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Par Wafaa Lrhezzioui
Nostalgie. Lâge dor de la presse partisane
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Lédition du 19 juin 1981 du journal
Libération, organe de lUSFP.
(AFP)
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Longtemps la seule voix critique face au monopole dEtat sur laudiovisuel, la presse des partis en a souvent payé le prix dans les prisons hassaniennes. Rencontre avec les acteurs d'un journalisme militant, au sens politique du terme.
Courageux ou nullard. Il fut un temps où ces sobriquets fusaient dans les esprits à la vue du journal quon arborait. Et les titres partaient comme des petits pains. On saffirmait de gauche ou on feignait le mépris des gauchistes, on enfreignait la tradition familiale ou on |
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feuilletait le journal de papa. Des années 60 au début des années 90, la presse partisane connaît ses années folles. Les Marocains des années 60 étaient un peuple jeune et éveillé. Ils comprenaient quils avaient un retard, quelque chose à rattraper. Ils étaient assoiffés, rêvant dun Etat moderne. La presse se devait de défendre ces idéaux et ces droits, analyse Lahcen Laâssibi. Cet ancien étudiant usfpéiste a intégré le quotidien arabophone du parti, Al Ittihad Al Ichtiraki, en 1988 en tant que journaliste. Je suis arrivé au début de la professionnalisation. Mais, auparavant le recrutement était uniquement militant. Le journalisme était une autoroute vers la prison. Ne sy aventuraient donc que des convaincus.
Ahmed Boughaba est de ceux-là, lancés dans le métier comme on entre dans larène... politique. Cest le militantisme qui ma poussé à aimer le journalisme, plaide-t-il. Le jeune homme affûte sa plume dans des journaux clandestins puis fourbit ses armes à Al Mouharrir, organe de lUSFP. Jécrivais sous un pseudonyme car, à lépoque, je faisais partie de lorganisation Ilal Amam. Ahmed Boughaba fera ensuite le passage obligé par les geôles hassaniennes, de 1982 à 1985. Depuis sa cellule, il continue dépancher sa soif dexpression et ses écrits trouveront refuge à Anoual, organe de presse de lOADP, plus connue par Al Mounaddama (actuel PSU). Jétais presque libre, livre-t-il aujourdhui. Il nest pas question de liberté physique, mais de marge de manuvre éditoriale.
Entre ouverture et censure
Anoual a toujours défendu les détenus politiques, et même soutenu les prisonniers islamistes, commente Mostafa Meftah, ancien membre de lOADP. Ce soutien, le journal ira jusquà lapporter à la direction de lUSFP. En 1981, le parti de la rose voit ses publications suspendues, Anoual met alors ses colonnes à sa disposition. On considérait que rien ne pouvait se faire sans lunification de toutes les forces vives de la nation, explique-t-il. Et différentes sensibilités sexprimeront dans ce mensuel qui deviendra, à partir de 1982, un hebdomadaire. Anoual se voulait alors ouvert aux courants et aux dissidents du parti. Jai été perçu comme en désaccord avec les dirigeants, mais je nai jamais été censuré. Pourtant, je mexprimais de manière très dure, concède Mostafa Meftah.
Aux journaux de l'actuel PPS aussi, on manuvrait avec les instances du parti. Lancien rédacteur en chef dAl Bayane, Nadir Yata, a fait un coup déclat en se déplaçant aux Etats-Unis pour interviewer George Bush père. Cétait impensable, se souvient Ahmed Zaki, lactuel directeur de publication. La fameuse rubrique Mais dit lautre, au titre explicite, a marqué cet esprit douverture au sein du PPS. Rien ne fut acquis pour autant. Aujourdhui encore, les responsables ont tendance à vouloir maintenir une ligne calquée sur le parti, indique Ahmed Zaki. Pour garantir son autonomie, le quotidien de lancien parti communiste sest doté il y a deux ans dune charte éthique avec pour ligne éditoriale dêtre un journal de gauche ouvert sur toutes les forces démocratiques et modernistes.
Dautres ont dû affronter la double censure des autorités et du parti. Si le Makhzen exerçait des pressions et la censure, les dirigeants du parti pratiquaient beaucoup ce genre de sport, argue Khalid Jamaï, ancien rédacteur en chef de lOpinion, organe de lIstiqlal. Personnellement, ma lettre ouverte à la Koutla, il a fallu que je ladresse au directeur de Libération (ndlr : organe de lUSFP) pour quelle soit publiée. Le journaliste se souvient du temps où il nétait quun ouvrier de linformation, se rappelle ces ordres, du type aujourdhui tu vas taper sur untel, et commente : On se contentait d'exécuter. À lIstiqlal, le parti entend bien exercer son autorité : le directeur du journal doit être membre du comité exécutif. Mais, au sein de la rédaction, aucune obligation n'est faite aux journalistes dêtre encartés au parti ou même sympathisants. Les aspirants journalistes professionnels encaissent et patientent. Il faut être un coureur de fond. Jétais conscient que les journaux de parti étaient condamnés à moyen terme, note Khalid Jamaï. Il trouvera finalement une bouffée dair frais au début des années 90 avec une chronique dans l'hebdomadaire
La Vie éco. Cest psychédélique : vous êtes rédacteur en chef d'un journal, et vous demandez asile dans un autre pour pouvoir vous exprimer !. En somme, un boulot alimentaire, rivé au parti, et un autre pour réellement défendre ses idées.
Fallait avoir les reins solides
Ahmed Boughaba fera aussi des concessions pour gagner sa vie. En sortant de prison, jai travaillé comme journaliste professionnel à Al Mithaq Al Watani, le seul organe qui mait accepté. Pour ne pas renier ses convictions de gauche, il botte en touche en officiant dans la rubrique culture du quotidien du RNI. Mais la partie qui loppose à la ligne éditoriale tracée par le parti ne sarrête pas. Même là, je ne pouvais pas tout écrire. Jétais obligé de mautocensurer car Mohamed Benaïssa, patron du journal, était alors ministre de la Culture. Je ne faisais alors que rapporter ce qui se passait, je ne critiquais pas. Et cétait difficile, avance-t-il.
Même adjectif chez divers acteurs de différentes formations politiques. Il fallait négocier chaque papier, confirme Khalid Jamaï. Cétait toujours la bagarre. La rédaction vit au rythme des alliances entre négociations politiques et retournements politiciens. Un jour, on te parle de fraudes électorales, le lendemain on te dit doublier. Pourquoi ? Parce quentre-temps, les dirigeants avaient négocié des sièges de député, assène-t-il. Et le vieux routier de la presse marocaine danalyser : Il fallait avoir les reins solides, car on en a vu de toutes les couleurs. Des tourments devenus anecdotes, qui font aujourdhui sourire celui qui les raconte. Un jour, le journaliste sportif Najib Salmi a osé demander son bulletin de paie. Un droit en tant que salarié. Résultat : il est sorti de lOpinion avec les menottes, emmené par des éléments de la police judiciaire. Il a été traduit en justice et condamné. Khalid Jamaï se souvient également comment son comparse a été mis au placard après avoir traité de la cuisante défaite de léquipe nationale de football contre lAlgérie en 1979. Un sort quil connaîtra aussi à la fin de sa carrière dans le quotidien de l'Istiqlal : Alors que jétais rédacteur en chef, on ma installé dans un bureau sans téléphone. Je passais mes journées, de 9 heures à 15 heures, sans rien faire.
La presse partisane, une pionnière ?
Une pression que Lahcen Laâssibi a eu la chance de ne pas subir. Depuis que jai commencé, personne de la direction politique nest intervenu dans le contenu de mes articles, affirme le journaliste. Jai vu Youssoufi appeler pour critiquer tel ou tel traitement, mais ils ninterviennent pas avant lédition. Et cest cela qui compte. Laâssibi a aussi eu la chance de travailler pour celui qui fut, en termes de ventes, le premier quotidien du pays. Le Maroc est le seul pays arabo-musulman à avoir eu comme presse la plus populaire, une presse partisane. Toujours salarié dAl Ittihad Al Ichtiraki, il en garde la fierté davoir participé à ce quil qualifie de première expérience de journalisme dinvestigation sociétal, culturel et sportif. On traitait de la sexualité, de la corruption, de ladultère, de la pollution, et on a été les premiers à parler de Tazmamart", clame-t-il.
La presse partisane a aussi été un précurseur dans les faits-divers. À lépoque, la presse dEtat ninformait pas des accidents de la route ou des incendies criminels pour, selon elle, ne pas déstabiliser le pays. Cétait donc le point fort de la presse partisane de donner ce genre dinformations, raconte Lahcen Laâssibi. Car plus le journal se vend, plus il est facile de faire passer ses idées. Son journal se délectera d'ailleurs, en 1993, de laffaire du commissaire Tabit. Cette histoire de murs a marqué un pic de ventes dans lhistoire de la presse partisane, analyse Mohamed Berrada, patron de la société de distribution Sapress. Tous les journaux ont multiplié leurs tirages par deux ou trois et Al Ittihad Al Ichtiraki est même monté à 200 000 exemplaires. Il a fallu 10 heures pour les imprimer !, sourit le diffuseur de la presse dite nationale. Autres grands pourvoyeurs de lecteurs : les éditoriaux enflammés sur le conflit israélo-palestinien ou la guerre en Irak. Pendant la deuxième guerre du Golfe, Al Ittihad Al Ichtiraki atteignait 136 000 exemplaires par jour, sexclame Laâssibi.
Toucher le Maroc den bas et den haut
Dès sa naissance, la presse était partisane. Elle est née dans la lutte contre le protectorat ou le colonialisme, explique cet enseignant de lhistoire de la presse. Les nationalistes se sont dit : on doit créer un parti mais on doit aussi initier les Marocains, les convaincre à lidée du nationalisme pour avoir accès à lindépendance. Au fil des ans, le modèle se reproduit. À chaque scission ou création dun nouveau parti, un organe de presse affilié voyait le jour. Une volonté de séduire un électorat ? La première cible nétait pas le lecteur, mais le Makhzen, nuance Khalid Jamaï. La presse de parti avait pour mission de servir de canal de communication avec le Pouvoir, avec la monarchie. Lorsquun parti voulait transmettre un message, il utilisait son journal. Quand ce dernier devenait plus virulent, cétait pour envoyer un signal. Et en réplique, on arrêtait des journalistes, on saisissait des publications. Cétait léchelle de la confrontation, explique-t-il.
Dautres formations politiques visent la base. Avoir un organe de presse apportait un signe de reconnaissance et constituait le seul moyen de lier les militants entre eux. Mais avec léditorial, le parti pouvait exprimer officiellement son point de vue, synthétise Mostafa Meftah. Son parti, le PSU, na pourtant plus de porte-voix médiatique officiel. Une lacune ? Aujourdhui, il suffit de créer lévénement pour être médiatisé. Plus besoin de posséder un journal, estime le dirigeant politique. La presse indépendante ou privée a envahi les kiosques depuis le début des années 1990. La presse partisane ne représente plus que 25% du marché, détaille Mohamed Berrada. Un déclin que certains ont tenté denrayer. Depuis la mort de Ali Yata, Al Bayane a modernisé son imprimerie et professionnalisé sa rédaction. Restent de bons souvenirs chez tous ces acteurs dun pan considérable de lhistoire de la presse marocaine. Cétait une belle histoire, se remémorent-ils, émus. Cétait un combat. Cest devenu une consommation, conclut Lahcen Laâssibi. |
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