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N° 327
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Zeghari

Edition. L'enfance des lettres

Le marché de la presse enfantine
est dominé par des publications
étrangères, qu’elles soient
arabophones ou francophones.
(DR)

Le marché marocain des lectures enfantines connaît une progression continue. Dominés par les publications étrangères, les éditeurs locaux sont les derniers à en profiter.


Samedi matin, Ahmed, kiosquier de la capitale, dresse son étalage. Sur les premiers rangs, il place bien en évidence les couvertures bariolées des Pif Gadget, Majid et autre Picsou Magazine, sur lesquelles se ruent les petites têtes brunes. “Je n'ai pas à me plaindre, sourit Ahmed. Les magazines pour enfants se vendent plutôt bien, autant en arabe qu’en
français. La preuve : il y en a de plus en plus”. En effet, entre les publications françaises et celles originaires du Moyen-Orient, l'offre en matière de presse enfantine explose, dépassant les 200 titres. Les ventes aussi, qui culminent à 400 000 exemplaires par an ! “J’ai des clients qui viennent tous les mois acheter leur magazine, au bout d’une semaine, il ne me reste plus rien”, confirme ce gérant d'un kiosque au centre-ville de Casablanca. Une frénésie qui s’explique par l’éventail des prix, pratiquement accessibles à toutes les catégories sociales, mais aussi par quelques ficelles de marketing imparables, comme ces fameux gadgets offerts sous blister avec certaines publications.

Des “attrape-lecteurs” dont sont dépourvus les livres pour enfants. Et sur ce marché, les affaires sont plutôt moroses. “La lecture n’est pas dans nos habitudes. Quand je me suis lancée dans l’édition pour enfants, en 1998, j’ai en fait programmé le suicide de l'entreprise”, ironise Nadia Essalmi, patronne des éditions Yomad. L’arrivée depuis un an d’un autre spécialiste, Yanbouâ Al Kitab, ne signifie pas forcément que le marché s’est développé : avec quelque 4000 livres vendus par an, les librairies ont du mal à écouler les lectures enfantines. “Une œuvre tirée à 3000 exemplaires met plus de cinq années à s’écouler”, indique Essalmi. En fait, dans l’édition “jeunesse”, ce sont surtout les manuels scolaires qui se taillent la part du lion.

Préférence pas nationale
Autre constante : les publications étrangères arrivent largement en tête des préférences du jeune lectorat. Et il y en a pour tous les goûts, tous les budgets et… toutes les langues. C'est d'ailleurs le magazine koweïtien Al Arabi Assaghir, affiché à 5 dirhams, qui caracole en tête des ventes, avec une moyenne mensuelle de 17 000 exemplaires écoulés. Côté francophone, c’est le récent Witch, vendu à 27 dirhams, qui tient la corde avec une diffusion mensuelle de 12 000 exemplaires. “Et encore, ces derniers mois, nous étions en rupture de stocks”, renchérit Hassan Lahrizi, directeur presse du distributeur Sochepress. Dans cette succession de chiffres prometteurs, il y a un bémol : l'absence de toute publication marocaine dans le top 50 des ventes. “Pour le moment, les magazines marocains ne plaisent pas. Le lectorat leur préfère les publications étrangères, mieux conçues et mieux présentées”, justifie Lahrizi.

Pire, dans le segment de la presse enfantine, un seul titre bat pavillon rouge et vert. Il s'agit de Waz, un mensuel pour “les 7-16 ans”, qui paraît depuis mai, avec comme originalité un contenu trilingue : arabe, français et amazigh. Le magazine gadiri succède à une ribambelle de publications aussi nombreuses qu'éphémères. Al Majalla Arraïda Litefl (le magazine pionnier de l’enfant) détient le record national de longévité des magazines pour enfants, avec six ans au compteur et une moyenne de 5000 ventes mensuelles. “Mais l’aventure s’est terminée en 2006, faute de financement”, se plaint son ex-rédacteur en chef, Mohamed Msahli. Waz arrivera-t-elle à rééditer la performance ? “Nous comptons beaucoup sur la publicité pour notre financement, indique Abdellah Id Taleb, le directeur de la publication. Si nous arrivons à vendre 10 000 exemplaires, on atteindra notre point d'équilibre”. Le pari n'est pas gagné d'avance, surtout avec un prix de 20 DH et sans le moindre gadget pour attirer le jeune chaland…

“En général, les périodiques marocains ne publient guère plus de six numéros, regrette Mohamed Berrada, PDG du distributeur Sapress. Sans aides de l'Etat, ils ne peuvent pas tenir dans la durée”. Et de citer l'exemple du gouvernement égyptien, qui passe régulièrement commande pour les écoles publiques, alors qu'en Tunisie, des fonds publics sont alloués à la subvention directe d'une partie de l'édition. En attendant de tels coups de pouce, le tout jeune Waz s’appuie sur une dizaine de bénévoles pour sa conception… et parie sur la fibre amazighe pour renflouer ses caisses. “Nous recevrons peut-être des insertions publicitaires du groupe Akwa ou des dons de l’IRCAM”, soutient Id Taleb.

Un livre ? Trop cher !
Du côté du livre, on souffre également de la domination des éditions étrangères. “Nos auteurs n’ont pourtant rien à envier à ceux des éditeurs étrangers et le contenu est vraiment proche des attentes des enfants”, tonne Nadia Essalmi. Et de poursuivre : “Au dernier salon du livre, les parents trouvaient nos publications à 40 DH trop chères, mais n’hésitaient pas à sortir les billets bleus pour les livres étrangers”. Pourtant, Yomad a été jusqu'à proposer les ouvrages de plumes célèbres, comme Driss Chraïbi (L’âne lekhal à la télé, 1992) ou Fouad Laroui (L’eucalyptus de Noël, 2008). “Les gens ont toujours le même complexe : ils considèrent toujours que ce qui se fait à l’étranger est meilleur”, renchérit l’éditrice.

Et la demande, trop faible, ne stimule guère la production. Depuis 1990, la moyenne annuelle des parutions de livres pour enfants tourne autour de 80 unités ! Un chiffre ridicule, qui s’explique par le manque de moyens du côté des éditeurs. “Les livres pour enfants nécessitent de la couleur, du papier et une impression de qualité. Tout cela coûte cher, et nos éditeurs n'ont pas la capacité financière pour y faire face”, confirme Mohamed Berrada. Et l'absence d'un vrai marché n'arrange pas les choses… “Le pouvoir d’achat de la majorité des Marocains ne suit pas”, explique Nadia Essalmi. Les livres marocains sont en effet loin d'être accessibles à toutes les bourses. Mais la contre-attaque s’organise. Ainsi, Amina Alaoui, libraire à Casablanca, a fait de la démocratisation de la lecture une profession de foi. Elle a lancé en 2006 l’opération “1 Livre, 1 enfant”, une action qui consiste à faire acheter par ses clients des livres à distribuer dans des écoles défavorisées, via l'association Zakoura Education. “En sollicitant les plus aisés pour aider les plus pauvres, je suis arrivée à collecter plus de 15 000 ouvrages”, se vante la libraire, Robin des bois du livre. Le salut de l'édition marocaine viendrait-il de la solidarité ?



Importations. Censure, connais pas !

Les importations de livres et de publications enfantines de France, d’Arabie Saoudite ou du Koweït vont crescendo, faisant de l'ombre à l'édition locale. “En important des livres, c’est toute une culture qu’on s’approprie”, s'élève Amina Alaoui, libraire à Casablanca. Selon elle, l’ouverture vers d’autres horizons culturels se fait souvent au détriment des classiques marocains : “À force de lire Mickey, plus personne ne connaît Jouha ni Mama Ghoula”. Ce libraire de la capitale pousse le raisonnement plus loin : “Nous pouvons trouver sur le marché des livres comme Mein Kampf et des ouvrages à caractère religieux extrémiste, même pour les enfants”. Les distributeurs confirment d'ailleurs l'absence de tout contrôle officiel des importations de la presse pour enfants. “Sochepress bénéficie d’une autorisation d’importation permanente. C’est à elle de faire son autocensure et nous signaler les contenus abusifs”, répond Mustapha Amadjar, directeur des autorisations de publications étrangères au ministère de la Communication. “Nous n’avons pas beaucoup de réclamations concernant les lectures pour enfants, poursuit-il. L’année dernière, nous sommes intervenus sur un seul cas : un dictionnaire où la carte du Maroc était amputée des provinces sahariennes”. Résultat des courses, l’éditeur français dudit dictionnaire a dû refaire sa mappemonde et se conformer à la carte “officielle” du Maroc.

 
 
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