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Danse. Des pas sur le seuil
Débat. La musique de la rupture
N° 327
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Nina Hubinet

Danse. Des pas sur le seuil

(DR)

Âataba (le seuil), le nouveau spectacle de la compagnie Anania, s'interroge sur la place faite au corps et à l’individu dans la société marocaine. Et ambitionne de façonner une danse contemporaine typiquement marocaine.


“En 15 marches, ton corps se transforme !”. En mimant le changement d’attitude des hommes et des femmes qui entrent ou sortent des “sous-sols”, ces “boîtes” cachées aux regards mais parfaitement autorisées, le chorégraphe Taoufiq Izeddiou décrit toute “l’hypocrisie sociale”
contenue dans ces quelques marches : des filles enlèvent leur jellaba devant la porte, pour dévoiler une tenue sexy, alors que des pères de famille “bien sous tous rapports” s'empressent de reboutonner leur veste en quittant le lieu au petit matin, un peu éméchés. Âataba (le seuil), la dernière création d'Izeddiou, directeur de la compagnie de danse Anania, parle du franchissement de ces seuils, symboles d'une schizophrénie marocaine. Un spectacle de danse à forte charge sociale, présenté les 21, 22 et 23 mai, au Centre national de la danse de Pantin, en France, à l’occasion des Rencontres chorégraphiques internationales de Saint-Denis. Et qui reviendra à Marrakech en janvier 2009.

Danse de libération
Sur scène, emmenés par la voix charnelle de Sabah Zaidani, des mannequins au sourire figé prennent peu à peu vie, jusqu’à ce que leur bassin retrouve les mouvements saccadés des danses traditionnelles, et les dépassent dans une transe libératrice. Une danseuse avance vers le public le visage caché par un bendir, instrument de musique universel qui rappelle le lien entre la terre et le ciel. Elle semble se débattre, comme cette autre qui s’extirpe d’une jellaba bleue avec des convulsions de plus en plus violentes, au rythme des compositions sonores de Guy Raynaud. La tension va crescendo et transforme les femmes parfaites et irréelles du début en corps libérés des carcans. Pour exprimer cette tension, le chorégraphe a choisi cinq femmes, quatre marocaines et une française. “Au Maroc, les hommes sont épuisés !”, sourit le chorégraphe pour justifier son choix d’interprètes exclusivement féminines. “Les femmes ont une colère intérieure que n’ont pas les hommes”, renchérit Bouchra Salih, l’administratrice de la compagnie. “Ce sont elles qui font bouger les choses au Maroc aujourd’hui”, assure Izeddiou. Dans le corps des femmes, les transformations sociales en cours ont un retentissement particulier, qui résonne dans Âataba à travers des questions de la virginité et des apparences. Le chorégraphe a voulu également que cette pièce, commandée il y a deux ans par les Rencontres chorégraphiques de Saint-Denis, soit empreinte de sensualité. “Il n’y a que les femmes qui peuvent effectuer certains mouvements. Je voulais qu’il y ait la beauté et l’agressivité de la danse des filles dans les sous-sols”, explique-t-il. Mais Âataba, qui est dédié à la mère de Taoufiq Izeddiou, décédée l’année dernière, parle aussi des gestes féminins ancestraux. Cette femme qui découpe des tomates ou manipule une corde, symbole de pouvoir, exprime toute l’affection et l’autorité de la mère marocaine. Et l'inspiration des danses traditionnelles rappelle la part d'une identité dont l’expression est “le propre des femmes”.

Modernité identitaire
Avec cette nouvelle création, où s’entrechoquent et se mêlent deux danses, l’ancestrale et la moderne, Taoufiq Izeddiou se rapproche de son objectif ultime : forger une danse contemporaine propre au Maroc. Une danse où s’exprimerait la “frustration” engendrée par le poids de la religion et de la société, l’intensité des “danses populaires” du pays, “le mélange des langues arabe, berbère, française et espagnole” et l’africanité qui caractérise le Maroc. “Je veux qu’un jour les Européens, les Américains et les Japonais viennent se former ici, parce qu’on aura quelque chose de différent à leur apporter”, rêve Taoufiq Izeddiou. En attendant, il emmène dans son aventure de jeunes danseurs, dont c’est la première ou deuxième participation à une création chorégraphique. Comme les danseurs, le public marocain a besoin d’être initié au langage de la danse contemporaine. “Mais former un public ce n’est pas le choquer, ni lui raconter ce qu’il veut entendre”, répète le chorégraphe, qui préfère “construire un dialogue avec les spectateurs”. Après Déserts, Désirs et Clandestins, Cœur sans corps, Âataba apporte, avec autant d'interrogations, une nouvelle pierre à cet édifice.

 
 
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