire du commissaire Tabit. “Cette histoire de mœurs a marqué un pic de ventes dans l’histoire de la presse partisane”, analyse Mohamed Berrada, patron de la société de distribution Sapress. “Tous les journaux ont multiplié leurs tirages par deux ou trois et Al Ittihad Al Ichtiraki est même monté à 200 000 exemplaires. Il a fallu 10 heures pour les imprimer !”, sourit le diffuseur de la presse dite nationale. Autres grands pourvoyeurs de lecteurs : les éditoriaux enflammés sur le conflit israélo-palestinien ou la guerre en Irak. “Pendant la deuxième guerre du Golfe, Al Ittihad Al Ichtiraki atteignait 136 000 exemplaires par jour”, s’exclame Laâssibi.

Toucher le Maroc d’en bas et d’en haut
“Dès sa naissance, la presse était partisane. Elle est née dans la lutte contre le protectorat ou le colonialisme”, explique cet enseignant de l’histoire de la presse. “Les nationalistes se sont dit : on doit créer un parti mais on doit aussi initier les Marocains, les convaincre à l’idée du nationalisme pour avoir accès à l’indépendance”. Au fil des ans, le modèle se reproduit. À chaque scission ou création d’un nouveau parti, un organe de presse affilié voyait le jour. Une volonté de séduire un électorat ? “La première cible n’était pas le lecteur, mais le Makhzen”, nuance Khalid Jamaï. “La presse de parti avait pour mission de servir de canal de communication avec le Pouvoir, avec la monarchie. Lorsqu’un parti voulait transmettre un message, il utilisait son journal. Quand ce dernier devenait plus virulent, c’était pour envoyer un signal. Et en réplique, on arrêtait des journalistes, on saisissait des publications. C’était l’échelle de la confrontation”, explique-t-il.

D’autres formations politiques visent la base. “Avoir un organe de presse apportait un signe de reconnaissance et constituait le seul moyen de lier les militants entre eux. Mais avec l’éditorial, le parti pouvait exprimer officiellement son point de vue”, synthétise Mostafa Meftah. Son parti, le PSU, n’a pourtant plus de porte-voix médiatique officiel. Une lacune ? “Aujourd’hui, il suffit de créer l’événement pour être médiatisé. Plus besoin de posséder un journal”, estime le dirigeant politique. La presse indépendante ou privée a envahi les kiosques depuis le début des années 1990. “La presse partisane ne représente plus que 25% du marché”, détaille Mohamed Berrada. Un déclin que certains ont tenté d’enrayer. Depuis la mort de Ali Yata, Al Bayane a modernisé son imprimerie et professionnalisé sa rédaction. Restent de bons souvenirs chez tous ces acteurs d’un pan considérable de l’histoire de la presse marocaine. “C’était une belle histoire”, se remémorent-ils, émus. “C’était un combat. C’est devenu une consommation”, conclut Lahcen Laâssibi.

 
 
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