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Par Nina Hubinet
Danse. Des pas sur le seuil
Âataba (le seuil), le nouveau spectacle de la compagnie Anania, s'interroge sur la place faite au corps et à lindividu dans la société marocaine. Et ambitionne de façonner une danse contemporaine typiquement marocaine.
En 15 marches, ton corps se transforme !. En mimant le changement dattitude des hommes et des femmes qui entrent ou sortent des sous-sols, ces boîtes cachées aux regards mais parfaitement autorisées, le chorégraphe Taoufiq Izeddiou décrit toute lhypocrisie sociale |
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contenue dans ces quelques marches : des filles enlèvent leur jellaba devant la porte, pour dévoiler une tenue sexy, alors que des pères de famille bien sous tous rapports s'empressent de reboutonner leur veste en quittant le lieu au petit matin, un peu éméchés. Âataba (le seuil), la dernière création d'Izeddiou, directeur de la compagnie de danse Anania, parle du franchissement de ces seuils, symboles d'une schizophrénie marocaine. Un spectacle de danse à forte charge sociale, présenté les 21, 22 et 23 mai, au Centre national de la danse de Pantin, en France, à loccasion des Rencontres chorégraphiques internationales de Saint-Denis. Et qui reviendra à Marrakech en janvier 2009.
Danse de libération
Sur scène, emmenés par la voix charnelle de Sabah Zaidani, des mannequins au sourire figé prennent peu à peu vie, jusquà ce que leur bassin retrouve les mouvements saccadés des danses traditionnelles, et les dépassent dans une transe libératrice. Une danseuse avance vers le public le visage caché par un bendir, instrument de musique universel qui rappelle le lien entre la terre et le ciel. Elle semble se débattre, comme cette autre qui sextirpe dune jellaba bleue avec des convulsions de plus en plus violentes, au rythme des compositions sonores de Guy Raynaud. La tension va crescendo et transforme les femmes parfaites et irréelles du début en corps libérés des carcans. Pour exprimer cette tension, le chorégraphe a choisi cinq femmes, quatre marocaines et une française. Au Maroc, les hommes sont épuisés !, sourit le chorégraphe pour justifier son choix dinterprètes exclusivement féminines. Les femmes ont une colère intérieure que nont pas les hommes, renchérit Bouchra Salih, ladministratrice de la compagnie. Ce sont elles qui font bouger les choses au Maroc aujourdhui, assure Izeddiou. Dans le corps des femmes, les transformations sociales en cours ont un retentissement particulier, qui résonne dans Âataba à travers des questions de la virginité et des apparences. Le chorégraphe a voulu également que cette pièce, commandée il y a deux ans par les Rencontres chorégraphiques de Saint-Denis, soit empreinte de sensualité. Il ny a que les femmes qui peuvent effectuer certains mouvements. Je voulais quil y ait la beauté et lagressivité de la danse des filles dans les sous-sols, explique-t-il. Mais Âataba, qui est dédié à la mère de Taoufiq Izeddiou, décédée lannée dernière, parle aussi des gestes féminins ancestraux. Cette femme qui découpe des tomates ou manipule une corde, symbole de pouvoir, exprime toute laffection et lautorité de la mère marocaine. Et l'inspiration des danses traditionnelles rappelle la part d'une identité dont lexpression est le propre des femmes.
Modernité identitaire
Avec cette nouvelle création, où sentrechoquent et se mêlent deux danses, lancestrale et la moderne, Taoufiq Izeddiou se rapproche de son objectif ultime : forger une danse contemporaine propre au Maroc. Une danse où sexprimerait la frustration engendrée par le poids de la religion et de la société, lintensité des danses populaires du pays, le mélange des langues arabe, berbère, française et espagnole et lafricanité qui caractérise le Maroc. Je veux quun jour les Européens, les Américains et les Japonais viennent se former ici, parce quon aura quelque chose de différent à leur apporter, rêve Taoufiq Izeddiou. En attendant, il emmène dans son aventure de jeunes danseurs, dont cest la première ou deuxième participation à une création chorégraphique. Comme les danseurs, le public marocain a besoin dêtre initié au langage de la danse contemporaine. Mais former un public ce nest pas le choquer, ni lui raconter ce quil veut entendre, répète le chorégraphe, qui préfère construire un dialogue avec les spectateurs. Après Déserts, Désirs et Clandestins, Cur sans corps, Âataba apporte, avec autant d'interrogations, une nouvelle pierre à cet édifice. |
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