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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Nina Hubinet

Italie. Berlusconi Vs les poubelles

En attendant une hypothétique
solution, les rues napolitaines
sont toujours envahies par
les déchets ménagers.
(AFP)

Les rues napolitaines sont toujours jonchées d’ordures. Berlusconi arrivera-t-il à faire plier la Camorra, qui contrôle depuis 20 ans le juteux marché de la gestion des déchets ?


Giuseppe Scalera, le président de l'Ordre des médecins de Naples, ne sait plus à quel saint se vouer. Le 19 mai dernier, l'homme tirait publiquement la sonnette d'alarme sur la situation sanitaire de la ville, avertissant que la prolifération des colonies de rats pourrait déboucher sur la propagation de maladies graves, comme la leptospirose. Cette
situation, qui rappelle des épidémies d’un autre âge, est la conséquence de cinq mois de chaos dans la gestion des déchets dans la capitale économique du sud de l’Italie. Ou plutôt la “non gestion” : depuis décembre 2007, les éboueurs de Naples ont stoppé le ramassage des ordures ménagères. Les décharges existantes étant saturées, ils réclamaient l’ouverture de nouveaux lieux de dépôts.

Le problème est que chaque tentative d’implantation d’une nouvelle décharge, ou de réouverture d’une ancienne, a donné lieu à des manifestations virulentes des habitants, tournant parfois à l’émeute. Dernier exemple en date : les récents affrontements qui ont opposé, le 24 mai, les forces de l’ordre aux habitants du quartier Chiaiano, où une nouvelle décharge était prévue. Bilan : une douzaine de blessés et trois arrestations.

Pas dans mon jardin
“C’est le syndrome NIMB : not in my backyard ! (pas dans mon jardin)”, s'exclame Paolo Modugno, maître de conférence à Sciences-Po Paris. En clair, les Napolitains veulent bien que de nouvelles décharges soient installées pour dégager les rues, mais pas sous leurs fenêtres. Asaia Sales, conseiller économique de la région Campanie et spécialiste des organisations mafieuses, est plus sévère. “Ce qui se dessine, c’est le refus des sacrifices collectifs nécessaires pour résoudre le problème de certains territoires. Il s’agit de l’irresponsabilité des citoyens, qui se transforme en violence, et pas de la criminalité organisée”, nuance-t-il. Pourtant, beaucoup voient la main de la Camorra dans les manifestations et les innombrables feux de poubelles de ces derniers mois : les mafieux refuseraient ainsi que des décharges publiques viennent concurrencer leur “business” de retraitement des ordures.

Pour autant, les protestations des habitants sont en grande partie spontanées, et ne relèvent pas uniquement de réflexes individualistes. La santé est la première raison invoquée pour s’opposer à l’implantation ou la réouverture d’une décharge, comme pour celle de Pianura, dans la banlieue ouest de Naples, fermée depuis 1996 et dont les riverains bloquent toujours l’accès. “Chaque fois qu’on envisage de rouvrir une décharge, des milliers de personnes sont sur le pied de guerre, car elles pensent que les ordures ménagères censées y être déversées sont en réalité des déchets toxiques”, décrit Roberto Saviano, écrivain et journaliste italien, auteur du best-seller Gomorra et connaisseur de la mafia napolitaine.

Cette crainte n'est pas sans fondement : la Camorra s’est spécialisée depuis les années 1990 dans le “retraitement” des déchets des industries polluantes du nord de l’Italie. On estime à trois milliards d’euros annuels le chiffre d’affaires de l’ensemble des organisations criminelles italiennes impliquées dans ce trafic. “Les entreprises de la Camorra ont enterré ces déchets soit dans des carrières à l’abandon, soit à la campagne, faisant ainsi économiser aux industriels du nord les coûts élevés que nécessite leur traitement légal”, explique Isaia Sales. Dans son livre Gomorra, Roberto Saviano estime que quelque trois millions de tonnes de déchets ont été écoulés en Campanie en cinq ans, dont un million dans la seule province de Caserte, tenue par la puissante famille Casalesi. Les sols y sont tellement pollués par les dioxines résultant de la combustion d'ordures que nombre d’habitants n’achètent plus les produits frais locaux. Et lorsqu’on sait qu’une partie des déchets a été transformée par les clans mafieux en fertilisants et vendus comme tels, on saisit mieux l’ampleur du problème.

Berlusconi, le “sauveur” ?
Les ordures qui encombrent aujourd’hui les rues de Naples proviennent principalement de la ville et de sa région. Au niveau local, les différents clans infiltrent les sociétés de collecte de déchets, écoulent les ordures dans des décharges sauvages, au mépris de toutes les normes environnementales, et récupèrent un pourcentage des bénéfices. “Les enquêtes ont prouvé que, à Naples et dans sa province, sur dix-huit entreprises spécialisées dans la collecte de déchets, quinze sont directement liées à la Camorra”, affirme ainsi Roberto Saviano dans son livre.

La crise des déchets fut l'une des causes de la chute du gouvernement de Romano Prodi. Son successeur, Silvio Berlusconi, joue du coup sa crédibilité sur ce dossier. “Berlusconi subito santo”, clamaient des affiches lors du Conseil des ministres décentralisé à Naples le 21 mai (et pour les besoins duquel le centre-ville avait été rapidement nettoyé). Accueilli en sauveur, Berlusconi vient pourtant d’engager un bras de fer avec la résistance, populaire ou mafieuse, de Naples. Il a promis, comme son prédécesseur, d’employer l’armée si la police ne parvenait pas à faire ouvrir de nouvelles décharges. Il a également nommé un nouveau “secrétaire d’Etat aux déchets”, Guido Bertolaso. Quant aux trains chargés d'ordures, en direction de l'Allemagne, un temps interrompus par les autorités locales “pour ne pas donner une mauvaise image de l’Italie du sud”, ils ont repris leurs départs quotidiens de Campanie. Surtout, Berlusconi veut simplifier la procédure d’autorisation pour la construction d’incinérateurs, dont la région est dépourvue, et qui représentent la seule solution viable à l’engorgement actuel. En chantier depuis huit ans, le “thermovalorisateur” d’Acerra ne devrait pas être prêt avant deux ans. Sa construction a longtemps été bloquée par les manifestations hostiles de la population, craignant d’autres nuisances. “Dans ces manifestations, tous étaient présents : prêtres, évêques, parlementaires, maires de centre-gauche et de centre-droit. Et parfois même ces magistrats qui ont aggravé la crise en ordonnant de fermer des décharges qu’il avait fallu se battre pour ouvrir”, rappelle Isaia Sales.

Pour calmer les esprits, Silvio Berlusconi pourrait aussi être tenté de négocier, discrètement, avec les “familles”. Opposés à la construction d’incinérateurs, qui viendraient concurrencer leur gestion des déchets, ces “entrepreneurs” pourraient se montrer moins virulents… s’ils étaient associés aux nouveaux projets. Mais si le président du Conseil choisit le choc frontal, il ne faut pas s’attendre à ce que les 35 000 tonnes de déchets qui jonchent les rues de Naples disparaissent. La Camorra ne lâchera pas prise sans un bon appât.



Détournement. L’UE se fâche

Les technocrates de Bruxelles n'en reviennent pas : où sont passés les deux millions d'euros engagés par l'Union Européenne pour aider à résoudre le problème des déchets napolitains ? Alors qu'un énième soubresaut de la crise couvrait d'ordures les rues de Naples au printemps 2007, l'Union a décidé d'engager une procédure contre l'Italie devant la Cour européenne de justice pour “infraction à la législation communautaire en matière de déchets”. Une lourde amende pourrait à terme sanctionner Rome. D'autant qu'il n'est pas impossible qu'une partie de la somme ait atterri dans les comptes des clans mafieux : 26 personnes, dont le préfet de Naples et plusieurs personnalités travaillant pour le Commissariat chargé de résoudre la crise des ordures, sont actuellement visés par une enquête sur des irrégularités présumées. Les magistrats affirment avoir la preuve que plusieurs sociétés, “avec la complicité de fonctionnaires du Commissariat du gouvernement, recyclaient les déchets dans la plus totale violation des autorisations environnementales”. À suivre…

 
 
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